COUP D'ŒIL SUR LES MISSIONS
Pour que rien ne gêne le moment où nous entrerons dans l'histoire de France, il est bon d'en finir à l'avance et tout d'un coup avec ce grand mouvement d'évangélisations lointaines, inauguré splendidement par François Xavier, continué par l'héroïsme de ses successeurs et qui devait durer autant que la vie même de l'ordre.
Xavier était mort sans franchir la mystérieuse barrière qui séparait la Chine du reste de l'univers. En 1536, et le premier de tous les Jésuites, Melchior Nunez parvint à s'y introduire derrière les marchands portugais. (1 arriva jusqu'à Can-
ton, ville énorme dont la richesse le remplit d'étonnement,
Xavier eut parlé sans doute, dès cet abord, mais Xavier avait le don des miracles. Par une prudence qui fut imitée longtemps et qui porla ses fruits, le Père Melchior, craignant par-dessus tout de fermer pour toujours cette porte entr'ouverte avec tant de jalouse défiance, s"abs« tint de toute prédication publique. La loi et les coutumes de la Chine muraient les intelligences.
En 1563, cinq Jésuites accompagnèrent l'ambassade portugaise et gardèrent la même réserve.
Ce fut Matthieu Ricci qui parvint le premier jusqu'à la cour de Pékin et qui non-seulement entama, mais poussa très-loin l'évangélisation du eéleste Empire, où la Compagnie de Jésus devait cueillir tant de palmes héroïques.
Ricci était l'élève du P. Valignani, le missionnaire sinologue ou plutôt le grammairien universel des langues de l'extrême Orient. L'histoire de cette éducation et des soins que prenait Valignani pour préparer ses jeunes apôtres à la conquête du martyre, est une des pages les plus touchantes
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et en même temps les plus curieuses qui se puissent lire.
L'abbé de Vertot raconte dans son Histoire dé l'Ordre de Malte, livre vieilli, mais si attachant l'aventure de ce Dieudonné de Gozon, futur grandmaître de Rhodes, qui, pour assurer sa victoire 6ur un certain monstre, dragon ou serpent dont il avait promis de purger l'île, fit construire une image du redoutable animal et habitua sa meute à se ruer sur ce simulacre. Jusqu'alors, tous les téméraires qui s'étaient risqués à attaquer le monstre avaient été dévorés, parce qu'il était couvert d'écaillés qui valaient la plus forte cuirasse. Cette armure qui était couleur de bronze défiait la lance, mais le chevalier Dieudonné avait remarqué sous le ventre du dragon une place nue, une large tache d'un jaune livide et il s'avisa d'un stratagème que l'abbé de Vertot proclame ingénieux avec beaucoup de raison.
Il fit pratiquer sous le ventre du simulacre un trou ayant la forme et les dimensions de la tache livide et il ferma ce trou avec une porte qu'il peignit de la nuance exacte de la tache. Cette porte
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s'ouvrait moyennant qu'on opérât dessus une pesée. Quand tout cela fut fait, le chevalier affama sa meute et plaça des quartiers de viande à l'intérieur du simulacre. La meute, comme on le pense bien, n'eut pas plutôt approché le dragon de carton qu'elle flaira la nourriture et se rua sur la porte jaune qui résista, puis s'ouvrit, et laissa passer les chiens. Ils firent bombance.
Pendant un mois entier le chevalier répéta cet exercice, si bien que la meute prit en sincère affection cette porte jaune derrière laquelle était son déjeuner. Au bout du mois, le bon chevalier laissa ses chiens trois jours sans nourriture, et puis il les mena, non plus vers le simulacre, mais vers le monstre en chair et en os. Celui-ci vomit aussitôt feu et flammes selon son habitude ; les chiens n'en tinrent compte aucunement; ils cherchaient leur déjeuner.
Et quand le monstre, dans quelqu'un de ses mouvements désordonnés, montra son ventre marqué d'une tache livide, ils reconnurent leur porte jaune et entrèrent.
Je ne sais pas si le P. Valignani, avant Vertot.
avait eu connaissance de ce bon tour, mais il est certain que son plan de campagne, laborieusement préparé, avait quelque rapport avec celui du chevalier Dieudonné.
