LE CÉNACLE
devait expirer en croix sur le Golgotha, pour le salut du monde, il voulut, avant de mourir, perpétuer sa présence parmi les hommes, en instituant le sacrement de lPEucharistie. Le lieu où s’accomplit cet ineffable mystère et où, pour la première fois, le Sauveur se donna lui-même en nourriture à ses disciples, est le Cénacle. L’ensemble des constructions connues aujourd'hui sous ce nom parmi les chrétiens, et par les musulmans sous celui de Neby-Daoud (le prophète David), dont on y montre le prétendu tombeau, occupe, en dehors de la ville actuelle et dans la partie méridionale du mont Sion, un emplacement assez considérable. L’étage inférieur, dans lequel on ne pénètre qu'avec beaucoup de difficulté, parce qu'il est habité par la famille d’un santon, contient deux salles principales, dont la plus grande passe pour être l'endroit où Notre- Seigneur lava les pieds à ses disciples; la voûte en est supportée par deux piliers. L'autre, beaucoup plus petite, renferme le sarcophage apocryphe de David, dont j'ai parlé ailleurs. À l’étage supérieur est la salle, dite du Cénacle, qui mesure quatorze mètres de long sur neuf de large. De style gothique, elle est divisée par deux colonnes en deux nefs parallèles. À ces deux colonnes répondent des demi-colonnes, engagées dans les murs latéraux, et qui reçoivent sur leurs chapiteaux, qu’orne une double couronne de feuillage, la retombée des arcs doubleaux et des ares ogives. De cette salle, qu’éclairent trois fenêtres et où les musulmans ont pratiqué un mihrab dans le mur du sud, on passe, près de l'angle sud-est, par un escalier de quelques marches, dans une seconde salle partagée en deux pièces par une cloison basse et à hauteur dappui. L'une est un oratoire musulman; dans l’autre, est un deuxième tombeau de David qui n’est qu'un pur cénotaphe, comme celui de la salle inférieure ; car, ainsi que je l'ai déjà dit, la plupart des musulmans affirment euxmêmes que la dépouille mortelle du roi-prophète repose
dans une crypte située au-dessous de toutes ces constructions. Telle est, en peu de mots, l’état actuel, malheureusement très dégradé et très lamentable, de lun des sanctuaires les plus augustes de l’univers. C’est là, en effet, que le Sauveur célébra sa dernière pâque avec ses disciples, là qu’il daigna leur laver les pieds, là qu’il institua le sacrement de l’Eucharistie, là qu’il prédit et la trahison de Judas et la chute de saint Pierre, là qu’il ünt le sublime discours que saint Jean nous a rapporté (saint Jean, ch. xm-xvn), et où sa doctrine, dans ce qu’elle a de plus élevé et de plus divin, est résumée d’une façon si admirable. Ce discours, prononcé par le Christ, la veille de sa mort, est comme le testament de la nouvelle alliance contractée par le ciel avec les hommes, testament dont l’apôtre qui avait eu linsigne privilège de reposer sur le cœur de Jésus devait, plus qu'aucun autre, nous transmettre fidèlement les principaux articles, puisqu'il s'agissait d’une religion d’amour et de grâce, opposée à la religion de nature, formulée par la doctrine mosaïque. C’est au Cénacle également que Notre-Seigneur apparut plusieurs fois à ses disciples, après sa résurrection; c’est là enfin que, dix jours après son Ascension, il leur envoya le Saint- Esprit. Une maison à laquelle se rattachent de tels souvenirs devint bientôt un lieu saint et sacré où les apôtres avaient coutume de se rassembler et de réunir les premiers fidèles, pour y célébrer Les divins mystères. Comme elle avait un rez-de-chaussée et un premier étage, et qu’elle fut de très bonne heure transformée en église, on lui conserva religieusement sa disposition primitive, et depuis elle fut toujours divisée en deux étages.
