PARLERAI
Ceux qui entouraient Ignace de Loyola, ce matin, au lieu du rendez-vous, étaient donc Pierre Lefèvre prêtre, François Xavier, Jacques Laynez, Antoine Salmeron, Nicolas Alonzo de Bobadilla et Simon Rodriguez d'Azevedo, écoliers. Tous de-
valent avoir de belles parts, inégales, il est vra.i., dans la gloire de leur maître.
Le plus vieux, Lefèvre, avait 24 ans ; le plus jeune, Salmeron, atteignait à peine sa 18" année.
Ignace de Loyola tint sa promesse sans doute : il parla au milieu de ce groupe d'âmes choisies qui Técoutaicnt ardemment. Les grands souvenirs de l'Apôtre des Gaules l'enlouraient sur ce mont où Dieu vivant remplaçait les dieux morls du paganisme, ensevelis sous la terre. Le regard du soleil levant argentait au loin la flèche royale de Saint-Denis , et tout près caressait l'humble église de Montmartre, qui avait été le temple même de Mercure , mais qui était purifiée maintenant et baptisée par le sang des martyrs.
Aussi loin que le regard pouvait aller, c'était la solitude. Le réveil de Paris, enveloppé d'une brume, n'envoyait d'autres bruits que les voix do
SCS clochers rappelant la douce gloire de Marie, mère de Jésus, à ceux qui aimaient encore comme à ceux qui endurcissaient leurs cœurs dans l'oubli.
Paris était loin de Montmartre en ces jours-là ; on le disait déjà bien grand et il n'était, au centre de la plaine qu'un troupeau confus de maisons, mené par les tours noires de Notre-Dame.
Il finissait vers l'orient aux jardins Saint-Paul, largement séparés de la Bastille qui ressemblait, avec ses tours appareillées en roues, à un lourd chariot cheminant vers le donjon de Vincennes ; à l'occident il s'arrêtait au Louvre, du côté du midi à l'enclos de Saint-Germain des Prés, du côté du nord à quelques cents pas de Saint-Eustache, et rien n'indiquait qu'il dût rompre de sitô: la digue de son enceinte crénelée pour inonder le dehors.
Tout cela se devinait sous un brouillard, le brouillard de Paris, son haleine, au-dessus de quoi étincelaient faiblement les croix dorées des églises recevant à travers le voile un mystérieux baiser de lumière.
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C'était calme, mais je ne sais quelle menace cachée s'échappait de ce repos.
Ignace parla; c'est certain, il dut parler; que dit-il ?
Ceux qui veulent écouter peuvent encore entendre sa parole à la distance du temps. Elle re* tentit dans son œuvre, et ses écrits l'ont immortalisée.
Quand il eut échangé le salut chrétien avec ses compagnons, il se recueillit, éclairant en luimême sa pensée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Et les vitraux de l'église laissèrent passer le doux chant des recluses qui célébraient les louanges du Seigneur...
a Vous êtes impatients, mes frères el
mes fils, parce que vous m'attendez depuis quelques jours, mais je m'attends moi-même avec patience depuis quatorze années. Voici quatorze
JÉSUITESI n
ans que j'élève mes yeux vers le ciel et que je les abaisse vers le siècle, cherchant ce que le ciel prépare au siècle et ce que le siècle médite contre le ciel,
« Le temps présent tiendra une longue page dans l'histoire. Paix à ceux dont les noms ne retentiront point au milieu de ce bruit. Les nôtres y seront écrits, tous : ceux de quelques-uns avec leur sang...
« Sélim et Soliman, tour à tour, ont menacé l'Europe ; le Croissant domine Rhodes où ne flotte plus l'étendard de Jérusalem. Nous avons vu les chrétiens faire des vœux pour le Turc; nous voyons des rois conspirer la chute de leur trône, et au milieu de l'étonnement soulevé par ces faits qui effraient la raison, une voix est tombée du haut de Home dénonçant la corruption dans le cloître et le mensonge à l'ombre de l'autel. Quelle chose pourra étonner désormais les jours où nous sommes? Où s'arrêtera le châtiment? Que veut Dieu? Qui comprend le langage de sa colère?
« ...Voici l'apostat Luther, abrutissement liu
génie, esclavage de l'esprit, enchaîné parles sens appétit d'ogre, force de taureau, cruauté de loup : honte profonde, mais leçon éclatante, criant au monde que l'hérésie n'est pas la rébellion de la raison, mais le soulèvement de la chair.