Lui aussi dressait une meute, une meute de héros pour entrer dans les entrailles d'un monstre, couvert d'écaillés impénétrables : la Chine, ce pays des invraisemblances et des bizarreries impossibles, énigme immobile, si bien défendue contre les passionnées curiosités de l'univers, que l'imagination rêvait autour d'elle cette fameuse muraille d'acier gardant l'enchantement des palais, bâtis par la féerie des poëmes romans.
La meute du P. Valignani avait faim, faim de miséricordieux dévouement, d'efforts civilisaieurs, de science, de combats, de martyres. Le monstre, bardé de pied en cap, avait un endroit faible, une tache jaune, bien cachée sous son ' ventre, mais qui était une porte et qui se pouvait ouvrir.
Ce défaut de la cuirasse chinoise était une soif enfantine de connaître, une curiosité innée, une
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disposition baroque, mais subtile pour tout ce qui est mathématiques, astronomie, physique ou même philosophie.
La vie tout entière du P. Valignani, préparateur d'apôtres comme Warwik était faiseur de rois, se dépensa devant cette porte fermée à chercher pour autrui les moyens do l'ouvrir ; et non-seulement cela, mais à chercher aussi les moyens d'établir solidement en dedans de la porte ouverte ceux qu'une fois il aurait fait entrer.
N'est-ce pas ici une chose absolument merveilleuse? Et trouverait-on ailleurs que dans l'institut des Jésuites, si original en sa grandeur, une pareille appropriation de l'aptitude?
De nos jours, un homme d'incontestable talent, Ch. Fourier, mort-né ou à peu près comme influence, parce qu'il avait oublié Dieu et la morale de Dieu dans la fabrication de ce jouet d'enfant très-ingénieux qu'il appelait un phalanstère, crut avoir inventé la culture raisonnée des vocations au point de vue de l'utilité sociale.
Il n'avait pas lu saint Ignace qui, certes, lui, ne
se prétendait pas inventeur et ne perdait jamais son temps précieux à équilibrer le château de cartes des systèmes, mais qui dérobait au ciel dans la prière ce feu sacré : la science des cœurs. Avant comme après Pourier, dont peut-être elle ne connaît même pas le curieux et puéril travail, la Compagnie de Jésus avait parcouru de son doigt puissant et parcourt encore tout le clavier des attractions et des aptitudes, au point de vue de la paix universelle et du salut final.
Parmi ceux que le Père Vallgnani dressait à l'étrange et difficile escrime dont rien jusqu'alors n'avait pu donner l'idée à personne, les jeunes Pères Pazio, Ruggieri et Matthieu Ricci sortirent des rangs, instruments parfaits, Ricci surtout qui était à tous égards un vivant chef-d'œuvre d'éducation. Et si quelque chose peut être plus étonnant que 1g récit même de cette préparation si intelligente et si minutieusement appropriée, c'est l'usage admirablement correct, hardi et précis qui fut fait de la gymnastique enseignée dans la lutte épique, entamée par Ricci, continuée par ses successeurs.
Xavier, figure ou reflet du Christ, avait les
mains pleines de prodiges ; il était le génie mêtne de l'enthousiaste piété; il commandait aux hommes et aux choses du haut de son amour : ce qu'il eût fait en Chine si Dieu avait permis qu'il y abordât, tout sanctifié par sa longue victoire dans l'Inde et au Japon, nul ne saurait le dire, mais Xavier était mort. Il fallait remplacer son talisman divin qu'il avait emporté au ciel par l'effort de la prudence humaine, avec l'aide, il est vrai, de la grâce d'en haut, sans laquelle toute œuvre est vaine.
A cause de cela, Ricci, moins surnaturel que Xavier, excite cependant, à travers les péripéties de son odyssée chrétienne, un intérêt encore plus vif. Il est homme ; il lutte contre l'empire chinois, cette énorme bagatelle, faite de chimères avec les armes de tout le monde ; il est à la fois, si l'on peut ainsi dire, l'apôtre et l'aventurier, saint Paul et Robinson Grusoé, sublime, industrieux, subtil, téméraire, rusé, jouant de Téclipse comme Christophe Colomb, ne dédaignant aucun détail, profitant du grand chemin, devinant les sentiers de traverse, intrépide à percer sa voie, mais reçu-
lant sans balancer au besoin, pour essayer d'une autre route, ayant toutes les franchises doublées de toutes les diplomaties et gagnant chaque pouce de terrain au prix de lui-même, de tout lui-même, dépensé avec une savante économie, avec une inépuisable prodigalité.
