Lettres patentes du 4 et du 18 mars
ment les Jésuites en France, avec quelque clauses restrictives, levées d'ailleurs par Charles IX, en 1565, et par Henri III, en 1580.
Ils méritèrent tout d'abord celte confiance paî leur zèle h prêcher et à défendre la vraie foi. Pré ludant à la longue série des succès de l'Ordrf dans l'enseignement, Maldonat réunissait, autour de sa chaire du collège de Clermont à Paris, un brillant auditoire de prélats, de seigneurs et do savants; les collèges de l'institut, à peine ouverts, étaient remplis d'élèves , et « les protestants eux-mêmes, au dire de Ranke, rappelaient leurs enfants des collèges éloignés pour les confier aux Jésuites. »> Edmond Auger, pendant cela, combattait les calvinistes du Midi. Tombé à Valence entre les mains du baron des Adrets, du haut de la potence même ïl prêche et son éloquence est si grande, que les bourreaux émus épargnent sa vie. A peine délivré, il court à Lyon où sévissait une maladie contagieuse qui en peu de temps moissonna soixante mille personnes, il y prodigue ses soins aux mourants et aux pauvres, ranime la confiance et sauve la ville qui
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le suit toute entière aux pieds de Marie. Dans tout Lyon, Calvin n'aurait pas trouvé un partisan ce jour-là !
Les hérétiques n'avaient à opposer à tant de zèle et de dévouement que la violence et la calomnie, mais ils étaient soutenus par l'Université do Paris, alarmée d'une concurrence qu'elle jugeait redoutable. L'antagonisme naissait. L'Université essayait de fermer l'accès des écoles à la Compagnie de Jésus, comme elle avait fait, quelques siècles plus tôt, à ces grands ordres religieux qui ont valu à l'Eglise et à la science les Thomas d'Aquin, les Albert le Grand, les Duns Scott. Il fallait que la cause de l'Université fût bien compromise , et cette lutte contre le libre accès de l'enseignement bien insoutenable , pour que le Parlement, saisi do l'affaire, se crût dans l'obligation, tout prévenu qu'il était, de donner par doux fois gain de cause aux Jésuites. Il le fît.
Au témoignage même de du Boullay et de Crévier, historiens do l'Université, l'enseignement y était alors d'une faiblesse très-regrettable. Les études s'y trouvaient presque entièrement délais-
s6es, ot, ce qui était plus désastreux encore, la dissolution dos mœurs n'avait d'égale, parmi le jeune peuple des écoles, que le dévergondage des idées et l'impiété des doctrines.
Les collèges des Jésuites, gratuitement ouvert? à tous, rétablirent, avec le goût des lettres, le zèle pour la foi et pour la pratique chrétienne ; et dès lors on put dire de ces maîtres ce que Voltaire disait du Père Porée, qu'ils eurent le mérite de faire aimer à leurs disciples les lettres et la vertu.
Mais la Ligue éclatait. Ce grand mouvement, légitime en lui-même, puisqu'il avait pour but de défendre la religion de la presque universalité des Français contre quelques factieux, entraînait après lui des maux et des excès nombreux. On peut citer, l'histoire h la main, la conduite de la Compagnie de Jésus, dans cette occurrence délicate, comme un modèle de prudence.
Ses membres admettaient à bon droit le principe de la Ligue, qui n'était que la résistance du catholicisme national contre l'envahissement protestant, mais ils s'efforçaient en même temps de calmer l'eflervescence des passions et de com-
penser les intérêts. Loin de s'immiscer dans les luttes des partis politiques, ils se firent du commencement jusqu'à la fin les apôtres et les médiateurs de la paix. En province, leur action fut de peu d'importance, caries cinquante grandes villes qui adhéraient à la Ligue, ne renfei^maient pas une seule maison de Jésuites. A Paris, l'un d'eux, le Père Pigenat joua modestement un grand rôle de dévouement tout platonique et qui n'avait pas même l'encouragement du succès possible. Ses efforts, comme cela devait être, disparurent dans le fracas de la tourmente, et la fureur des Seize qu'il s'était chargé de contenir autant que faire se pourrait, atteignit, en dépit de lui, à des proportions déplorables qu'il modéra pourtant plus d'une fois au risque de sa liberté et même de sa vie ; mais d'autres membres de la Société, acceptant une mission plus utile, se chargèrent d'entamer des pourparlers pacifiques avec le Souverain Pontife.
Au plus fort de l'effervescence dans Paris, un petit nombre de prédicateurs emportés par leur zèle commencèrent à s'écarter de la réserve
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que l'esprit de l'institut leur commandait; ils ne tardèrent pas à y être rappelés par les mesures énergiques du général, Claude Aquaviva. « Dites au Roi, écrivait-il au provincial de France, avec quelle force les Constitutions nous défendent de nous immiscer dans les affaires temporelles. »
Bien plus, il osa faire à Sixte V, si passionnément partial en faveur de la Ligue, les plus fermes remontrances au sujet de la neutralité nécessaire de l'Ordre.
