‹ Jésuites!Chapitre 25 sur 40 · Testament politique, p. lOS · texte numérisé non relu

Testament politique, p. lOS

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protectrice, et M™^ de Grammont, sa sœur, demandait plaisamment à l'ambassadeur d'Espagne (où, par parenthèse, Charles III faisait alors brûler les pamphlets de Porabal par la main du bourreau) : « Est-ce que le grand marquis du petit pays a toujours son Jésuite à cheval sur le nez ?

En second lieu, Pombal avait beaucoup flatté les Jésuites au début de sa carrière, allant jusqu'à faire porter l'habit de leur Ordre à son second fils : il leur gardait rancœur de sa platitude. En troisième lieu, les Jésuites étaient très-puissants; comme le maréchal de Belle-Isle vient de nous le dire, ils confessaient tous les membres de la famille royale i; les gens comme le marquis de Pombal sont jaloux de toute puissance et l'envie est le plus vivant élément de la haine.

Enfin les moralistes anciens et modernes ont dit que tout homme ayant fait le mal déteste sa victime : exemple, l'aversion instinctive et incurable que le spoliateur nourrit contre le spolié.

1. Le P. Jos6 Moreira confessait le roi, le P. Timolhûe de Oliveira Marie, duchesse de Bragance, le P. da Costa dom Pedro de Portugal.

Or, le marquis de Pombal était le spoliateur juré des Jésuites dont il avait ruiné, per fas et nefas^ les magnifiques établissements du Maragnon, de l'Uruguay et autres, non sans en appliquer quelques bribes, ditl'histoire, à augmenter son considérable bien-être personnel.

On voit par cette énumération, qui ne prétend pas être complète, que le grand marquis avait de nombreuses et solides excuses pour abhorrer la Compagnie de Jésus. La première en date de ces excuses était l'habit de Jésuite, mis sur les épaules de son fils pour capter la bienveillance du P. Moreira, confesseur du roi; le plus important était la dévastation des établissements de l'Uruguay et la violente expulsion des 30,000 chrétiens du Parana pour faciliter le travail au fond des prétendues mines d'or que les Jésuites exploitaient dans ces parages, selon la croyance de Pombal, et qui se trouvèrent être une pure chimère.

C'était quelques années avant le procès Lavalette. La cour de France fit des gorges chaudes à propos de la déconvenue du grand marquis, elle

qui allait entamer contre l'Ordre une guerre moins sanglante, mais plus déraisonnable encore. Pombal ne pardonna aux Jésuites ni la misère terrible qu'il avait apportée dans le paradis terrestre de leurs pauvres Indiens, ni l'absence des mines d'or, ni les plaisanteries de M™" de Pompadour et de Grammont.

Au moment où il entra au ministère, c'était un homme de cinquante ans, fatigué par des luttes privées et une vie d'incessants efforts politiques qui n'avaient pas toujours été heureux. Il avait d'autres ennemis que les Jésuites. Dans ses jeunes années, il s'était mis à dos la haute noblesse du royaume en bravant beaucoup de sentiments respectés et surtout en épousant publiquement, à la face de ses pairs, ce qu'on appelait une fille de sang bleu fsangre azulj. Il avait eu à supporter de ce chef certains mépris peut-être trop hautains. Il s'en vengea horriblement, et si c'est à cause des flots de sang noble répandus par lui que ses admirateurs le comparent au cardinal de Richelieu, ils lui font tort assurément. A cet égard, Pombal m-^.rite sans conteste le prix d'honneur de la féro-

eilc et ne doit être mis en parallèle avec personne.

11 passait, en France, pour un ministre habile; sa belle conduite, lors du tremblement de terre de Lisbonne, avait été fort remarquée, et, sauf les Jésuites dont le dévouement en cette circonstance devint légendaire, nul n'avait montré plus d'entente et de courage que lui. M. de Ghoiseul, malgré les plaisanteries dont il l'accablait pour amuser le roi, le tenait en estime suffisante et espérait bien un peu que « le bon Carvalho », comme il l'appelait, débarrasserait l'univers, un jour ou l'autre, de ce Jésuite importun que tous les philosophes et tous les jansénistes portaient « à cheval sur leur nez ».

L'affaire de l'Uruguay et l'attitude tout hostile que Pombal prit le premier vis-à-vis du Saint- Siège, n'étaient pas de nature à diminuer cet espoir.