Il sait tout : tout ce que les Chinois savent, pour s'insinuer, tout ce que les Chinois ne savent pas, pour dominer. Il est le Jésuite aiguisé deux fois, possédant le fil de son propre esprit et le tranchant de l'esprit du maître. A toute attaque, il a parade, à toute barrière il a clef. Il connaît la langue des lettrés mieux que les lettrés eux-mê mes, et en fait de philosophie de paravent il en remontrerait à Confucius!
Il connaît sur le bout du doigt la géographie mandarine de la terre, carrée comme une tuile et endormie dans l'espace sous la protection de l'empereur, fils du Ciel; il n'ignore pas la reconnaissance que cette même terre doit au céleste Van Lié, ce même empereur qui la soutient obligeamment du fond de son palais et l'empêche par bonté d'âme de se perdre à chaque instant dans les abî-
mes, — mais il sait bien mieux enccre la vraie terre telle que l'Europe la fait voyager à travers l'espace, et le soleil et les planètes et tout le système du monde, connu à Paris, si bien inventé celui-là, qu'il est peut-être la vérité.
Il peut, à son choix — et ceci est suprême, — < abonder dans le sens biscornu des lettrés ou les étonner tout-à-coup par des révélations inattendues. En fait d'inattendu, ce sont des trésors qu'il porte avec lui. S'il voulait, au lieu d'annoncer le Christ, il se ferait passer pour Dieu lui-même, rien qu'avec le premier livre d'Euclide, mis à la portée des bonzes.
Aussi, après avoir eu tant de peine à franchir le seuil de l'empire, le voilà presque naturalisé, au bout du temps. Il écrit au P. Valignani, alors à Macao, pour le consulter sur le choix d'un costume ofûciel; il en est là! Etant donné le pays, c'est une question de première gravité, et son ancien maître lui répond de revêtir la longue robe et la mitre des lettrés chinois.
Le choix est bon : Ricci l'adopte et parvient ainsi, à travers des histoires bizarres autant
qu'héroïques, jusqu'à Nankin où il marque l'emplacement futur d'une maison de la Compagnie, puis jusqu'à Pékin même, et un jour il est admis à visiter (suprême honneur I) non pas, certes, Van-Lié lui-même qui ne peut, en conscience, lâcher un seul instant sa terre carrée, au risque de la perdre, mais du moins le propre trône vide de Van-Lié, ce qui revient au même et ce qui lui donne une influence égale à celle des mandarins de la meilleure qualité.
Et ne croyez pas qu'il s'arrête en si heureux chemin 1 Sans qu'il s'en mêle désormais, le bruit se répand que le Fils du Ciel l'admet dans le secret des nuits à des entretiens particuliers où ils règlent ensemble des intérêts dont nul ne peut mesurer l'importance, entre autres la forme d'un nouveau bonnet de guerre qui doit mettre en fuite les Tartares sans combat. La rumeur, née dans le peuple, monte à la cour; comme il n'y a pas de contrôle possible auprès d'un empereur invisible et muet, il arrive ce fait incroyable que le grand ministre de l'Empire lui-même, ajoutant foi à ce qui se dit partout, recherche l'amitié du
prétendu favori, le flatte et devient son plus obséquieux serviteur.
Mais Dieu, dans tout cela? Et la parole de Dieu? Que devient l'apostolat au milieu de ces aventures étranges ?
Il va sans dire que l'apostolat y est tout et qu'il n'y a rien que l'apostolat. Ces aventures sont les détours de la route où marche incessamment l'apostolat.
Il a fallu des prudences extraordinaires et d'innombrables circuits pour arriver à la première prédication. Rien ici ne ressemble à ce qui se voit ailleurs. On comprend tout, on joue avec tout, on discute avec tout, on échappe à tout, mais on a envie de tout. Il s'agit de vivre avec cela et d'utiliser ces matériaux. Pour bâtir, il faut appareiller ces contrastes. La subtilité des esprits est saisie jusqu'à un certain point par les grandeurs évidentes de la morale évangélique, mais on n'admet le Christ que sous réserves et jusqu'à la croix, exclusivement.
Ce peuple enfant, mais vieillot, cette aristocratie, moitié policée, moitié barbare, où chaque
mandarin est, au fond, un magot, ne veut pas accepter l'humilité de la croix. On peut s'entendre sur le reste; sur ceci, non. Ce n'est pas chinois. Jamais un Chinois n'aurait subi cela. On s'ouvre le ventre quand on est Chinois, sans répugnance aucune, mais on ne se laisse pas attacher à la croix.