« A sa voix, la cupide Allemagne a bondi et s'est ruée dans le sacrilège, dans le vol et dans le meurtre. Les princes y mènent l'émeute du peuple qui foulera aux pieds leurs couronnes. En ravageant les cathédrales, ils montrent comment on démolit les palais. L'enseignement profitera.
« L'enfer triomphe insolemment, c'est l'orgie de la bête humaine qui taxe la sainte Vierge d'impudicité et le vrai Dieu de mensonge; ils suppriment la messe, c'est-à-dire Jésus : ces hommes qui se disent chrétiens et plus que chrétiens, puisqu'ils prétendent réformer le christianisme précipitent en bas de l'autel le Christ insulté et sa Mère déshonorée.
« Les voici les « réformateurs », armés les uns contre les autres et s'accusant mutuellement de déloyauté, ce en quoi seulement ils ne se trompent point, les voici dans le tournoi d'impiété :
c'est Carlstadt qui Luc l'ùme des petits enfants en leur dérobant la vie du baptême ; c'est Munzer, le furieux niveleur, trouvant dans l'évangile falsifié la loi du vol, la confusion du tien et du mien et l'antique folie du partage des terres ; c'est Jean de Leyde, l'histrioD prophète, prêchant la communauté de tout, même des femmes : chef-d'œuvre de Satan qui parodie en lui la royauté, le sacerdoce et jusqu'au martyre! C'est Zwingli, l'austère maniaque dont Calvin va s'approprier l'héritage... que sais-je et qu'importent les noms? C'est l'hypocrisie, le blasphème, le pillage, le ravage, le carnage ; c'est le temps, mis à la place de l'éternité, le festin des grands mots accommodant la turpitude des hommes et l'ignominie des choses : c'est la Réforme, rouge de vin et de sang, la lèpre travestie en panacée !
« Les Turcs ne trompent personne, les Turcs sont des barbares, trompés aussi par un faux prophète; ils n'ont rien renié, mais Luther, Carlstadt, Munzer, Zwingli, Jean de Leyde connaissaient Jésus, ils ont trahi Jésus, ils l'ont vendu à leur intérêt, à leurs passions, à leur soif immo-
dérée de pouvoir, do renommée, de jouissances; ils se sont fait de leur propre volonté les apôtres de l'orgueil, les ministres de l'ennemi des hommes,
« Aussi l'ennemi se joue, il raille et introduit au sein même de l'horreur des gaîtés sinistres qui rappellent les jours oii le Bas-Empire bafouait sa propre agonie. Ghrisliern fait de son barbier un prélat; Henri VIII, le galant à la hache, entre deux de ses reines assassinées, trouve le temps de réformer aussi et d'écrire des pamphlets où il appelle Rome une prostituée parce que Rome refusa de blanchir son lit nuptial à lui ensanglanté et prostitué.
« Car ils sont tous les mômes, chacun de ces réformateurs accuse l'Eglise du crime ou des crimes qu'il a notoirement commis ; le mal traîne le bien au prétoire avec des clameurs d'indignation : l'assassin crie au meurtre, le pillard au voleur, Judas dénonce la trahison, Henri VIII se scandalise! Il trempe sa plume d'ancien avo' cat de la foi i, dans le sang mêlé des femmes
1. Henri VIII, avant d'avoir apostasie, se parait de ce titre : defensor fidei, q\xe Rome lui avait conféré.
et des prêtres, et la calomnie le repose de ses fatigues de bourreau.
« Est-ce tout enfin? Plût à Dieu! Nous sommes en France et voilà Paris sous nos pieds. La fille aînée de l'Eglise va-t-elle abriter sa mère menacée de toutes parts derrière la vaillance de son bras? Il se peut. Je l'espère.
« Mais vous êtes ainsi que moi les enfants de cette magnifique Université de Paris, l'honneur des sciences, l'orgueil des lettres, et vous avez frémi comme moi à ces bruits d'abord si timides — quelque chose d'aigu, mais de furtif comme le sifflement du serpent sous l'herbe, — et qui vont d'année en année grandissant et s'enflant jusqu'à ressembler aux voix qui menacent dans l'air à l'approche des tempêtes.
