‹ Jérusalem: son histoire, sa description, ses établissements religieuxChapitre 138 sur 179 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans les deux volumes que je viens de publier successivement chez les MM. Mame à Tours et intitulés : le premier, {a France catholique en Tunisie, en Tripolilaine et à Malle, et le second, {a France catholique en Egypte, j'ai täché de mettre en lumière les dévoûments obscurs, mais continus et persévérants, de nos congrégations religieuses dans ces diversescontrées où elles propagent notre langue, nos idées, nos bienfaits. notre civilisation chrétienne, et où elles contribuent ainsi singulièrement à maintenir et à étendre notre influence. Soutenues officiellement par notre gouvernement, elles méritent de l'être encore davantage; car jamais elles n’ont tant honoré la France qu’actuellement, jamais elles n’ont déployé plusd’activité au service de la cause sacrée dont elles sont les meilleurs appuis. Je l’atteste hautement, après l'examen attentif que j'ai fait, à plusieurs reprises, de chacun de ces éta-

blissements. Aujourd’hui, je me propose, en continuant le tour de la Méditerranée, de signaler dans la troisième partie du présent ouvrage les nombreux services des divers couvents catholiques de Jérusalem. Plus tard, si je le puis, je publierai un travail analogue sur les autres couvents de la Terre Sainte et de la Syrie que j'ai examinés parcillement avec le même soin.

A Jérusalem, l'influence tant de fois séculaire de la France tient à ce que notre nation s’est identifiée depuis longtemps, là beaucoup plus qu'ailleurs, avec la cause de la religion catholique dont elle est la protectrice officielle. Son rôle politique dans cette cité, la plus sainte de l’univers, par suite des mémorables événements qui s’y sont accomplis, converge vers ce but presque unique. Aussi, en retour de cette haute et sublime mission que nous n’avons jamais répudiée, même aux époques les plus néfastes de notre histoire, le consul de France est-il le seul, à Jérusalem, qui ait le droit de paraître aux cérémonies du Saint Sépulcre avec l’épée au côté et tous les insignes de sa dignité; les autres consuls catholiques d'Autriche, d'Espagne et d'Italie n’y peuvent assister que comme de simples particuliers. L’abandon de ce privilège et des devoirs qu'il impose entraînerait immédiatement pour la France celui de son prestige et de sa prépondérance dans une contrée où la politique et la religion, ailleurs séparées, se réunissent et s’embrassent étroitement. D’autres puissances, en eflet, se hâteraient de s'emparer du poste que nous aurions déserté, et c’en serait fait alors pour toujours, sans doute, de notre suprématie dans tout l’Orient, dont Jérusalem est la véritable capitale religieuse. Mais, gràce à Dieu, une pareille éventualité n’est point à redouter encore en ce moment, et tous nos consuls dans la Ville Sainte se sont tour à tour appliqués à remplir fidèlement leur mandat et à ne pas trahir la cause sacrée qu’ils devaient défendre. Digne

successeur de ses devanciers, M. Ledoulx, consul actuel, se montre le patron zélé de tous les intérèts catholiques en Terre Sainte. Par ses actes et par ses discours, il prouve qu’ilcomprend parfaitement, comme ses prédécesseurs, que la France a toujours pour mission providentielle, principalement sur cette terre bénie, d'être la Fille aînée et la Protectrice officielle de l'Église ; que si elle venait à l’abdiquer, elle abdiquerait en même temps les plus glorieux souvenirs de son passé, elle abdiquerait aussi le reste d'influence et de prestige que ses malheurs lui ont laissé en Orient; qu’en outre, elle cesserait d’avoir pour alliés naturels tous les catholiques de ces contrées qui tourneraient aussitôt leurs yeux vers une autre puissance occidentale, pour en tirer aide et secours.

Ce glorieux protectorat de la France remonte, de siècle en siècle, mais, il est vrai, d'une manière parfois intermittente, jusqu’à Charlemagne lui-même. Nous savons, par des témoignages précis etauthentiques, que la renommée de ce grand empereur s’étendait bien au delà de l'Europe et que le khalife de Bagdad, Harouner-Raschid, rechercha son alliance et lui envoya des présents, parmi lesquels les plus précieux furent les clefs du Saint Sépulcre qui lui furent remises, l’an 800, par le patriarche de Jérusalem. Charlemagne, pour remplir dignement la nouvelle mission qu’il s’imposait à lui-même et que semblait aussi lui confier la chrétienté tout entière, ou, du moins, toutes les races latines, fit partir pour la Ville Sainte une députation chargée de nombreuses aumônes qui devaient être distribuées aux prêtres et aux religieux qui desservaient les principaux sanctuaires de la Palestine. Il fonda près du Saint Sépulcre un hospice, avec une grande bibliothèque, un couvent de femmes, un marché, et,sur le mont des Oliviers, un monastère desservi par des religieux latins. L'ensemble de ces établissements portait le nom de Latinie. Pendant toute la durée de son règne, Charlema-

gne ne cessa point d'entretenir des relations fréquentes avec les Lieux Saints.