Et du moment que le Dieu des chrétiens transgresse la loi du décorum admis en Chine, comment les Chinois pourraient-ils l'adorer?
Longtemps, bien longtemps cet obstacle fut absolument infranchissable. Ricci avait bataille gagnée sur toutes choses, que l'obstination chinoise lui disputait encore le terrain pied à pied quant à ce dernier point. Les grands orgueils s'humilient, mais non les puériles vanités, et la vie même de ce peuple fantasque est faite de vanteries, de compétitions, de ruses, ayant toutes pour objet la satisfaction de sa gloriole enfantine; il se nourrit, par amour-propre, de drôleries géantes, de microscopiques monstruosités qui étonnent la logique, déconcertent la raison et ouvrent à chaque pas, sur la route qu'on croit avoir ni-
velée, des abîmes à la fois ridicules et terribles.
11 y avait pourtant déjà des résultats qu'on peut dire énormes. Les églises sortaient de terre ; les séminaires, avant d'être achevés, se remplissaient. On vit les bonzes porter le Saint-Sacrement, el les mandarins convertis se comptaient par centaines.
Il y eut des apôtres chinois, de vrais, d'invincibles confesseurs, parmi lesquels Paul Sin, l'admirable orateur, le grand mandarin Li et quantité d'autres brillèrent d'un radieux éclat. C'étaient des hommes de taille antique, dont la vertu et le savoir eussent honoré la primitive Eglise. Si nous étions ailleurs qu'en Chine, je dirais qu'une des plus larges et des plus belles chrétientés de la terre était ici solidement fondée, mais nous sommes en Chine, et dans cette patrie du cauchemar, on a toujours peur de s'éveiller en sursaut.
On s'éveilla. Et comme tcut arrive à rebours chez ce peuple des extravagantes originalités où les étrangers eux-mêmes gagnent vite la maladie
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de l'impossible, on s'éveilla dans une persécution qui ne venait ni des bonzes, ni des gouverneurs, ni des mandarins, ni de l'empereur, dans une persécution, dis-je, qui venait, — je ne vous le donne pas à deviner, vous ne trouveriez jamais, — qui venait de l'autorité ecclésiastique!
Il s'est trouvé parfois que l'Eglise, infaillible à son sommet, avait des serviteurs insuffisants, échelonnés le long de ses pentes. Ces faiblesses disparaissent dans la gloire de l'ensemble, mais elles ont existé, elles existent toujours.
En l'année 1606 qui était la dix-huitième de l'apostolat merveilleusement habile et heureux de Matthieu Ricci, l'autorité ecclésiastique était représentée dans ces lointains parages par le vicaire général de Macao, où se trouvait un collège de Jésuites. Le recteur de ce collège ayant été pris pour arbitre dans une contestation pendante entre le vicaire général et un moine franciscain donna gain de cauSe à ce dernier. Dans l'étonnement de sa colère, le vicaire général lança l'interdit sur tous les Franciscains, sur tous les Jésuites, sur
le gouvernement de la ville et sur la ville i.
En même temps on fit parvenir à Canton une dénonciation supérieurement appropriée à la connaissance qu'on avait des imaginations chinoises; on y représentait les Jésuites comme bâtissant des citadelles, appelant à la fois les flottes portugaise et japonaise à l'envahissement du pays.
Il n'en fallait pas tant. Voilà aussitôt des provinces entières soulevées contre les chrétiens ! On parle d'un égorgement en masse, et le Père Martinez meurt dans les tortures.
Ce ne fut qu'un coup de vent violent, mais passager. Ricci domina bientôt la tempête et peu de temps après il pouvait établir une maison de noviciat au centre même de Pékin.
Quand Dieu le rappela à lui quatre ans plus tard, la population entière de la capitale suivit la croix qui conduisait ses funérailles, et le Père Schall, successeur de ce vrai grand homme, fit prospérer son héritage.
Adam Schall, non moins illustre que Ricci,
l. Gretineau-Joly, p. 173 et suiv.
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fut mêlé à toutes les révolutions dont l'ère s'ouvrait pour la Chine et qui aboutirent à un changement de dynastie. A sa mort, les Jésuites avaient en Chine cent cinquante églises publiques et trente-huit maisons ou collèges.
