Grélineau-Joly, Hist. de la Comp. de Jénis, V, p
des pertes qui étaient nées, non point des hasards d'une guerre loyale, mais d'un crime manifeste contre le droit des gens, inscrit dans la longue liste des méfaits analogues, que l'histoire laisse h la charge de l'Angleterre i, le Père de Lavalette dépassa d'abord un peu, puis beaucoup, les bornes posées par la Règle. Il fut un commerçant, il fut même un spéculateur.
La preuve existe que le Père Visconti, général de la Compagnie, prit à son égard dès le premier moment des mesures très-sévères. Les visiteurs, chargés de le juger et munis des pouvoirs les plus étendus, partirent en temps utile, mais il semble que tout conspira pour leur barrer le passage : la guerre, les tempêtes, la captivité, la mort. Quand le Père de la Marche, cinquième ou sixième visiteur nommé, aborda enfin aux Antilles avec un sauf-conduit du gouvernement britannique, il y avait sept ans que le gouffre se creusait. Le Père
1. Des écrivains ont dit que la prise des vaisseaux du Père de Lavalette était un coup prolestant, mais c'était tout bonnement un coup anglais, et le résultat d'une vieille habilude : Fides anglica mercurialis fides.
de la Marche, assisté des membres principaux de la Compagnie résidant à la Martinique, rendit un jugement célèbre qui condamnait Lavalette à l'in- ! terdiction tant spirituelle que temporelle, et Lavalette acquiesça au jugement, déclarant en outre qu'il avait agi seul, sans aucune autorisation ni conseil de ses supérieurs.
Il renouvela ces dires à Londres, après avoir été expulsé de la Compagnie, et ne s'est jamais démenti, malgré les nombreux efforts tentés auprès de lui dans le cours du procès.
Le fait même du jugement rendu parle Père de la Marche ne pouvait manquer de tuer le crédit de ce qu'on a appelé « les comptoirs du Père de Lavalette », lesquels étaient déjà en péril. Les opérations engagées restaient néanmoins considérables et la fermeture des dépôts avilissant les valeurs et grossissant d'autant le passif creusa le déficit dans les proportions d'an désastre.
Ce n'était toutefois qu'un cas d'argent qui pouvait être guéri par de l'argent. Le premier mouvement du général (c'était le bon) fut de payer in-
distinctement tous les créanciers, bien que l'Ordre ne fût responsable ni par les Constitutions, ni par la jurisprudence ordinaire, mais des membres du barreau français lui conseillèrent d'atermoyer et de faire déclarer la banqueroute du Père Lavalette « pour avoir action révendicatoire contre le gouvernement anglais ».
C'est ici qu'il faudrait voir peut-être la perfidie bien plutôt encore que dans la conduite des Anglais eux-mêmes, car plusieurs membres du parlement, ayant été sondés, appuyèrent cet avis avec beaucoup de chaleur. La trappe ' s'entr'ouvrait tout doucement. M""" de Pompadour ne bougeait pas, M. de Choiseul faisait semblant de regarder d'un autre côté, la philosophie se cachait pour bien rire, et Paris, tout occupé de l'édit qui venait de mettre cent soixante-dix capitaines à I3 réforme, chantait une chanson mal rimée qui m.e' naçait, au nom du roi, « le capitaine Jésus » d( lui enlever aussi « sa Compagnie ».
Le roi dormait.
Un matin, la trappe parlementaire se referma Burun lambeau imprudent de parchemin qu'on y
avait laissé choir, et tout aussitôt un mouvement extraordinaire se fit autour du piège. Tout à la fois, M""*" de Pompadour, M. le duc, la philosophie, les jansénistes, le parlement, la cour, la ville tendirent le cou pour voir ce qui venait d'être pris.
Ce n'était rien, mais c'était tout, et le roi fut éveillé aux trois quarts par le joyeux bruit qui se faisait autour de son trône : La cause des Jésuites ÉTAIT AU PARLEMENT 1
Sous prétexte de juger le procès Lavalette, le parlement, exécutant un plan dès longtemps concerté, ordonna le dépôt d'un exemplaire des Constitutions de l'Ordre au greffe. Pour le coup, le roi se réveilla tout à fait, — mais il se rendormit.
« M""® do Pompadour aspirait surtout à se donner une réputation d'énergie, et elle croyait en avoir trouvé l'occasion en montrant qu'elle savait frapper un coup d'Etat. La même petitesse d'es-
prit avait aussi de l'influence sur le duc de Choiseul. De plus, tous deux étaient bien aises de détourner l'attention publique des événements de la guerre i. » Ceci est de Sismondi, et ce n'est pas mal trouvé pour un Genevois, d'autant que les événements de la guerre, bravement faite sur le terrain par nos généraux et nos soldats, mais dirigée de Paris avec une déplorable ineptie, étaient de ceux qu'on ne saurait trop faire oublier.
Je ne peux pourtant pas clore la citation sans dire ce que Sismondi ajoute à la gloire indivise de la favorite et du ministre : « Ils espéraient * acquérir de la popularité en flattant à la fois les philosophes et les jansénistes, et couvrir les dépenses de la guerre par la confiscation des biens d'un Ordre fort riche, au lieu d'être réduits à des réformes, etc. »
Préférez-vous le bon Lacretelle? Son texte est le même, presque identiquement : « Le duc de Choiseul, dit-il dans son Histoire de France