« Ce n'est pas encore ici la honte profonde et avouée des sectaires d'outre-Rhin ; Paris ne peut être une bauge de lansquenets, et la représentation burlesque de la Wartbourg, ce Sinaï protestant, oîi Luther ivre s'entretint avec le diable comme Moïse avec Dieu, n'est bonne que pour les Allemands ; ce n'est pas non plus ici la
froide épilepsie des tyrans du Nord où le sol païen avait si longtemps résisté aux racines de la Croix, toujours chancelante là-bas ; c'est encore moins l'implacable arithmétique des marchands do Londres, supputant ce que pourra bien leur rapporter ce fait d'avoir un pape chez eux, tout à eux, partageant avec eux le patrimoine de l'Eglise, à la fois roi, professeur, procureur, souverainpontife, maniant le sceptre, l'encensoir, le couperet, tout cela d'une seule main, aussi habile au pupitre des pédants qu'au billot des exécuteurs, assez Anglais pour instituer une foi anglaise, baptisée telle sous le nom d'anglicanisme, une morale anglaise, une pudeur anglaise et une vérité anglaise, comme ces autres vrais négociants de Carthage avaient inventé la foi punique : — non, ces choses ne sont bonnes que pour les Anglais. « La France veut d'autres sophismes, et surtout plus de précaution dans la façon de les présenter. Il lui faut l'apparence de l'examen, le fantôme de la logique et quelque jouet d'enfants, avec lequel elle puisse se divertir en lui donnant le nom de liberté.
« C'est elle, peut-être, qui marchera le plus avant dans la voie des égarements politiques, parce qu'elle est la plus forte et la plus vive, et que les fièvres se mesurent à la générosité des tempéraments, mais elle n'est pas encore en route et son spirituel bon sens résiste jusqu'à présent à la grossièreté de l'appât pendu aux hameçons de l'hérésie.
« Mais l'esprit, le cher et redoutable esprit des Français a ses pentes glissantes. Il y a les femmes, il y a le vice, il y a l'entraînement de l'art d'écrire et de dire. La plume est femme, la parole aussi... Ce sont les femmes qui entr'ouvrent au fléau les portes de la France.
« La soeur du roi, la Marguerite des marguerites, abrite et réchauffe la couleuvre des couleuvres, l'ouvrier véritablement fort dans le mal qui donnera à l'hérésie son masque philosophique et son déguisement de modération : Jean Calvin qui a déjà réformé Luther et qui sera réformé par mille autres, car l'histoire du protestantisme n'aura qu'une ligne ou pîutôt qu'un mot incessamment raturé et
su JÉSUITES!
cest-à-dire révolte : réforme de la réforme, révolte contre la révolte, hérésie dans l'hérésie, cohue de schismes, croissant et multipliant h travers le schisme comme la profusion des mauvaises herbes dans le champ du mauvais laboureur...
•' « J'ai fait promesse de bâtir une chapelle
(ne vous étonnez pas, nous en bâtirons beaucoup, et aussi des églises!) au lieu même où fut commis, dans Paris, contre la Vierge la première profanation luthérienne. Elle eut lieu sou§ mes yeux dans la rue Saint-Antoine et vous connaîtrez l'endroit en voyant creuser les fondations du sanctuaire. La horde sacrilège était conduite par un page à la livrée de la duchesse d'Etampes, l'umio du rci, celle qui réforme aussi, non point sa vie impure, mais le vieil honneur de sa race en vendant sa foi trahie et son roi trompé aux intrigue» de l'Angleterre.
] « En France, l'erreur se propage sous la faveuf 'de ces deux femmes, assises aux marches mêmes du trône et à qui Dieu av.^it prodigué ses dons.
Les livres impies pullulent dans les écoles, le premier blasphème imprimé de Calvin a été envoyé sous reliure dorée -à celle qui le pouvait si aisément glisser dans l'alcôve même du roi. Grâce à ses importunités, le roi a fait du luthérien Nicolas Gop un recteur de l'Université de Paris et, à la dernière fête de la Toussaint, ce maître de Calvin, devenu son serviteur, remerciait le roi en prêchant publiquement l'insurrection non-seulement contre le Vatican, mais encore contre le Louvre...
« Est-ce tout, cependant, à la fin? Non. Cette année même, Calvin qui n'a pas la bravoure de Luther et à qui sa conscience bourrelée montre sans cesse le spectre du danger personnel, fuyait Paris. Où s'est-il réfugié? A la cour de Nérac, auprès de Marguerite de Valois, reine de Navarre !