La continuation de ces mêmes rapports sous Louis le Débonnaire est également incontestable. Ce prince envoya des délégués en Palestine et reçut des ambassades de ce pays. L'histoire nous apprend qu’il imposa d’un denier chaque manse de la couronne pour subvenir à l'entretien des Saints Lieux.

‘Vers la fin du 1xe siècle, ce protectorat de la France était encore assez efficace pour assurer aux chrétiens dela Palestine une paix profonde. C’est ce que M. le comte Riant, dont la science et la religion déplorent la perte récente, fait observer dans un savant article inséré dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles lettres (tome XXXT, deuxième partie).

De lan 900 à l’année 1010, qui fut marquée par la ruine des établissements religieux de Jérusalern, due au féroce Hakem, on suppose que la tranquillité continua de régner à Jérusalem, à l'ombre tutélaire du protéctorat inauguré par Charlemagne; mais aucun témoignage écrit, comme le dit M. Riant, n’établit la perpétuité, pendant ces cent dix années, des congrégations des deux sexes fondées par Charlemagne. Un seul document semblerait néanmoins l’attester; mais, en vertu de considérations diverses, qu'il serait trop long et hors de propos de reproduire ici, M. Riant regarde cette pièce comme peu authentique, et dès lors, si l’on doit s’incliner devant le jugement d’un critique aussi compétent, on ne peut guère l’invoquer comme un argument sûr et certain.

L'époque qui s’étend de 1010 à 1063 est caractérisée, ajoute ce même savant, par la disparition momentanée de tout protectorat latin et par la domination exclusive, jalouse, et hostile aux Occidentaux, de l’autorité ecclésiastique grecque.

En détruisantle Saint Sépulcre, le 27 septembre 1010, Hakem avait probablement fait table rase à la fois des

établissements latins et des établissements grecs. Ces derniers auront pu, en raison du voisinage de l’empire byzantin, renaître assez vite de leurs cendres et se recruter de nouveau; il n'aura pas dû en être de même des premiers.

À la suite d’un traité conclu entre le sultan d'Égypte Dhaher et l’empereur de Constantinople Michel IV, en 1021, les églises de Terre Sainte furent rebâties aux frais de Constantin IX, dit Monomaque,. etterminées en 1048 par le patriarche Nicéphore. Plus tard, en 1063, reparaît à Jérusalem l’élément latin qui vient s’y établir, puis y fonde, sous le nom d'hôpital de Saint-Jean, l’embryon de l’ordre glorieux des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Durant cette dernière période, les Lieux Saints reçurent d'Occident des aumônes plus ou moins régulières. Maîtres de Jérusalem, de 1099 à 1187, pendant une période de 88 ans, les Frances transformèrent le protectorat latin, plus ou moins accentué, des sanctuaires de la Palestine, en une occupation réelle et une possession complète sous les règnes de Godefroy de Bouillon et de ses successeurs. La Terre Sainte devint alors comme une seconde France transplantée à 800 lieues de la première et, comme je lai dit précédemment, les ruines de cette époque accusant une origine occidentale sont très nombreuses en Palestine, surtout à Jérusalem. La funeste bataille de Hattin, qui mit fin, en 1187, au royaume franc de Jérusalem, mit fin en même temps au protectorat direct et efficace de la France sur la Ville Sainte. Plustard, la chute de Saint- Jean-d’Acre acheva de rompre les rapports de l'Occident et par conséquent de la France avec l'Orient. L’ère des croisades était passée, sans cependant que nos rois, fidèles à d'anciennes traditions, eussent renoncé à soutenir eu Palestine, par leurs aumônes et par leurs ambassades, les malheureux chrétiens qui étaient restés dans le pays, ou les pèlerins qui allaient en visiter les sanctuaires. J’ai déjà dit un mot ailleurs des Capitula-

tions de François Ier, renouvelées par la plupart de ses successeurs; elles assuraient aux catholiques d'Orient la libre pratique de leur religion.