De 1750 à 1738, à la cour du roi son maître, Pombal ne rompit pourtant pas complètement en visière aux membres de la Compagnie, toujours en faveur, et dans ce même temps il lit de très-grands efforts pour ramener à lui la

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noblesse. 11 ne réussit pas. La noblesse le haïssait, elle avait peut-être raison ; mais elle le dédaignait, et certes elle avait tort.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1738. au milieu du calme le plus complet et sans qu'aucune circonstance politique pût motiver ou expliquer un pareil acte, une tentative d'assassinat eut lieu sur la personne du roi de Portugal. Joseph régnait depuis huit ans ; il était dans la quarantetroisième année de son âge. 11 n'avait pas de plus mauvaises mœurs que les princes de son temps ; son caractère était sans méchanceté ; il avait montré en diverses circonstances un honorable souci de la chose publique.

Gomme roi, il partageait la faiblesse commune à tant de rois, et cherchait volontiers sa pensée hors de lui-même ; il voyait par les yeux d'autrui ; il subissait à son insu, depuis le premier jour, la tutelle de son ministre, qui avait réussi à lui inspirer une inquiète jalousie contre don Pedro son irére, jeune prince très-aimé du peuple. Ce Pedro de Bragance avait trop de parti-

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sans dans Lisbonne; le roi n'en avait pas assez. C'est l'éternelle histoire des frères de rois et c'est surtout, en Portugal, l'histoire de Pedro, qui ont dénoué de temps en temps l'aventure de façon à ne point donner confiance à leurs aînés. Il n'y a pas d'occasion meilleure que celle-là pour asseoir le crédit d'un favori, car une mal'aria de défiance règne autour des trônes. A Gonstantinople seulement, cette inquiétude trouve son remède : les sultans étranglent leurs frères, et tout est dit.

Depuis très-longtemps Pombal agissait sur le faible esprit de son souverain au moyen de vagues insinuations. Ce fut d'abord à propos de lui-même que Pombal prononça le mot assassinat; il se prétendit menacé personnellement, et dès l'été de 1754, il fît signera Joseph un décret véritablement 'extraordinaire, « pour le cas où un minisire d'Etat serait assassiné^ ».

Joseph, nbixuu:oins, n'a jamais passé pour

1. Il était dit. dans ce décret du mois d'août 1754, qu'un ministre d'Etat pourrait bien être assassiné par le manège de quelqu'un. (Crétineau-JoJy, t. V, p. 124.;

fou — tout à fait. Il y a des nuances. Le décret susdit assimilait la future contingence du susdit assassinat au crime de lèse-majesté et un magistrat, le sénateur Gonzalès Cordeïro, fut chargé de faire autour de ce rêve des informations continuelles et illimitées.

Ne souriez pas! ah ! gardez-vous-en bien ! Le nombre des prisons fut triplé du coup et la place y manqua. Quarante ans avant Paris, Lisbonne eut sa Terreur. Les délateurs se répandirent par la ville pour gagner la prime promise à tout inventeur d'un homme ayant envie d'assassiner le ministre d'Etat!

Les philosophes des bords de la Seine se fâchèrent presque et quand le bruit de ces excès arriva jusqu'à Paris, ils accusèrent le philosophe des bords du Tage de perfectionner les errements de l'Inquisition, mais Pombal ne s'inquiétait point de ces critiques. Il n'était qu'aux premier? pas de sa route et, en attendant, ses ennemis tombaient autour de lui comme des mouches. Je vous le répète : la noblesse portugaise avait eu tort de mépriser cet homme-là 1

Il savait tout faire, les décrets, les libelles, les émeutes \ les fouilles, les proscriptions, les confiscations ; il était ouvrier de plume, d'Etat, de verroux, de tortures; il avait du talent, énormémement de talent. Et il était du côté des « idées généreuses » puisqu'il combattait l'Eglise 1

Généreuse sa hache, généreuse sa torche, généreuse sa cautèle : tout est généreux de ce bord -là, même l'hypocrisie mariée à la férocité !

Bien entendu, malgré les fantastiques prévisions du décret de 1754, M. le marquis de Pombal ne fut pas du tout assassiné. Au bout de quatre années même, le décret ayant rendu à peu près tout ce qu'il pouvait rendre d'arrestations arbitraires, d'exils, de condamnations et de spoliations, une lassitude commençait à se produire dans les rangs des délateurs à gages et les fidalgues respiraient quand se produisit l'attentat nocturne du 3 septembre.

1. Témoin celle d'Oporto, soulevée en faveur des Aaglais, pondant que le minisire combattait ostensiblement l'influence anglaise à Lisbonne.