« Et de là il essaie de transporter l'erreur dans la catholique Espagne! et d'un autre côté, le poison, partant de la Suisse et traversant la Savoie, pénètre dans le Piémont, toujours hostile au Saint- Siège; il est propagé par Renée, duchesse do
Ferrarc, fille de Louis XII, presque aussi folle de Calvin que Marguerite de Valois elle-même et qui donne la main à Jean Valdez, favori du viceroi de Naples, dont les émissaires se glissent jusque dans Rome ! ....
« Là, dans la ville éternelle, le Vicaire de Jésus-Christ, assis sur son trône abandonné et les mains levées vers le ciel, voit le déluge monter, monter sans cesse, soulevant de toutes parts la marée des mensonges, et approcher, et se ruer à la fois de tous les points de l'horizon pour envahir le cœur du catholicisme, le dernier boulevard de la foi, de l'autorité et de la vérité...
« Je ne vous ai rien appris, mes fils et
mes amis; le mal est si éclatant que chacun le peut voir même en fermant les yeux, comme l'ardente lueur des incendies pénètre à travers les paupières closes. Ce que j'ai voulu vous montrer,
c'est le nombre et la force des bataillons ïigués contre la foi. Jamais pareil rassemblement d'hommes ne s'est fait ici-bas. La foi, cependant, sorat-elle vaincue?
« 11 ne se peut.
« Qui la défendra? Jésus. Où est l'armée do Jésus? A Rome et en France.
(( L'armée de Rome est-elle nombreuse? Non.
« Est-elle forte? Oui.
« Et l'armée de France?
« Elle est ici, comptez-la!
« Six jeunes hommes et un mutilé qui va être demain un vieillard : sept âmes en tout.
« L'armée de France ne contient qu'un Français. Ne la méprisez point, car en elle ot par elle Dieu fera de grandes choses.
« Pendant que vous m'attendiez, accusant mon silence, l'humilité de ma prière m' élevait jusqu'à ces hauteurs d'oîi Von aperçoit les jours à venir J'ai lu notre histoire dans le secret de Jésus. Dieu nous accepte pour ses soldats. Il m'a montré le champ de bataille immense où l'autre étendard marche contre son étendard. J"ai vu cela.
« J'ai vu le monde entier descendre dans l'arène ; je vous ai vus, je me suis vu....
« ... Je ne vous interroge pas pour savoir si votre volonté est de combattre. A quoi bon? Je sais que votre volonté s'abandonne à la volonté de Dieu.,..
« Et je sais que vous êtes les «compagnons de Jésus » ; vous aurez ce nom, comprenez-moi et vous ne le prendrez pas, Dieu vous le donne.
«... Vous aurez des heures de triomphe si splendide que la haine jalouse s'élèvera en tourbillon autour de vous comme l'eau frémit et fume quand elle donne la trempe au fer rouge,
« Et vous aurez des revers si terribles que vos ennemis mettront leur talon sur ce qu'ils croiront être votre cadavre.
« Alors, vous ne les frapperez pas, et pourtant ils seront terrassés... Jamais vous ne frap perez.
« Votre loi est de ne point frapper, et vous vaincrez par cette loi.
«... Gomment s'appelle l'ennemi? — Il a nom Révolte.
« Oïl est la révolte? Dans l'hérésie qui est le mensonge.
« Comment combattre la révolte et l'hérésie ? Par l'autorité qui est la vérité.
« Où sont l'autorité et la vérité? — Dans l'Eglise avec la liberté qui est le droit de vivre et de mourir selon la loi de Dieu pour renaître dans la gloire de Dieu.
« L'Eglise est-elle attaquée? Oui, de toute part.
« L'Eglise a-t-elle besoin d'être défendue ? — Pour elle-même, non, car elle est assurée de vivre sous la promesse de Jésus-Christ. Oui, dans rintérêt de ce qui n'est pas l'Eglise, et surtout dans l'intérêt des ennemis actuels de l'Eglise qui reviendront à l'Eglise, ou qui mourront, puisque, hors de l'Eglise, il n'y a point de salut.
« Nous ne voulons pas qu'ils meurent»
« Gomment donc défendre l'Eglise , c'est-àdire la possibilité du salut pour ceux qui ne connaissent pas l'Eglise et pour ceux qui persécutent l'Eglise ? En opposant l'obéissance à la révolte, l'abnégation à l'égoïsme, le sacrifice libre à l'esclavage des convoitises qui jamais ne peuvent être assouvies : c'est-à-dire en faisant des chrétiens.
