‹ Jésuites!Chapitre 34 sur 40 · Hislûire de la Compagnie de Jésus, t. V, p · texte numérisé non relu

Hislûire de la Compagnie de Jésus, t. V, p

rent à l'unanimité (moins six voix de jansénistes) par un magnifique éloge de l'institut.

Mais le roi ne pouvait rester éveillé bien long* temps ; aussitôt qu'il eut refermé les yeux, M"' de Pompadour fit un signe à M. de Ghoiseul qui le transmit au parlement, et, le i"^ avril 1762, tous les collèges de Jésuites furent fermés.

Voici avec quelle gaieté d'Alembert annonce la chose : « On reçut h la fin de mars la triste nouvelle de la prise de cette colonie (la Martinique)... On imagina, pour faire diversion, d'offrir aux Français un autre sujet d'entretien, comme autrefois Alcibiade avait imaginé-de couper la queue à son chien..., etc., etc. ^ » Dans sa joie, il était prophète et il s'écriait encore : « Je vois tout couleur de rose! Je vois les jansénistes mourir "année prochaine de leur belle mort après avoir fait périr, cette année, les Jésuites de mort vio» lente... » Les jansénistes sont morts, en efiet, mais pour tout de bon, — et les Jésuites vivent.

l. ÛAlembei-t, Deslruçlion des Jésuites, i). 168

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Cependant, tout n'était pas dit encore. Le clergé de France fit entendre sa voix jusqu'au pied du trône : « ... Sire i, la religion vous recommande ses défenseurs, l'Eglise ses ministres, les âmes chrétiennes les dépositaires des secrets de leurs consciences, un grand nombre de vos sujets les maîtres respectables qui les ont élevés, toute la jeunesse de votre royaume ceux qui forment les esprits et les cœurs... » Ce dernier membre de phrase touchait le nœud même de la question, et l'archevêque de Narbonne, chargé de présenter au roi le vœu du clergé, en ût sentir toute la portée. Le Dauphin, de son côté, droite intelligence et grand cœur, ne négligea rien pour faire comprendre au roi le danger, le terrible danger qu'il y avait à livrer au hasard, dans des temps si menacés, l'éducation de la jeunesse. Il faut bien dire que ce danger était dès lors apprécié par tout le inonde : seulement, tandis qu'il était un sujet de 5rainte pour les amis du trône, il exaltait l'espoir des conspirateurs de parti pris et des casse-cous

l. Vwu du clergé de France.

plus nombreux dont la curiosité voyageait, un bandeau sur la vue, à la découverte des abîmes où la civilisation allait faire la culbute.

La Révolution n'avait pas encore de nom, mais chacun la sentait venir, et chacun sentait aussi qu'en s'attaquant aux Jésuites on faisait sauter ^e plus solide parmi les derniers obstacles élevés en travers de la pente sur laquelle le monde glissait. Chasser les Jésuites, c'était livrer toute la jeune génération au chaos d'aspirations, de doutes, de mensonges, d'ignorances malsaines, de sciences indisciplinées, d'ambitions, de trahisons, d'égoïsmes, d'impiécés qui s'amalgamaient, dans ce qu'on appelait « les idées nouvelles », avec Vcntêtement des castes, le préjugé des sectes et la passion des privilèges, particulière à certains corps, tels que les parlements et les Universités.

Le jour viendra où l'histoire bien faite et dégagée do la bourre déclamatoire qui la gonfle en l'obscurcissant, établira la clarté populaire de cet axiome : que la Révolution à son début ne fut qu'une fièvre des casles, une conspiration des sectes et une révolte des privilèges, à tout quoi

le peuple ne s'intéressait point, parce que sou grand instinct, non encore empoisonné, n'y voyait que l'intérêt des castes, des sectes et des privilèges, mis en rut par l'excitation des sophistes.

