LES MISSIONNAIRES D’ALGER
faisait payer à l’un ou à l’autre le tribut d’acclimatation. En juillet 1880, la maison destinée à la communauté de Sainte-Anne, et qui avait été commencée en mai 1878, fut terminée et occupée par les missionnaires. En les envoyant en Palestine, Ms' Lavigerie, dans les instructions qu'il leur avait données au moment de leur départ, les avait engagés à se préparer à ouvrir, près du berceau de la Sainte Vierge, une école apostolique pour les enfants orientaux qu’on devrait se garder de faire passer au rite latin, mais qu’on laisserait dans leur rite et qu’on ferait ordonner ensuite dans ce but par leurs propres évêques.
Sur ces entrefaites, Sa Béatitude Ms Grégorios Youssef, patriarche des Grecs-Melchites, vint à Jérusalem et alla visiter le sanctuaire de l’Immaculée-Conception. En conversant avec les missionnaires d'Alger, il leur dit qu'ils feraient bien d'ouvrir à Sainte-Anne un séminaire pour les Grecs catholiques. On sait que cette Eglise grecque catholique de Syrie, ou Église grecque melchite, est gouvernée actuellement par Ms Grégorios Youssef, sous l'autorité de la congrégation de la Propagande. Quinze évèques et un clergé peu nombreux obéissent à sa juridiction. Le Révérend Père Roger, supérieur de Sainte-Anne, fit connaître aussitôt à Son Éminence le cardinal Lavigerie cette invitation que venait de faire le chef des Grecs-Melchites. Ce prélat, dans son zèle ardent pour la gloire de Dieu et l'extension de la sainte Église, adopta immédiatement un pareil projet, auquel il avait déjà songé lui-même précédemment. Il voyait, en effet, en ceux qui réclamaient son aide, non pas seulement les 80.000 catholiques grecs d'Asie, auxquels il fallait fournir de bons ouvriers évangéliques, mais les 80 millions de schismatiques qu’il fallait travailler peu à peu à convertir et à ramener à l'unité, sans froisser leurs habitudes séculaires, en cherchant, hors de propos, à les latiniser et à leur faire changer de rite. Mais, pour réaliser un
pareil dessein, il y avait bien des obstacles à surmonter. [l fallait avoir à sa disposition une vaste maison, alors qu’on n'avait que quelques chambres; il était nécessaire de s’assurer le concours des évêques orientaux. Il fallait enfin avoir l'approbation du Saint-Siège.
Le R. P. Roger passa une partie de l'hiver à solliciter dans des voyages continuels la charité des fidèles pour élever les bâtiments de l’école apostolique qu'il s’agissait de fonder. Au printemps de l’année 1881, il revint en Palestine avec les aumônes qu’il avait recueillies et, pendant qu’un de ses confrères dirigeait activement les travaux de construction, il se mit bientôt de nouveau en route et parcourut la Syrie pour annoncer auxévèques grecs catholiques l’ouverture prochaine du séminaire et leur demander de concourir à cette œuvre, destinée à la régénération de l'Orient, en envoyant à l’école de Sainte-Anne des enfants choisis par eux et dont le caractère et la piété feraient prévoir la vocation sacerdotale. ;
Le patriarche Grégorios Youssef accueillit avec empressement la proposition qui lui était faite et promit ses enfants. Les évèques y donnèrent pareillement leur complet assentiment.
En même temps, Ms Lavigerie obtint du gouvernement français de changer le but de l'établissement de Sainte-Anne et d'y fonder une école pour les Orientaux, au lieu d’une maison de hautes études, comme il avait d’abord été convenu. Il s’adressa ensuite au Saint-Siège: pour faire approuver la fondation projetée. Le Souverain Pontife, par décret de la sacrée congrégation de la Propagande, en date du 18 mars 1882, donna à l’œuvre nouvelle une approbation entière et solennelle. En effet, fonder un séminaire pour les Orientaux, c’était répondre au désir du grand pape, qui, dès le début de son pontificat, avait créé à Rome le collège Léonin pour ces mêmes Orientaux, et qui n'a cessé depuis de donner Pimpulsion la plus forte et la mieux éclairée à toutes.
les œuvres qui s'occupent de ramener au bercail de l'Eglise ceux qu’en a séparés le schisme de Photius.