« Comment se font les chrétiens ? Par la parole de Jésus-Christ, rappelée aux hommes, enseignée aux enfants et aux infidèles.
« Le règne de la force brutale ne finira jamais; l'épée ne sera brisée que par le canon, jusqu'à ce qu'une force plus brutale encore mette le canon en poussière, mais en regard de ces puissances inertes qui servent aveuglément la justice de Dieu et la perversité des hommes, une autre puissance s'élève qui a nom la pensée.
« Elle ne date pas d'hier, puisque l'Evangile est âgé de 1500 ans, mais ce siècle où nous sommes commence à jeter la pensée écrite et parlée en pâture à l'avidité du vulgaire.
« En soi, cela est bon, seulement le mal toujours éveillé, prenant l'avance sur le bien qui toujours dort, s'est emparé de cetle arme pour^ relever sous d'autres noms Fidolc judaïque et l'autel des faux dieux.
« Il faut s'opposer à cette trahison du savoir perverti envers l'ignorance qui ne peut se défendre.
« Nous ne serons pas les guerriers de l'épée, mais de la parole ; nous prêcherons les hommes, nous enseignerons les enfants, nous ferons des chrétiens par la prédication et par l'éducation.
« Moi qui ai reçu des leçons de vous tous ai qui suis le moins instruit parmi vous, j'ai du moins la science des humbles et vous m'avez choisi pour diriger vos cœurs, sinon vos intelligences, supérieures à la mienne. Pourquoi? Parce que vous avez vu ma conscience où il n'y a que le nom de Jésus brûlant comme un flambeau.
H J'ai étudié à Barcelone, à Salamanque, h
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Alcala et surtout à Paris : qu'ai-je appris? La langue du doute, mais il n'y avait plus de place oh mettre le doute en moi. Jésus débordait et ma confiance en Dieu a grandi de toutes les défiances des hommes.
« J'ai admiré les éloquents et les savants, j'ai bu la philosophie ou la poésie qui coulait de leurs lèvres, et j'ai dit au fond de mon âme l'oraison de mon Père des cieux, enseignée par l'hommc- Dieu lui-même à ses apôtres. C'est la poésie infinie et c'est la philosophie éternelle.
« J'ai entendu Buchanan, l'Ecossais qui chante comme Virgile, Latomus le profond, Gombaut le vaste, Guillaume Budé l'universel, Danès et son maître Lascaris qui auraient pu converser avec Platon dans la pure langue d'Homère, Ramus si clairvoyant à découvrir les défaillances d'Aristote, et si incapable de reconnaître ses propres faiblesses ; ils parlaient haut, tous ces nobles esprits, mais pardessus leurs voix sonores j'écoutais la voix de mon Dieu qui me disait de croire, d'espérer, d'aimer et d'abandonner mon âme aux merveilles de sa miséricorde.
«ELj'aimais, et j'espérais, et je croyais chaqrie jour davantage, savourant les joies de la foi au milieu même des négations les plus audacieuses, appréciant le grand bonheur d'espérer d'autant plus que j'étais entouré de découragements plus doctes, et jetant vers les cieux le cantique de mon immense amour par-dessus les lamentations de leurs haines.
« Car tout blasphème est un cri d'angoisse, arraché par la brûlure d'un remords !...
« Depuis l'heure trois fois bénie où Dieu me visita sur mon lit de blessé, je cherche ma voie, le chemin qui doit me conduire à mon but si passionnément désiré : la plus grande gloire de Dieu, c'est-à-dire le plus abondant salut des hommes.
« Sur ce chemin, ma pensée a parcouru trois étapes.
« Dans ma grotte de Manresa, je me consacrai à l'aumône et à la prière, puissants moyens qui furent les armes des premiers solitaires. Je ne connaissais pas encore la maladie de notre âge et pourtant quelque chose murmurait en moi : « Ce n'est pas assez. »
« La Mère do Jésus que j'implorais sans cesse m'inspira le besoin de visiter le Calvaire; tout le le long de la route, j'entendis une furieuse me' nacc, faite du nom de Luther. L'espoir du combat naquit en moi.