Depuis une centaine d'années, les diverses révolutons et les bouleversements profonds que la France a subis, les différentes formes de gouvernement qu’elle à . tour à tour adoptées, puis rejetées, ne l’ont jamais fait dévier de sa ligne primitive de conduite par rapport aux catholiques d'Orient et notamment de la Palestine. Par l'intermédiaire de ses ambassadeurs à Constantinople et de ses consuls en Terre Sainte, elle n’a jamais cessé de protéger les droits des Latins et, en général, de tous les catholiques, et de les revendiquer hautement, quand ils étaient méconnus ou usurpés par les Grecs schismatiques, ces éternels ennemis de linfluence chrétienne de la France en Orient.

À la fin de la première partie du présent volume, j'ai déjà montré qu’à propos de l'enlèvement furtif par les Grecs, en 1847, de l'étoile d'argent qui, dans la grotte de la Nativité, à Bethléhem, consacrait par l'inscriptionlatine qu’elle portaitle droit de propriété des Latins à ce sanctuaire, notre consul de Jérusalem et notre ambassadeur à Constantinople, puis notre gouvernement tout entier avalent fait entendre d’énergiques réclamations qui avaient amené la guerre de Crimée, lutte héroïque et glorieuse que, pour la plus noble des causes, nous avons , si vaillamment engagée avec la Russie, cette redoutable M protectrice du monde grec, et pendant laquelle de nombreuses et signalées victoires ont communiqué un nouvel éclat à la renommée de notre drapeau. Quelques années après, nous sommes intervenus en Syrie, afin d’arracher les Maronites et les autres chrétiens du Liban à la fureur sanguinaire des Druses.

Au moment où, le jour de Noël 800, Charlemagne fut couronné à Rome empereur d'Occident par le pape Léon IIT, dont il avait augmenté les États, déjà agrandis par son père Pépin le Bref, il se dicta à lui-même

et à ses successeurs un double programme, à la fois politique et religieux, et tel qu’il convenait à la France, en sa qualité de Fille aînée de l’Église. 11 se chargea, en effet, d’un double protectorat, du protectorat des États du Saint-Siège, dont il garantissait la libre posses- Sion au vicaire de Jésus-Christ sur la terre, afin de mieux assurer par là l'indépendance et le libre exercice de sa juridiction spirituelle sur les âmes dans le monde entier, ainsi que du protectorat des Lieux Saints et des populations chrétiennes de l'Orient.

Toutes les [fois que, dans le cours des âges, nous avons été infidèles à la première partie du programme de Charlemagne, en ne soutenant pas, comme nous Paurions dü, le pouvoir temporel du pontife de Rome, la Providence n’a guère manqué de nous envoyer des revers éclatants, pour nous punir de notre infraction à nos engagements, mais jamais elle ne nous a infligé de calamités semblables à celles qui, pour la même raison, ont fondu sur nous de nos jours. Lorsque, après avoir d’abord défendu noblement la cause de Pie IX, nous l'avons ensuite abandonnée, aussitôt des revers inouis ont accablé la France coup sur coup. L'unité italienne que, plus que personne, nous avons contribué à faire, a amené, à son tour, l’unité allemande, et, l’unité allemande, à peine constituée, nous a bientôt écrasés et nous à fait perdre en Occident la‘prépondérance incontestée dont nous jouissions depuis des siècles.

Quant à la seconde partie du programme de Charlemagne, Je veux dire le protectorat des Lieux Saints, nous y avons été toujours fidèles avec plus ou moins d'efficacité, selon les temps et les circonstances, et nous ne l'avons jamais répudié. Même après nos derniers revers, nous l'avons solennellement proclamé et fait reconnaitre par l’Europe entière, dans le Congrès de Berlin, par le traité du 13 juillet 1878, où les droits et es privilèges traditionnels de la France en Syrie et ans les Lieux Saints ont été de nouveau et formelle-

ment consacrés. Puissions-nous ne jamais renoncer à cette glorieuse mission qui nous rattache encore à l’Église dont nous avons ailleurs déserté les intérêts et la défense! car l’accomplissement de cette mission nous conserve en Orient un prestige que nous n'avons plus en Europe.

Mais il est temps de sortir de ces considérations générales, pour donner, dans les chapitres suivants, quelques détails précis sur les principaux établissements religieux que nous soutenons à Jérusalem, en y ajoutant ensuite une courte notice sur ceux quin’appartiennent pas à la religion catholique et qui, par conséquent, ne sont point soumis à notre protectorat.

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