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Le roi sortait de l'hôtel de Tavora et rentrait au palais, non point dans son propre carrosse, mais dans celui d'un homme riche, de petite noblesse, nommé Antoine Tejeïra ; deux coups de pistolet, d'autres disent quatre, furent tirés par quelqu'un d'invisible sur Sa Majesté, dans un carrefour. Qui était ce quelqu'un? n'était-ce point en propre personne le fameux quelquun du décret? Le roi avait été touché au bras droit. C'était deux années environ après le coup de couteau de Damiens...

Jésuites! Quelle superbe occasion! On avait accusé contre toute vraisemblance, contre tout bon sens même, le couteau de Damiens d'être jésuite 1, on accusa les pistolets sans nom d'être jésuites contre toute certitude.

Envers ces hommes qu'il avait arrêtés dans la chère voie de leur dévouement triomphant au delà de la mer, qu'il avait pillés, outragés, persécutés

1. Voltaire avait écrit, refusant de se compromettre dans l'iaipudiiur de cette accusation (lettre, du 3 mars 17G3) : « Mes frères, jo n'ai point ménagé les Jésuites, mais je soulèverais la postérité en leur faveur si je les accusais d'un crime dont l'Europe et Damiens les ont jusLiliés. Je ne serais qu'un vil 6cho des jansénistes... » v^/jjzi

de toutes les manières et jusqu'à l'impossible, Pombal se sentait si coupable qu'au fond de son cœur plein de haine il ne pouvait être rassuré contre eux que par leur mort.

Jésuites ! Il poussa ce cri entre tous sonore et qui éveille, à coup sûr, l'immense écho de toutes les mauvaises passions comme le nom même, le nom divin qu'il contient et enveloppe. Et il convia les Juifs à la fête éternelle du Calvaire.

Mais comme il détestait la grande famille de la noblesse portugaise presque autant que la grande famille de Jésus, il voulut faire d'une pierre deux coups et massacrer tous ses ennemis en une fois.

De là l'impénétrable nuage qui plana constamment sur cette cause où Pombal fut tout ensemble accusateur, juge et bourreau. Il paraissait assurément très-diftûcile d'impliquer les Jésuites, confesseurs et amis du roi, ainsi que de toute la famille du roi, dans un attentat contre la vie du foi. Quel intérêt aurait pu les pousser à ce crime? Beus is est cui prodest delictum, dit la sagesse païenne des Romains : « Ne cherchez im coupable qu'en celui qui tire un proCt du méfait. »

Pombal n'ignorait point cet axiome, lui, docteur de l'Université de Coïmbre, et peut-être eutil la prescience que cet axiome le condamnerait lui-même devant le tribunal de la postérité. E.^ effet, les écrivains ennemis de la croyance catholique le caressent bien quelque peu, comme ils le doivent par métier, en reconnaissance des nombreuses têtes de Jésuites qu'il eût la gloire d'abattre, mais il n'y a là de leur part ni chaleur ni sympathie. Sous l'éloge commandé par Je Mot d'Ordre, on découvre une vague répugnance, — quelque chose de la réserve que M. de Ghoiseul, M""^ do Grammont et même l'Encyclopédie mettaient è toucher la main par trop rouge de ce boucher d'Etat. C'était un allié sujet h caution et qui faisait pudeur à ceux-là même dont il mâchait la honteuse besogne. Il n'a été vraiment et cordialement embrassé que parles Anglais, ses prétendus ennemis.

Est-ce à dire, cependant, qu'il faille accuser M. de Pombal d'être le quelqu'un des coups de pistolet? Assurément non, si l'on entend par là qu'il voulût tuer son maître : il avait trop à pcr-

dre à la mort de son maître, comme la suite le prouva. Si l'on entend, au contraire, qu'il put risquer ici une audacieuse comédie destinée à frapper l'esprit timoré de Joseph, nous répondrons que rien ne le démontre historiquement et que cette opinion est née surtout du caractère de sauvage duplicité attaché à la mémoire du « tueur de Pères ». Gomme il avait besoin de ce coup de pistolet pour son sanglant commerce, quelquesuns ont pensé qu'il se le procura, d'autant que l'instruction criminelle, qui fut exclusivement son œuvre, est un effronté modèle de ténèbres faites à plaisir.

Mais ce que l'on connaît des événements dément cette présomption, aussi bien que l'opinion un instant très-répandue qui faisait de l'attaque le résultat d'une simple méprise. Selon cette dernière version, le roi eût été assailli dans le carrosse de Téjeïra qu'il occupait, par des ennemis personnels de Téjeïra dont la vengeance se trompait. Ce fut au moyen de cette version que Pombal mit en cause l'infortuné duc d'Aveïro réservé à un si épouvantable supplice.