« Ce fut la seconde station de mon voyage. « Et le combat dont je parle était celui-là même que j'ai défini tout à l'heure : le combat qui ne frappe point et qui se livre en faveur de l'adversaire, le combat surnaturel de la charité.
« Et déjà, je pensais : « Combien peu croiront à la sincérité d'un pareil effort qui renverse tout l'équilibre des vertus humaines ! Rien pour rien, telle est la loi du monde.
« Et j'écoutais par avance la grande clameur qui m'enveloppait, disant: « Hypocrite 1 hypocrite! hypocrite I »
« C'est l'outrage le plus dur à supporter. J'a: p,ncore dans un coin de mon cœur mon orgueil dd capitaine. « Hypocrite! hypocrite! » que je vive abreuvé de cette injure, que je meure enseveli dans ce cri, mon Soigneur et mon Dieu, et que ma honte soit votre gloire 1
« Cependant, pour prêcher comme pour enseigner, il faut savoir; j'étudiai, et en étudiant, j'écoutais la voix mystérieuse que j'avais entendue à Manresa et qui murmurait toujours les mêmes paroles : « Ce n'est pas assez. »
« 0 Vierge ! disais-je, mère immaculée, que faut-il encore ? et n'obticndrai-je point que mon divin Maître me fasse connaître sa volonté? »
« Je suis arrêté ici par un respect, par un
bonheur et par une douleur. Il en est ainsi chaque fois que la révélation des faits mystérieux et miraculeux qui ont marqué mon temps d'épreuve vient au bord de mes lèvres... Etais-je digne de voir et d'entendre ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu! 0 Jésus de piété et de pitié! trésor des pauvres, gloire des humbles, le jour même où pour la première fois je touchai la main de Pierre Lefèvre, qui devait être le premier consacré parmi nous, ma force grandit, mon espoir doubla, et l'idée de notre association ayant surgi en moi, jamais plus la voix ne me dit : « Ce n'est pas assez. »
« C'était assez : avec l'idée d'as£ociation, le plan se fit jour dans ma pensée.
« Je suis un soldat, je ne pouvais rêver qu'une armée. Ne me souvenais-je pas d'ailleurs d'avoir vu dans mes premières extases ces prodigieuses multitudes qui marchaient dans l'ombre contre la lumière de la Croix et le choc mystique des deux étendards dans la plaine qui n'avait point de bornes?
« Mon armée existait, quoique je fusse seul encore avec Lefèvre à qui je n'avais rien dit.
« Vous vîntes, les uns après les autres, mes amis et mes lils, et je vous enrôlai à votre insu. D'autres aussi se présentèrent, mais je m'arrêtai à sept.
n L'heure présente ne veut pas plus. Ce que l'avenir demande. Dieu le dira.
« Nous sommes sept contre des millions d'hommes, infidèles à Dieu. Les millions d'hom-
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mes qui restent ûdèles à Dieu ne seront peut-être pas avec nous.
« Nous ne connaissons pas nos amis qui nous ignorent; mais nous connaissons nos ennemis et nous nous ferons connaître h eux.
« Nous n'avons ni autorité ni mission, et nous n'avons qu'un droit, celui de nous donner nousmêmes sans exiger rien en retour. Notre force est dans l'absence de toute force. Nous ne voulons ni armes, ni subsides, ni remparts, ni quoi que ce soit de périssable.
« Nous aurons tout en Jésus-Christ.
« Nous irons comme le divin Maître allait par la Judée, les mains ouvertes, le cœur à nu. Nous sommes aujourd'hui ce que j'étais hier, moi tout seul, la compagnie fondée pour porter la Croix de Jésus.
« Chacun de nous tombera le long du chemin, écrasé sous le poids de ce fardeau terrible et doux, c'est certain, mais qu'importe? L'œuvre vivra et grandira — je le sais.
« La Compagnie de Jésus vaincra en Jésus, par Jésus.
« Elle arrêtera le progrès de la désertion qui désole le temple, elle comblera les trop larges vides qui se sont faits dans les rangs des fidèles :
« N'en doutez point, cela sera.
« L'antiquité eut une fable sublime : Orphée allant chercher son amour jusque dans la mort. Nous ferons comme Orphée ; la Compagnie de Jésus ira chercher les victimes de l'apostasie jusque dans l'enfer des apostats, elle ravira ces chères âmes à la mort, et plongeant au plus profond des abîmes, elle essayera, puisse-t-elle réussir! d'arracher au suprême malheur l'âme de l'apostat lui-même!...