Nous apprenons, par un passage de saint Épiphane (Des poids el mesures, ch. xiv), que cette église, mére de toutes les églises, comme elle est appelée souvent dans les chartes du Moyen âge et chez les historiens des Croisades, existait encore au temps d’Adrien, ayant
LE CÉNACLE 287 échappé à la destruction de la ville par les Romains. Elle était petite, alors, et fut, dit-on, reconstruite par Constantin sur un plan plus considérable. Saint Cyrille, qui la mentionne, fait allusion à ses deux étages, en nous disant que le Saint-Esprit était descendu à Jérusalem sur les disciples réunis dans l’église supérieure des apôtres. (Cathéchèses, xvi, 4.) Au témoignage de saint Jérôme, l’une des colonnes qui soutenaient le portique de cette basilique passait pour être teinte du sang de Notre- Seigneur, qui y aurait été attaché pendant sa cruelle flagellation.
« Ostendebatur ill (Paulæ), in monte Sion, columna ecclesiæ porticum sustinens, infecta cruore Domini, ad quam vinctus dicitur flagellatus. » (Épitre, ch. cv, S 9.)
Au moment où les Croisés attaquèrent Jérusalem, en 1099, cette église était en partie détruite; ils la relevèrent de ses ruines, en lui gardant ses deux étages traditionnels et en l’embellissant de peintures relatives aux mémorables événements qui s'étaient accomplis en ce lieu. À gauche de l’église principale était un oratoire dédié. à saint Étienne, Aou le COrps y avait été transporté en 415, de Kaphar-Gamala, où 11 avait été d'abord enterré. Quelques années plus tard, les reliques de ce martyr furent transférées dans la basilique que limpératrice Eudoxie érigea en son honneur un peu au nord de la porte actuelle de Damas. Une communauté de chanoines augustins, dont le couvent attenait à ces deux sanctuaires, les desservait l’un et l’autre, sous les noms de Sainte-Marie du mont Sion et du Saint- Esprit. Après l’expulsion des Croisés et la chute du royaume latin, ils restèrent encore quelque temps entre: les mains de religieux syriens, puis ils furent renversés de nouveau. En 1342, Robert d'Anjou, roi de Naples, et Sanche, sa femme, rachetèrent des mains des infidèles les ruines du Cénacle et en confèrent la garde aux Franciscains. Ceux-ci, grâce à leurs royales libéralités
et à celles d’une dame de Florence, nommée Sophie des Archanges, rebâtirent l’église et le couvent du mont Sion et fondèrent à côté un hospice pour les pèlerins. C’est là que, pendant deux siècles, ils offrirent un généreux asile à tous les étrangers qui venaient visiter les Lieux Saints. Ni les menaces, ni les exactions des musulmans ne les détournèrent jamais de leur pieux ministère. Enfin, en 1551, expulsés eux-mêmes du Cénacle, ils eurent la douleur de voir convertir en mosquée l’église qu'ils avaient reconstruite, et ils furent contraints d'aller se réfugier dans l’intérieur de la ville, où ils achetèrent, à grands frais, l’église et le couvent de Saint-Sauveur, appartenant aux Géorgiens.
Après avoir, Le Jeudi-Saint, célébré la dernière Cène, et institué le sacrement de l’Eucharistie, dans la salle haute de la maison qui devint le Cénacle, Jésus, vers le soir, descendit de la colline de Sion et, franchissant le Cédron avec ses disciples, il s'arrêta au pied de la montagne des Oliviers, dans la villa de (rethsémani. Ce nom signifie pressoir d'huile. Là, sans doute, était un pressoir où l’on broyait les olives qui avaient été recueillies, soit au pied, soit sur les flancs de la montagne. On remarque en cet endroit qui, depuis 1848, a été environné d’un mur par les Franciscains, auxquels il appartient, huit vénérables oliviers tombant de vétusté, mais néanmoins produisant encore chaque année quelques fruits ; 1ls sont confiés aux soins d’un bon religieux qui veille sur eux avec une pieuse sollicitude. Ils sont en effet, peut-être, contemporains de Notre-Seigneur ; dans tous les cas, si l’on prend à la lettre l’assertion de Josèphe. qui assure que tous les arbres furent coupés autour de Jérusalem, lors du siège de la ville, ces oliviers, qui ont de sept à huit mètres de circonférence et accusent une extrême vieillesse par leurs nombreux rejetons, la nature de leur écorce, et les vides de leurs troncs, sont, tout au moins, les descendants probablement immédiats de ceux qui ont assisté à. l’Agonie de