Il n'y avait pas besoin de la Révolution pour que le progrès se fît dans la mesure où le progrès est possible selon la permission divine. Au-delà de cette mesure, le progrès est un mensonge et une ironie, comme on le peut bien voir par les périodiques et constantes reculades de la Révolution qui dure toujours et qui, peut-être, ne finira jamais. Ceux qui vivent longtemps acquièrent presque tous la certitude que les révolutionnaires intelligents ne croient pas à la Révolution.

Nous serions plus avancés dans cette voie assez vague qu'ils appellent le progrès et qui est du moins marquée par de splendides étapes au point de vue des conquêtes matérielles et de pure science physique, si les révolutionnaires ne prenaient la peine, de temps en temps, d'assassiner Louis XVI ou de jouer toute autre tragédie hautement insensée pour amener la réaction indispensable en criant sur les toits qu'ils

sont le mal idiot, le mal féroce, le mal incurablement aveugle et qu'il faut se garer d'eux.

Il y a un symptôme écrasant pour eux, plus écrasant même que l'histoire de leurs avortements politiques qui sera la longue surprise de la postérité : En philosophie, qu'ont-ils trouvé, mise à part la négation de Dieu ? Voltaire croyait en Dieu. Il l'a dit maintes et maintes fois dans sa prose étincelante et dans ses pitoyables vers. Et c'est pitié de voir Voltaire parmi eux, et même Diderot, qui était, par places aussi, un homme de génie. Ceux-là étaient abondamment Français par l'esprit, quoiqu'ils fussent naturalisés Prussiens par le cœur. Voltaire surtout avait le tort de mépriser et de détester le peuple français, et il le laissait voir avec une cynique effronterie, parce que, tout grand esprit qu'il fût, et peutêtre à causv3 de cela, il était le contre-pied exact d'un grand seigneur. Sous le manteau quasi royal que l'engouement très- concevable de ses contemporains drapait sur ses épaules, le parvenu perçait implacablement.

Et c'est burlesque à dire, mais voilà pourquoi

Y infâme le gênait si fort : on lui avait élevé ce trône de théâtre, il souhaitait naïvement un vrai autel, et Dieu rofTusquait comme tenant trop de place. Voltaire, en tuant Dieu, espérait hériter.

D'autres ont eu, depuis Voltaire, et avec moins d'excuse que lui, ce travers lugubre et comique qui est l'imbécillité du génie.

Mais, eux tous, y compris Voltaire, vivant de l'éloquence de ses haines, qu'ont-ils trouvé? A la place de Dieu bafoué, qa'ont-ils mis? La vapeur est superbe, le télégraphe électrique éblouit à la façon des prodiges, il y a de féeriques ébahissements dans cette boîte obscure où la lumière travaille pour produire les photographies d'un sou...

Mais, tout cela, c'est Dieu.

Où est l'invention vraiment humaine? Je répète le mot : oîi est la notion philosophique apportée parles révolutionnaires?

Néant! à cet égard, ils sont moins riches, en vérité, que la plus indigente des hérésies dont les piteux cadavres pourrissent dans le fossé, tout le long de la grande route du catholicisme. I] y eut de ces hérésies qui durèrent des siècles,

il y en a qui durent encore pour le malheur du monde, mais eux, les dévots de la matière, les st/stémateux du bien-être mathématique, les chercheurs du binôme qui remplacera Dieu dans leur église vide et la liberté dans leur république esclave, néant! néant!

Néant ! ceux qui vivent depuis cinquante ans ont vu leurs utopies effrayantes ou risibles défiler par milliers, s'étaler sans pudeur dans l'obscénité de leur niaiserie, crier leurs annonces, coller leurs affiches, agiter leurs drapeaux, enluminer leurs baraques comme celles des charlatans à la foire, et disparaître noyées sous le flot d'une plus nouvelle sottise qui montait.

Qu'est-ce au fond? Une boutique.