Après la seconde persécution, dont nous ne dirons rien par respect pour un ordre illustre, une autre ère de prospérité commença sous les Pères Verbiest, Gerbillon, Perennin, Gaubil, et remplit ces longues années oii les travaux scientifiques et littéraires de l'apostolat chinois firent la gloire de l'Eglise et l'admiration des savants de l'Europe.
11 ne faut pas croire que le grand effort des Jésuites en Chine leur eût fait abandonner l'Inde. Ils tenaient à la fois le Mogol, Ceylan, le Bengale et le Coromandel. A la fin du xvi« siècle, leur séminaire est ^ Goa qui envoie ses jeunes
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confesseurs au-delà du Gange et jusqu'à l'Indus.
Robert de' Nobili, neveu des papes et des? empereurs, devient l'apôtre des Brahmes ; tandis que d'autres évangélisent les Parias. Le plus illustre d'entre eux, le bienheureux Jean de Britto, qui était fils de vice-roi, rougit le Maduré de son sang. Le Bengale, le Thibet, la Tartarie, la Syrie, la Perse, l'Arménie, voient la croix plantée, entendent l'Evangile prêché par les Jésuites. La foi pénètre avec eux dans les déserts de l'Afrique, dans les empires d'Abyssinie et du Maroc, sur les côtes de la Cafrerie, du Mozambique et de la Guinée.
Mais c'est surtout le Nouveau-Monde qu'ils ont le désir de soumettre au joug bienfaisant de la civilisation chrétienne. Là ils n'ont pas seulement à vaincre la férocité des sauvages ; leurs plus acharnés ennemis sont les corsaires calvinistes, anglais, hollandais, hélas! français aussi, qui, non moins cruels que les Peaux Rouges, massacrent tout Jésuite qui tombe entre leurs mains. Le mot d'ordre est donné. Calvin lui-même a pris soin de désigner la Com-
pagnie de Jésus comme l'ennemi principal et mortel. 11 ne dit pas : « Tuez celui-ci ou celui-là, » mais il dit : « Voici l'obstacle, écartez-le ! »
Et il n'est que trop fidèlement obéi! Ainsi périrent le 15 juillet 1570, en vue de Palma, le bienheureux Ignace d'Azévédo et ses trenteneuf compagnons destinés à la mission du Brésil. Trente autres, quelques jours après, partagèrent leur sort.
La Compagnie de Jésus dut à la rage des hérétiques soixante et onze martyrs. C'était la croisade des forbans. Sourie, Capdeville et les autres s'enrichissaient d'une main en écumant les mers, de l'autre ils gagnaient le ciel calviniste en égorgeant les missionnaires partout où ils les rencontraient.
Mais tous les missionnaires ne tombaient pas 50US les coups des pirates, mécontents de la morale romaine. Ceux qui échappaient à leur sabre d'abordage et à la flèche empoisonnée des Indiens s'élançaient à travers les déserts et menaient une autre croisade. Il en restait assez pour la guerre sainte et ce fut par eux que le
Canada, si français encore aujourd'hui, fut conquis à la foi catholique et à la patrie française, après des efforts inouis, au prix du sang de ces héros de la religion et du patriotisme, morts pour Dieu et la France, qui ont au ciel la gloire d'être oubliés par l'ingratitude de la terre et dont j'écrirai au moins les noms : Jogues, Daniel, Drébeuf, les nobles auxiliaires de Ghamplin...
Qui ne connaît les gouvernements catholiques du Paraguay, ces fameuses Réductions^ si vantées par Robertson, Albert de Haller, Duffon, Montesquieu, Raynal, Chateaubriand, et dont Voltaire disait : « L'établissement dans le Paraguay par les seuls Jésuites espagnols paraît à quelques égards le triomphe de l'humanité. » Nous aurons malheureusement à reparler du Paraguay et de /a cruelle récompense réservée aux Jésuites par les contemporains de Voltaire.
Sur un autre point de l'Amérique méridionale, è. Carthagène, les Jésuites opéraient d'autres prodiges do cliarité. De môme qu'ils s'étaient faits Parias dans l'Inde pour convertir les Parias et
Brahmes pour convertir les Brahmes, de même le bienheureux Pierre Glaver se fait nègre, et plus que nègre, « esclave des nègres », pour relever jusqu'au sentiment de la religion ces misérables victimes de la cupidité européenne.