Cependant la conversion de Henri IV au catholicisme ôtait à la Ligue sa raison d'être. Bellarmin qui se trouvait alors à Paris, interrogé sur la légitimité d'une prochaine reddition de la capitale au Roi, répondit (contre l'avis de l'Université) qu'il était licite de poser les armes et qu'on devait cesser une lutte désormais sans objet. En même temps à Rome, les Jésuites travaillaient avec ardeur à la réconciliation du roi de France avec l'Eglise. Chose remarquable, les plus actifs et les plus dévoués de ces négociateurs bénévoles étaient un Italien, le Père Possevin, un
Espagnol, le cardinal Tolet, et deux Français injustement bannis par le Parlement, les Pères Commolet et Guéret.
Le Béarnais ne se montra pas ingrat. « Mon cousin, écrivait Henri IV au cardinal Tolet, je sais qu'après Dieu et notre Saint-Père, je dois à l'intégrité de votre conscience l'absolution (c'est-à-dire la levée de l'excommunication) qu'il a plu à Sa Sainteté de m'octroyer i. »
Cette modération de conduite chez les Jésuites, jointe à tant de zèle pour l'intégrité de la foi, n'était pas de nature à désarmer la haine qui déjà les enveloppait. On avait mieux espéré d'eux : il y eut désappointement unanime dans le Parlement et l'Université.
Bientôt, la confiance dont les honoraient le Saint-Siège, l'épiscopat et le peuple catholique, la faveur dont le roi Henri IV commençait à leur prodiguer les témoignages, tout se réunit pour exaspérer l'envie de leurs nombreux ennemis. Les mêmes fanatiques dont la main avait armé
i . 15 novembre 1595.
Poltrot, le meurtrier du duc de Guise, et Clément, l'assassin de Henri III, imaginèrent d'enlacer les Jésuites dans le châtiment de Chastel.
Ce n'était pas facile à cause de l'évidence des faits, appuyée par l'estime publique et la sympathie avérée du roi, mais l'estime publique est sujette à chanceler et le roi avait fort à faire. Ce temps d'ailleurs offre des exemples d'intrigués parlementaires qui confondent la raison.
Jean Chastel avait suivi durant dix ans les cours de l'Université ; il y étudiait encore le droit, sous Marcellius, au moment oîi il attenta aux jours de Henri IV. Mais... anù^efois, pendant quelques mois il avait fréquenté le collège de Clermont, en qualité d'élève externe : piètre détail dont on fit un point de départ pour l'instruction, mais après? Eh bien I le parlement chercha. Il aurait voulu quelque autre petite chose. Comme il ne trouva rien, et comme il n'était pas exigeant du tout, il se contenta des mois d'externat. « Les Huguenots et les libertins, dit l'historien Dupleix, lancèrent mille exécrations, mai'^içons et imprécations contre les Jésuites;
mais ni preuve ni présomption ne purent être arrachées de la bouciie de l'assassin par la violence de la torture. » L'Etoile, ennemi des Jésuites, Sully de même , de Thou pareilleiient, Mathieu, Gayet, les Mémoires de la Ligue et tous les chroniqueurs reconnaissent à l'unanimité que « Ghastel déchargea les Jésuites et soutint jusqu'au dernier soupir qu'on les soupçonnait injustement ».
N'importe î il y avait les mois d'externat ! Pendant ces mois d'externat, les Jésuites avaient pu enseigner à Ghastel, outre l'art d'assassiner, l'art de se taire. D'ailleurs, à quoi bon tant de façons? « Si ce n'est toi, c'est donc ton frère », il fallait que les Jésuites fussent coupables, et le parlement de Paris se déshonora une première fois, créant m précédent à la grande iniquité du xviii® siècle.
Le parlement, contre toute apparence et contre tout bon sens, condamna. Ge grand corps, si digne souvent des respects de l'histoire, écoutant cette fois déjà sa passion aveugle, ne sut point s'arrêter devant le plus odieux de tous les forfaits, un assassinat juridique!
Un vieillard inofTcnsif qui peut-être n'avait jamais aperçu Ghastel, le Père Guignard, vivait retiré au fond d'une bibliothèque de collège. Il est arrêté, condamné, pendu en place de Grève, coupable du seul crime « d'être venu à mauvaise heure! » dit L'Etoile.
En effet, pourquoi ce jugement sommaire et cette cruelle sentence?