L'ouverture de l’école apostolique de Sainte-Anne eut lieu le 6 janvier 1882. Vingt enfants, divisés en deux cours, y élaient réunis, et comme la maison n’était pas encore prète à les recevoir, 1ls trouvèrent l’hospitalité dans le couvent grec catholique. Enfin, le jour de l’Épiphanie de la même année, ils s’installèrent, à leur grande joie, dans les locaux qui avaient été préparés à Sainte-Anne. Ces enfants avaient été choisis par leurs évèques, mais 1ls restaient attachés à leurs diocèses respectifs où ils doiventrentrer après le temps de leur formation sacerdotale. Ce sont les pères missionnaires qui ont, sous l’autorité de Son Éminencele cardinal Lavigerie, la pleine et entière direction de la maison, non seulement au point de vue matériel, disciplinaire et intellectuel, mais aussi au point de vue spirituel. Un prêtre du rite grec y est adjoint en qualité d’auxiliaire pour les fonctions du rite liturgique. Le programme des études embrasse les langues française, grecque. latine et arabe, avec les éléments de l’histoire et des sciences. La langue usuelle est le français. Le temps y est partagé, avec une sage mesure, entre la prière et l’étude, <oupées par plusieurs récréations. Une demi-heure par jour est consacrée au travail manuel. Cette innovation dans les exercices scolaires, tout en donnant à l'esprit des élèves un repos nécessaire, permet de tirer d'eux en même temps d’utiles services. C’est ainsi qu'en 1886, ils ont déblayé une partie de la piscine Béthesda, dont j'ai déjà parlé, et dont je dirai encore quelques mots plu tards.
Dès 1885, le nombre des élèves était de 60. En octobre 1886, on commença à constituer le grand séminaire qui, en octobre 1887, dut être éloigné de Sainte- Anne et établi provisoirement dans une maison louée au milieu du quartier ture, car il n’y avait plus de place pour lui à Sainte-Anne, où il ne pourra revenir que
lorsque les nouvelles constructions que l’on est en train d'élever seront terminées.
En résumé, l’état actuel de l'établissement de Sainte- Anne est le suivant :60 élèves composent le petit séminaire, avec un personnelde neuf missionnaires prêtres et de trois frères coadjuteurs, plus un prêtre du rite grec pour les offices et l’enseignement de la langue arabe. 12 élèves forment le grand séminaire, dont six en théologie et six en philosophie, avec un personnel de trois missionnaires prêtres et d’un frère coadjuteur.
En outre, un cours de français a été créé dans l’une des salles de l'établissement pour un certain nombre d’effendis musulmans de la Ville Sainte. Le nombre des élèves inscrits est de 20 ; cinq officiers supérieurs de la garnison turque suivent ordinairement ce cours.
Le supérieur de Sainte-Anne est le R. P. Roger, qui a sous sa dépendancele père Michel, directeur du grand séminaire et le père Cré, directeur du petit séminaire.
Il n’est pas besoin de faire l’éloge de ces savants missionnaires et de leurs dignes collaborateurs. Cet éloge, en effet, est dans toutes les bouches à Jérusalem, où ils font grandement honneur à la France dont ils sont iles nobles fils et dont ils secondent puissamment, pour leur part, les vues civilisatrices et chrétiennes.
J'ai emprunté les renseignements qui précèdent à une note qui m'a été remise à ce sujet par un des pères missionnaires, à trois articles qui ont été publiés sur Sainte-Anne, pendant le courant de l’année 1888, dans les Bulletins des missions d'Afrique, et enfin dans mes propres observations personnelles. J’ai visité, en effet, à plusieurs reprises, cet important établissement. Je Vai vu, il y a quelques années, quand il était à peine naissant et qu'il commençait néanmoins déjà, grâce à la bonne direction qui lui avait été imprimée dès
le principe, à donner de belles espérances. Je lai
revu depuis, en mars 1888, tout florissant de jeunesse et d'avenir et ne demandant qu'à s’accroître au moyen de bâtiments plus vastes. Je joins mes vœux à ceux des pères d'Afrique, pour que le gouvernement français et la charité des âmes généreuses viennent à leur secours et leur permettent de recevoir un plus grand nombre d’élèves destinés à être plus tard les apôtres de leurs coreligionnaires, ainsi que de leurs frères séparés qui, partageant leur rite, ne partagent point encore complètement leurs croyances, ni leur soumission au Saint-Siège.
Avec l’autorisation et à la demande même des pères, j'ai inspecté, classe par classe, presque tous les élèves de Sainte-Anne. Je les ai interrogés sur la plupart des matières de l’enseignement et j'ai constaté avec bonheur qu’ils s'efforcent de répondre, par leur zèle et par leur ardeur à s’instruire, ainsi que par leur rare intelligence, au dévoümentinfatigable de leurs maîtres. J’ai admiré leur bonne tenue à l’église et leur piété exemplaire, qui fait augurer que, dans la suite, ils seront des prêtres modèles. Ceux d’entre eux qui ne montreront pas jusqu'à la fin une vocation ecclésiastique bien prononcée seront, du moins, d'excellents professeurs laïques parfaitement instruits dans tout ce qui concerne la religion et dans la plupart des sciences humaines.