Il faut lire son histoire pour mesurer la distance qui sépare la philanthropie de la charité. Les philanthropes de la « libre Amérique » ont émancipé les noirs et ils ont bien fait. Mais où est l'Américain qui presserait la main d'un noir? A Nevs^-York, hommes et femmes refusent d'admettre les noirs dans les voitures publiques comme s'il s'agissait d'animaux immondes dont la seule présence vicie l'air. La prétendue liberté qu'on leur a donnée ne les lave pas de leur dégradation, ni les interminables romans qu'on écrit sur eux pour monnayer la pitié de l'Europe.
Glaver, lui, n'a pas le droit de les émanciper, mais il va les attendre sur les places oîi on les amène comme un bétail pour la vente. Malade qu'il est et pauvre et mourant de fatigue, il charge ses épaules d'un fardeau de provisions mendiées, et il les nourrit, et il les abreuve, et il
lave leurs visages et leurs pieds, et il baise leurs larmes en s'écriant: « 0 mes frères! ô mes amis! ô mes chers maîtres ! que voulez-vous de moi? Ne craignez pas d'exiger tout de votre serviteur, jusqu'à sa vie, car je vous appartiens ; vous m'avez acheté en Jésus-Christ : c'est moi qui suis Pierre Claver, l'esclave des nègres pour toujours ! »
Puis, c'est le P. de Rhodes au Tong-king, le P. Cabrai au Thibet et dans le Népaul,les PP. Médrano et Figueroa à la Nouvelle-Grenade, Jean de Arcos à Caraccas.
C'est là que, pour la première fois, les Jésuites furent accusés « de commerce » parce qu'ils cédaient à leurs néophytes au rabais les marchandises que les vrais trafiquants leur faisaient payer à des prix usuraires. Voilà un forfait qui jamais ne leur sera pardonné 1 Mieux vaut encore sf mettre entre l'arbre et l'écorce qu'entre le négoce et ceux qu'il exploite. Ni l'évidence ni le temps ne peuvent fléchir la rancune de ceux à qui on a fait du tort en modérant leurs bénéfices exagérés, et vous trouverez encore des gens qui vous diront que les Jésuites entretiennent des flottes immen-
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ses, mais invisibles, sur l'Océan, lesquelles vont et viennent avec une dévorante rapidité, portant des denrées dont nul ne sait l'espèce à des correspondants absolument mystérieux.
Quand un Jésuite a fait un commerce, — et il en existe un funeste et trop célèbre exemple, — rOrdre l'interdit, le casse, l'expulse et se ruine pour payer une dette qu'il n'a pas contractée.
Et nonobstant cela, l'Ordre en meurt.
Nous raconterons l'orgie d'iniquités qui a nom dans l'histoire le procès du P. de la Valette.
Les Jésuites ne font pas de commerce. Ils donnent et ne vendent pas. Ils n'ont pas plus de magasins que de flottes. Ils laissent faire et ils laissent dire.
Ce n'est jamais dans leurs livres que vous trouverez le témoignage de leur zèle, de leur courage et de leur obstinée charité. Rarement opposent-ils un démenti même aux accusations les plus risquées, et c'est surtout chez leurs ennemis qu'il faut chercher la réfutation des absurdes calomnies répandues contre eux. « Une chose remarquable, c'est que les auteurs qui ont le plus
sévèrement blâmé les mœurs licencieuses des moines réguliers espagnols s'accordent tous à respecter la conduite des Jésuites. Gouvernés par une discipline plus parfaite que celle des autres ordres ou entraînés par le besoin de conserver l'honneur de la société, si cher à chacun de ses membres, les Jésuites, tant du Mexique que du Pérou, ont toujours conservé une régularité de mœurs irréprochable. » Ce n'est pas un Jésuite qui a dit cela, ni même un catholique ^.
Que nous voilà loin, avec la pensée d'un protestant, honnête homme et intelligent écrivain, des ignobles inventions qui défraient nos journaux et nos livres 1
Avant le ministère Ghoiseul sous lequel fut consommée cette suppression des Jésuites que Montalembert, après Montyon, a appelée « la plus grande iniquité des temps modernes », voici quel était l'état général des missions fondées par les disciples de saint Ignace parmi les infidèles dans les diverses contrées du monde : les Jésuites de