La boutique des gens qui, ne voulant pas croire au désintéressement du véritable apostolat, se font les apôtres de toute sorte de drôleries pour gagner de la réputation, de l'influence ou de l'argent; la boutique rapetissée de Voltaire et la boutique aussi des castes, des sectes, des privilèges; la boutique, hélas 1 de la cour de France au xviii° siècle , des protestants ,

des jansénistes et la boutique des parlements !

Est-ce à dire que, pour combattre cette invasion du charlatanisme bourgeois, qui naissait à peine et qui était déjà si puissant, il n'y eut de possible que l'efTort de la Compagnie de Jésus? Telle n'est assurément pas notre opinion. La Compagnie de Jésus n'est qu'un bataillon de la grande milice de l'Eglise et l'Eglise garde toute sa vertu providentielle indépendamment de la Compagnie de Jésus, indépendamment de tout ce qui n'est pas l'Eglise même, — mais puisque nous avons parlé d'armée à propos de l'Eglise, il faut bien compter avec l'élément de toute armée : le soldat.

Il pouvait y avoir dans l'armée de l'Eglise d'aussi bons soldats que les compagnons de Jésus, il n'y en avait pas de meilleurs, et leur lorce était décuplée par cette merveilleuse discipline à laquelle l'unanimité de leurs adversaires a constamment rendu hommage. A cause de cette discipline qui les massait au centre de l'Eglise, ils étaient comme le cœur de l'Eglise, et les ennemis de l'Eglise, massés aussi, tous et serrés dans un efTort suprême, se ruèrent sur

ce cœur. Si l'Eglise n'en mourut pas, c'est qu'elle est immortelle.

Non-seulement, l'Eglise n'en mourut pas : elle n'en fut pas même ébranlée, mais tout ce qui n'était pas l'Eglise et qui vivait de l'Eglise, sans le savoir et en le niant, les trônes, les castes, les parlements, tout, — tout chancela, languit et tomba 1

Le plus sévère châtiment qu'on puisse infliger non-seulement à la mémoire de M. de Ghoiseul dont la partialité pesa d'un poids si lourd sur la conscience du parlement, mais au parlement lui-même, c'est la publication intégrale de l'arrêt qui expulsa les Jésuites et des considérants de cet arrêt. Le génie comique de Molière n'eût jimais inventé l'immense ridicule de ces nomenclatures, monument inouï de mauvaise foi, d'ignorance et d'impuissance.

Le parlement était un corps illustre, et quand

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nous prononçons à propos de lui le mot ignorance^ ce n'est pas faute de savoir ou de reconnaître qu'il renfermait les jurisconsultes les plus « forts en droit » qui fussent en France et probablement en Europe, mais outre que l'équilibre de ses votes se trouva vicié par la présence d'un assez grand nombre de jeunes courtisans, créatures avouées de cette Pompadour dont la pes* tilente influence pénétrait partout, il est certain que la théologie, poussée par les épaules et à l'improviste dans la sanctuaire demi-païen de Thémis, y apporta un trouble extrême, traduit aussitôt par le plus désopilant de tous les pédantismes. Les petits « robinets », âmes damnées d'Antoinette Poisson, déguisés en pères des conciles, ne présenteraient à l'esprit que l'idée d'ur carnaval, si les conséquences de la mascarade n'avaient été si funestes.

Le 6 août 17G2, le parlement, jugeant cette grande cause en une seule vacation et négligeant ou à peu près le fond du procès, rendit un jugement que sa longueur môme accusa d'avoir été libellé à l'avance et qui déclare « la société

dite Compagnie de Jésus inadmissible dans tout Etat policé comme contraire au droit naturel, attentatoire à toute autorité spirituelle et temporelle, et tendant à introduire dans l'Eglise et dans les Etats, sous le voile spécieux d'un institut religieux, non un ordre qui aspire véritablement et uniquement à la perfection évangélique, mais un corps politique ^ dont l'essence consiste dans une activité continuelle pour parvenir par toutes sortes de voies, directes et indirectes, sourdes et publiques, d'abord à une indépendance absolue et successivement à l'usurpation de toute autorité. »

Ceci n'est que vague , emphatique ol écrit à contre-sens, puisque l'Ordre, « attentatoire à toute autorité spirituelle », était défendu à la fois par le témoignage infaillible du Saint-Siège, par l'unanimité du conseil apostolique et par tout le clergé de France, évêques en tête.