Le vrai doit se trouver dans l'opinion populaire que les mémoires de M. de Pombal luimême relatent en l'altérant légèrement. La roici :

Joseph de Bragance, sorte de Louis XV plus limide, avait lui aussi des aventures galantes, entachées, il est vrai, d'un bien moindre scandale, car à ce point de vue aucune autre cour ne rivalisait avec la nôtre. Les familiers seulement du palais d'Alcantara savaient que le roi dirigeait souvent ses promenades vers un hôtel de noble apparence, spacieux et isolé comme un château qui regardait l'embouchure du Tage par-dessus ses vastes jardins. Le maître de cette demeure était le vieux marquis de Tavora, l'un des premiers parmiles membres de la noblesse portugaise et qui passait pour le chef de ceux qu'on appelait plus particulièrement les fîdalgues i. Pombal s'était vu refuser, pour son fils aîné, la main de la fille du

t. mJa!go3 en Espagne. Ce nom, commun à tout gentilhomme, au-delà dus Pyrénées, semble avoir pris, soud le ministère de Pombal, une signification quasi politique.

marquis, et pareil affront lui avait été infliqé dans d'autres familles. Il se souvenait.

A tort ou à raison, il était dit à la cour que le roi insultait de ses empressements la jeune et belle dona Térésa, marquise de Tavora, bru du marquis et femme de son fils aîné. En France, les mœurs de la cour étaient si bas tombées qu'un tel fait y eût été réputé presque à honneur, comme notre histoire en cite de tristes exemples, mais en dépit de la contagion sceptique qui commençait à gagner Lisbonne, le vieux sang portugais gardait encore sa fierté.

Je suis très-éloigné de dire que le jeune marquis de Tavora fit bien de punir son roi qui l'avait outragé, je dis au contraire qu'un roi qui outrage mérite la pitié comme tout autre homme et plus que tout autre, puisqu'il est plus criminel, étant plus puissant, mais je dis que, en dehors des commandements de Dieu, qui réunissent dans la même réprobation le crime commis par le séducteur et la vengeance cherchée par l'époux, Tavora, selon la loi farouche de l'honneur portugais, était créancier de la vie da

son roi. Je ne juge pas un procès, je cherche la vraisemblance d'un fait : chrétien, Tavora devait pardonner; fîdalgue, d'après le code des fîdalgues et la jurisprudence des terribles rancunes pén nsulaires, Tavora devait frapper même son roi.

Il est probable qu'il frappa. L'exception faite en faveur de la jeune marquise Térésa de Tavora au milieu des atroces cruautés infligées au reste de la famille prouve à la fois l'injure faite et la vengeance tentée. Il y a encore une autre preuve d'espèce absolument particulière c'est l'intérêt sut generis que l'ambassadeur de France, sur l'ordre exprès de sa cour, témoigna à la belle jeune femme, saine et sauve,, tandis qu'il ne s'occupait en aucune façon ni du mari, coupable ou non, martyrisé au fond d'un cachot, ni du père innocent, ni de l'admirable mère, mourant dans les tortures. Tout Louis XV est là, et son siècle.

Et j'ajoute qu'au milieu de ces choses il n'y a paiJ la moindre place pour les Jésuites, sinon celle que Pombal leur y fit de force.

Tous les écrivains ont remarqué l'immobilité que garda Pombal pendant trois longs mois après

l'attentat commis. Le côté félin de son caractère ne se dément jamais. Il est chat-tigre ; il se rase avant de bondir comme toutes les bêtes h grifTes Il lui faut l'improviste pour se ruer sur la -victime qu'il a endormie.

Le 12 décembre, après le coucher du soleil, des patrouilles de la garde à cheval parcoururent la ville, pendant que de nombreux détachements de fantassins prenaient position dans les rues étroites du quartier noble. Lisbonne se demandait quelle fête on allait célébrer, cir nul ne songeait déjà plus à l'aventure du carrosse que beaucoup, d'ailleurs, révoquaient en doute, et cette opinion était partagée par la cour de France où M. de Çhoiseul avait dit : « C'est une gaieté de Garvalho ! »

Vers sept heures du soir, une escouade de soldats, précédée par des familiers, arriva devant la principale porte de l'hôtel de Tavora dont toutes les autres issues étaient gardées ili bas bruit. On heurta au nom du roi et en même temps des torches s'allumèrent.