J'oubliais d'ajouter que les pères de Sainte-Anne ont organisé parmi leurs élèves une belle fanfare. Ceux-ci y prennent beaucoup de goût. Ils aiment surtout les airs français: car la France, leur bienfaitrice, qui les traite généreusement comme ses propres fils, est devenue pour eux comme une seconde patrie. Toutes les fois que M. le consul général de France leur fait l’honneur de venir les visiter, ils ne manquent pas de l’accueillir avec le plus vif enthousiasme. Il est donc inutile de dire qu’un pareil établissement contribue singulièrement à augmenter notre influence en Palestine, en multipliant nos bienfaits parmi les Orientaux, et il
serait grandement à souhaiter qu'on püt le développer davantage.
Le sanctuatre de Sainte-Anne.
Dans la partie historique de ce travail, j'ai déjà parlé du sanctuaire de Sainte-Anne ; je me contenterai d’ajouter ici que je joins mes vœux à ceux de tous les pèlerins français qui, en admirant la manière heureuse dont cette basilique à été habilement restaurée par M. Mauss, regrettent que ses murs soient encore si nus et que ses autels appellent en vain des ornements qui leur manquent presque complètement. Espérons que l’inépuisable charité de nos concitoyens concourra avec le gouvernement de notre pays à redonner à ce temple auguste l'éclat et la majesté dont il est digne. Cest là, en effet, que, d’après la tradition la plus répandue, eut lieu le double mystère de l’Immaculée Conception et de la Nativité de la Sainte Vierge. Restaurée autrefois par nos ancêtres, cette église nous à été rendue après la guerre de Crimée. Vainqgueurs de Sébastopol, le 8 septembre 1855, c'est-à-dire le jour mème oùle monde chrétien fète la Nativité de la Sainte Vierge, nous méritions plus qu'aucune autre nation de recouvrer le lieu béni dans la crypte de Sainte-Anne où s'était jadis accompli ce grand événement.
La piscine Bélhes1a.
J'ai déjà dit précédemment qu'il ne fallait pas confondre cette piscine avec la piscine Probatique, comme on le fait très souvent. La piscine Probatique était celle où on lavait les brebis destinées à être immolées dans le Temple ; elle devait, par conséquent, l’avoisiner, et tout porte à croire qu'elle estidentique avec le Birket-Israïl. La piscine Béthesda, au contraire, étaitune autre piscine, peu éloignée de la précédente et où, d’après la Sainte
LE PISCINE BÉTHESDA 431
Écriture, l’ange venait agiter l’eau et lui conférait ainsi la vertu de guérir le premier infirme qui y descendait après l’agitation, quelle que füt sa maladie. Cinq portiques, où étaient étendus les malades, y conduisaient ; c’est sous l’un de ces portiques que Notre-Seigneur guérit miraculeusement un homme qui était paralvtique depuis 48 ans. En souvenir de ce miracle, un sanctuaire futélevé en ce lieu par les premiers chrétiens et réédifié plus tard par les croisés qui avaient retrouvé la piscine, disparue sous les décombres. De nos jours, en 1875, M. Mauss, tout en réparant l’église de Sainte- Anne, découvrit de nouveau cette même piscine qui était ensevelie sous d'énormes amas de débris et de terre accumulés par des démolit'ons et reconstructions successives. Onze ans après, en 1886, les élèves de l’école apostolique de Sainte-Anne furent occupés, pendant le temps de leur travail manuel, à déblayer l'entrée de la piscine et les ruines de la chapelle élevée jadis par les Francs dans l’une des galeries de ce réservoir, etdontil reste encore une partie d’abside et quelques fragments de murs. Quant au déblaiement complet dela piscine et des cinq galeries qui l’entouraient, 1l exigerait des travaux et des dépenses considérables, que le défaut de ressources et la nécessité urgente de bâtir ont empêché jusqu'à présent les missionnaires d’exécuter, commeils en auraient l'intention.
Relativement à cette piscine, je conseille au lecteur de consulter un intéressant article, publié en 1887 par M. le baron Ludovic de Vaux, dans la Xevue archéologique, et une brochure intitulée : Za piscine de Bélhesda, à Jérusalem, que vient de faire paraître en 1888. chez Ernest Leroux, éditeur, M. Mauss luimême, l’ancien architecte de Fléglise Sainte-Anne, auquel on doit la découverte de cette piscine. Cette brochure, par les détails et par les planches qu’elle renferme, fournit des renseignements précieux qu'on ne trouvera nulle part ailleurs et qui sont donnés par
l’homme le plus compétent que l’on puisse interroger sur ce sujet. Je la recommande surtout à l'attention des RR.PP. d'Alger, quand ils pourront continuer leurs fouilles: car elle contient des indications précises sur l'endroit où il faudra, de préférence, porter les recherches pour retrouver l’emplacement des cinq galeries, si toutefois ce dégagement est possible, sous les murs qui, depuis, ontété construits pour enclore la propriété de Sainte-Anne.