' 1. On avait d'abord mis le mot secret, et lo président Rolland , le même qui fut plus tard si parfaitement dévalisé par la cagnotte janséniste (la fameuse boîte à Perrelte), avait comparé les Jésuites aux francs-maçons qui faisaient quelque bruit depuis 1 attentat de Damiens.

La suite vaut mieux en ce qu'elle précise les méfaits dont les Jésuites sont accusés : « La simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le MALÉFICE, l'asù'ologie, l'irréligion de tous les genres, l'idolâtrie et la superstition, l'impudicité... le vol, le parricide, l'homicide, le suicide et le régicide ».

Tout cela non-seulement en pratique, mais en doctrine, avec l'approbation de leurs supérieurs et généraux!

Où était le Béarnais qui savait si bien jouer avec la tartuferie des parlements ! S'il y avait eu sur le trône de France, je ne dis pas un Henri IV, ni même la moitié, le quart non plus, mais seulement la dixième^, la centième partie d'un roi... Hélas ! il n'y avait que Louis XV, entre Pompadour et Choiseul!

Les Juifs, dit l'Evangile, eurent quelque peint à se procurer des témoignages mensongers contre Notre-Seigneur. Il paraît que le parlement do Paris ne rassembla pas, lui non plus, sans difficulté, les sources de ce non-pareil jugement, car le môme président Rolland dont nous parlions

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tout à l'heure, quand il attaqua en justice les jansénistes pour avoir escamoté la succession de son oncle Rouillé des Filletières dans leurs austères gobelets, se plaignit amèrement « d'avoir dépensé de son argent plus de soixante mille livres dans l'affaire des Jésuites », et il ajouta non sans candeur : « En vérité, les travaux que j'ai faits, relativement aux Jésuites qui n'auraient pas été éteints (mot suave!) si je n'eusse consacré à cette œuvre mon temps, ma santé et mon argent, ne devaient pas m'attirer une exhérédation de mon-

oncle! »

Surtout en faveur des jansénistes ! Allons, c'est vrai, et cet infortuné président avait sujet de pleurer : la boîte à Perrette ne s'était pas montrée aimable envers lui I

Quelle honteuse et piteuse comédie! Le parlement des d'Aguesseau, des Lamoignon, des Mole ! Au moins Pombal accommoda lui-même son arrêt et ne déshonora pas la justice de son

pays !

Mais poursuivons les considérants de l'arrêt- Choiseul; il faut les lire pour y croire : « Leurs

doctrines do tous les temps ont été favorables au schisme des Grecs ; attentatoires au dogme de 'a procession du Saint-Esprit; favorisant l'arianisme, le socinianisme, le sabellianisrae, le nestorianisme ; ébranlant la certitude d'aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du sacridce et du sacrement ; renversant l'autorité de l'Eglise et du Siège apostolique ; favorisant les luthériens i, les calvinistes et autres novateurs du seizième siècle; reproduisant l'hérésie de Wiclef; renouvelant les erreurs de Tichonius, de Pelage, des semi-pélagiens, de Gassien , de Fauste, des Marseillais; ajoutant le blasphème à l'hérésie; injurieuses aux saints Pères, aux Apôtres, à Abraham, aux Prophètes, à saint Jean- Baptiste, aux Anges ; outrageuses et blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie ; ébranlant les fondements de la Foi chrétienne ; destructives de la divinité de Jésus-Christ, attaquant le mystère de la Rédemption; favorisant l'impiété des déistes; ressentant l'épicuréismo ;

t. Qui l'eût cru?