. Le roi avait soulevé plus d'une fois le marteau

de cette chevaleresque demeure ; le roi était bon dans sa faiblesse esclave; le roi ne savait point ce qui se passait à cette heure : il faut croire cela par compassion pour la mémoire du roi.

On ouvrit. Des soldats et des familiers furent introduits et se répandirent par toute la maison, traitée en pays conquis. Main Basse fut faite sur toute créature humaine, depuis les plus infimes serviteurs jusqu'aux maîtres, et tout ce monde fut conduit dans la prison neuve, bâtie par Pombal sous le collège Saint- Antoine.

Il en bâtissait beaucoup, et certes ce n'était pas inutile, car en un certain moment, de son fait, Lisbonne compta plus de quatre mille prisonniers d'Etat. Notre 93 était d'avance vaincu, et une t^q.reiWe p7'oduction de captifs dans une capitale qui ne omptait pas alors 150,000 habitants dépasse les plus sinistres « curiosités » de l'histoire. Nos dictionnaires de l'éducation libérale ont bienraisonde dire que Pombal ne fut pas un ministre ordinaire!

Eléonore, marquise mère de Tavora, celle-là même qui avait refusé la main de sa fille à Pombal, fut séparée de son mari

enfermée, par grâce peut-être, dans Vin pace d'un couvent. D'autres femmes, servantes et maîtresses, furent entassées au fond des pénitenciaires et soumises au secret le plus rigoureux.

Domestiques et maîtres, les hommes disparurent comme si la terre s'était refermée sur eux.

Grâce à la sollicitude si honorable, mais un peu exclusive, de M. le duc de Choiseul, dialoguant par lettres avec M. de Saint-Julien, chargé d'affaires français à Lisbonne, pour obéira « l'humanité » de M"* de Pompadour, nous pouvons dire que l'intéressante marquise dona Térésa fut traitée avec une douceur exceptionnelle. Louis XV en parut bien content.

Une voix, au moins, s'est élevée (celle de Saint Julien) pour affirmer que cette malheureuse jeune femme ne méritait ni l'outrageux intérêt de Choiseul ni l'infamante clémence de Pombal. Du reste, dans les mêmes correspondances, il est dit que Pombal s'irrita jusqu'à la rage des pauvres adoucissements apportés par la pitié des subalternes à la condition des captifs.

Outre les Tavora, il y eut un grand nombre

d'autres fidalgueg arrêtés cette nuit-là, entre autres don José de Mascarenhas y Lancastre, duc d'Aveïro, cousin de dona Eléonore et qui passait pour être le chef de la noblesse, un Souza, et un Melho, le premier parent du roi, le second parent du ministre, don Miguel de Atonguia, etc.

Dès cette même nuit aussi, il y eut quelques Jésuites « enlevés », parmi lesquels le P. Hyacinthe da Costa, confesseur du prince don Pedro. Une grande stupeur s'empara de Lisbonne et un plus grand effroi. Cette alliance de mots « Etat de siège » n'était pas inventée, mais la chose existait. On ne vit plus que soldats mercenaires dans les rues, et le roi cessa de sortir de son palais. Une main de plomb pesait sur la ville. Quiconque témoignait un doute sur la culpabilité des personnes arrêtées ou laissait percer le moindre sentiment de pitié était incontinent arrêté. Parmi ces étranges prisonniers d'Etat, dont j'ai signalé le nombre extravagant, il y eut presque autant de gens de métiers que de gentilhommes.

Cependant il fallait un semblant de forme judiciaire quelconque, car le peuple regardait et le

roi était honnête homme. Pombal se résolut d<î jouer la comédie d'une instruction. Elle fut mal jouée. Il perdait la mesure et le sens : sa haine lui montait au cerveau comme une ivresse.

Selon la loi portugaise, les accusés avaient droit au jugement de leurs pairs : Le duc d'Aveïro et le marquis père de Tavora étaient tous les deux grands de Portugal : Pombal leur refusa cette juridiction. Il ne les déféra pas non plus aux tribunaux ordinaires. Il fit ce que les protestants politiques et religieux de tous les temps reprochent incessamment à l'Autorité, pour enchérir sur elle dès que l'occasion s'en présente à eux : cela depuis Henri VIII et Calvin jusqu'à Robespierre : il créa une façon de tribunal révolutionnaire, sans compétence légale, qu'il nomma la cour de V Inconfiance ^ (naïve fatalité de.<5 noms !), et il composa naturellement ce tribunal, comme ils font toujours, de ses propres créatures, parmi lesquelles étaient deux de ses collègues, da Gunha et Gorte-Rcal.

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