« Parce que, répond le chancelier de France, Hurault de Chivcrny, dans ses mémoires d'Etat, les ennemis des Jésuites trouvèrent ou peut-être supposèrent, dans la chambre de Guignard, certains écrits particuliers contre le feu roi Henri. III )^ Or, « les juges qui le condamnèrent, ajoute L'Etoile, étaient pour la plupart de ceux qui avaient assisté au jugement de l'arrêt donné contre le feu roi l'an IfiSO (c'est-à-dire cinq ans auparavant), ce qui est une chose étrange ».
Etrange, en effet, et même impossible, s'il no s'était agi de condamner un Jésuite.
Nous avons cité de préférence en tout ceci les écrivains et chroniqueurs ennemis de la Compagnie, et cela était naturel : il n'est pas un
honnête homme tenant la plume qui ait laissé passer sans le maudire cet acte de répugnante iniquité, mais c'est dans les livres du « libéralisme )) moderne qu'il est vraiment curieux d'étudier de pareils faits. J'ai sous les yeux un ouvrage du genre dit populaire et qui jouit dans certain monde d'une enviable notoriété : VHistoire de Paris du brave Dulaure, et je suis écrasé par l'admiration. Il n'est pas méchant, au fond, ce bonhomme; il aurait mieux aimé qu'on ne potençât pas tout à fait le Père Guignard, et surtout qu'on ne brûlât pas son corps pour en jeter les cendres au vent, ce qui lui semble excessif; il plaint donc ces pauvres cendres un petit peu, tout en insultant l'homme par habitude et il blâme doucement le parlement.
Mais il déteste les Jésuites si cordialement et si franchement ! A voir le chapelet de calomnies naïves qu'il égrène contre les Jésuites, à propos de ce meurtre hideux d'un Jésuite, on devine bien que son principal grief envers le parlement naît du regret de voir tant de Jésuites rester en vie.
Le paragraphe de l'arrêt qui condamne tous
LES Jésuites comme corrupteurs de la jeunesse, comme perturbateui^s du repos public, etc., à sortir sous trois jours de Paris, lui arrache des gloussements d'allégresse, et il consacre je ne sais plus combien de longues pages grand in-8° à faire la description de la grotesque colonne, « monument élevé à la honte des Jésuites », et qui aurait bien plutôt perpétué l'ignominie du parlement si Henri IV, par charité pour ses amis présidents et conseillers, ne l'eût fait démolir et balayer. Tout en gourmant un peu les assassins juridiques du Père Guignard qui n'était qu'wn Jésuite, l'excellent Dulaure applaudit à l'exil de cinq cents Jésuites qui n'ont peut-être pas encore poignardé Henri IV, mais qui le poignarderont comme ils ont poignardé Henri III !
Car Ravaillac sera un Jésuite, comme Jacques Clément était un Jésuite et tous les assassins dey rois, depuis Brutus jusqu'à Damiens, tous Jésui« tes. Et tout cela est rabâché d'un ton endormant, sur l'air faux d'une chanson mal faite de Déranger.
Du temps du bonhomme Dulaure, on n'était en-
core que libéral et « éclairé, » on ne connaissait pas le lyrisme de la boue. Chacun prenait son repas de Jésuite tranquillement en bourgeois bien élevé, et quand on avait fini de manger le Père Guignard, on ajoutait avec le malin sourire des Voltaires d'Yve'tot : « Si Henri IV n'avait pas amadoué les Jésuites, ils étaient dix mille numérotés qui^l'auraient poignardé à tour de rôle. C'est un fait bien connu ! »
Ah! certes, et vive la lumière! Croyez que je n'ai pas la prétention d'empêcher les gens pareillement « éclairés » de prendre les almanachs du bonhomme Dulaurel
Diilaure dit vrai : non content d'avoir versé le Sang d'un prêtre innocent, le parlement expulsa les Jésuites de Paris, « non sans étonnement do
beaucoup , et regret de plusieurs ^ » et ces magistrats intègres s'attribuèrent loyalement les iépouilles des bannis. La bibliothèque des Jésui- Ics qui était ample et belle, fut exposée au piljage. Les livris furent jugés de bonne prise, à la requête de messieurs les geiis du roi, qui s'en accommodèrent les premiers, suivant leurs conclusions 2.
« Cet attentat contre la justice , commis par ceux qui en étaient les représentants, n'était pas seulement, dit le protestant Sismondi, vne scandaleuse iniquité; c'était un grand acte de lâcheté politique. »
On aura de la peine à faire croire aux gens, même en y employant l'éloquence des historiens de la taille de Dulaurc, qu'Henri IV était un trembleur, mais chacun sait bien qu'il avait l'âme trop haute pour accepter la moindre connivence dans de pareilles infamies 3. 11 ne tarda pas à réparer, autant qu'il était en lui, cette sanglante in-