« Il y a déjà quelques égarés qui hésitent et qui demandent oh est le droit chemin, nous le leur dirons et c'est peu;
« Mais il y a aussi des multitudes de petites âmes qui naissent, les enfants, les bien-aimés enfants, ceux de qui Jésus disait : « Laissez-les venir à moi », nous prendrons les enfants par la main et nous les mènerons à Jésus; c'est peu encore pour le présent, quoique ce soit beaucoup pour l'avenir.
« Mais il y a ces autres multitudes d'âmes impossibles à nombrer comme les grains de sable des plages, qui vivent dans les ténèbres au-delà de l'Océan... Xavier, voilà votre œil qui brille : je sais que votre grand cœnr saigne au récit des voyageurs qui montrent le joug du démon pesant sur les Indes, sur le Japon, sur la Chine, sur les contrées africaines, sur l'Amérique, sur la plus vaste moitié de la terre en un mot...
« Vous irez, Xavier; nous irons, la Compagnie de Jésus ira; elle paiera au prix du sang de ses martyrs autant d'âmes que l'Eglise en a perdu dans le naufrage de la Réforme, et le double, et l'e triple : de telle sorte que le bercail du bon pasleur se remplira et regorgera...
«f ... Louons Dieu. Nous sommes l'armée de Dieu. Je dis « nous sommes », car l'œuvre est fondée; elle existe depuis que ma pensée n'appar-
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lient plus à moi seul et qu'elle passe de mon âme dans les vôtres. Nous naissons. Ici est le berceau d'une force. L'âge de cette force se comptera pour les hommes à partir de tel fait qui la sanctionnera ; pour nous, elle date de ce jour consacre à l'immaculée Reine des anges. Nous savons qu'à partir de l'heure présente nous sommes les sol dats de la prière, du renoncement et de la charité.
« Il faut un général à toute armée, nous au rons un général qui sera notre chef terrestre. Rien au monde ne sera plus vaste ni plus complet que son autorité, si ce n'est notre liberté.
« Et cette liberté, réunie à cette autorité, formera un tout qui sera la parfaite obéissance, seul remède qui se puisse opposer à la fièvre du temps.
« L'obéissance dont je parle ne se peut définir qu'en nommant Celui à qui elle sera due, dans la même mesure et au même titre, aussi bien par notre supérieur général que par le dernier d'entre nous. Ce Chef suprême, nous ne le
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cheroherons point ici-bas, mais dans le ciel : ce sera vous, ô Jésus-Christ Notre-Seigneurl
« Toute autorité chez nous viendra de vous et s'exercera en vous ; toute obéissance remontera jusqu'à vous.
« Vous obéir, ô Dieu! c'est être libre, et commander en votre saint nom c'est obéir,
« L'arbre de la foi, l'arbre de la Croix a pour branches symétriques l'autorité et l'obéissance : elles portent toutes les deux le même fruit, qui est la liberté.
« Commander, obéir : deux faces du même sacrifice ! deux sens du même mot, amour! Jésus, Seigneur, sous votre niveau celui qui commande est le plus humble. Il est serviteur entre les serviteurs ; il appartient à ceux qui vous appartiennent et ainsi seulement, ô Dieu sauveur! en vous, par vous, l'abnégation du pouvoir et le dévouement de l'obéissance peuvent s'unir dans le baiser qui enfante la liberté
« Nous sommes sept aujourd'hui; demain, nous pouvons être mille. Il faut que notre chef terrestre soit fort dans la main du divin Maître , sous le regard du Père commun des fidèles.
« Notre maison ne sera point bâtie en vue de l'intérêt humain, et cependant notre maison prospérera, même de cette façon qui ne rentre ni dans la vocation de l'ordre, ni dans son effort, mais qui pourra être nécessaire, selon les temps, à l'accomplissement de son œuvre providentielle.
« Je sais cela, je le vois et je l'affirme.
« Je sais, je vois, j'affirme que le chef terrestre de notre ordre, le général de notre pacifique armée sera puissant parmi les grands de la terre, du fond même de son humilité. Il le faut, cela sera. Aussi vous le choisirez « intimement uni à « Dieu 1 tant dans la prière que dans toutes ses « autres actions, afin qu'il soit en mesure de pui- « ser à la source même l'abondance de grâce qui « par lui doit s'épancher dans tout notre corps, m