apprenant aux hommes à vivre en bêtes et aux chrétiens à vivre en païens; offensant les oreilles chastes ; nourrissant la concupiscence et induisant à la tentation et aux plus grands péchés ; éludant la loi divine par de fausses ventes, des sociétés simulées et autres artifices et fraudes de ce genre; palliant l'usure ; induisant les juges à la prévarication; propres à fomenter des artifices diaboliques ; troublant la paix des familles; ajoutant l'art de tromper à l'iniquité du vol; ébranlant la fidélité des domestiques ; ouvrant la voie au violement de toutes les lois, soit civiles, ecclésiastiques ou apostoliques; injurieuses aux souverains et aux gouvernements, ^t faisant dépendre de vains raisonnements et systèmes la vie des hommes et la règle des mœurs ; excusant la vengeance et l'homicide; approuvant la cruauté et les vengeances personnelles ; contraires ai eecona commandement de la charité, et étouffant môme dans les pères et les enfants tous sentiments d'humanité ; exécrables, contraires à l'amour filial; ouvrant le chemin à l'avarice et à la cruauté ; propres à procurer des homicides et

parricides inouïs ; ouvertement opposés au Décalogue ; protégeant les massacres ; menaçant les magistrats et la société humaine d'une perte certaine; contraires aux maximes de l'Evangile, aux exemplc3 de Jésus-Christ, à la doctrine des Apôtres, aux opinions des saints Pères, aux décisions de l'Eglise, à la sûreté de la vie et de l'honneur des princes, de leurs ministres et de leurs magistrats, au repos des familles, au bon ordre de la société civile; séditieuses, contraires au droit naturel, au droit divin, au droit positif et au droit des gens ; aplanissant la voie au fanatisme et à des carnages horribles; perturbatives de la société des hommes; créant contre la vie des rois un péril toujours présent; doctrines don^, le venin est si dangereux, et qui ne s'est que trop accréditée par les sacrilèges effets qu'on n'a pu voir sans horreur, » Ouf II!

Jamais, assurément, nos journaux gourmands de Jésuites n'ont amoncelé tant de pitoyables plaisanteries. Rien n'égale l'absurdité merveilleuse de cet arrêt si ce n'est son infamie.

Mais il y eut quelque chose de plus infâme

que l'arrêt lui-même, ce fut l'inutile rigueur apportée à son exécution. Le roi fut triste et touché autant qu'il pouvait l'être. Le Dauphin entrevit les sinistres perspectives de l'avenir et mourut peu de temps après. Les accusations portées par la conscience publique contre M. de Choiseul au sujet de cette mort n'ont pas été prouvées, mais Horace Walpole écrivait (octobre 1763) : « Le Dauphin n'a plus infailliblement que peu de jours à vivre. Les philosophes sont dans la joie. »

Lacretelle, au contraire, constate l'immense deuil de Paris. Les philosophes et le peuple savaient avec quelle ardeur le Dauphin travaillait au rétablissement des Jésuites qui étaient, dans toute la force du terme, populaires et qui avaient en outre pour eux la reine, Stanislas de Pologne, et le roi lui-même, si le roi comptait pour quelque chose. Le roi avait écrit à M. de Choiseul : « Toutes les hérésies les ont toujours détestés. » Choiseul savait assez son histoire moderne pour ne point ignorer cela , et certes ce n'était point une raison pour qu'il les aimât

Ecoutons une grande voix, Lamennais, par°

lant à un demi-siècle de distance (1820) : « Ils le savaient», s'écrie-t-il, (le dévouement de l'Ordre à la religion et à l'humanité) « ils le savaient, ceux qui l'ont détruit, et c'était pour eux une raison de le détruire, comme c'en est une pour nous de lui payer du moins le tribut de regrets et de reconnaissance qu'il mérite pour tant de bienfaits. Eh! qui pourrait les compter tous? Longtemps encore on s'apercevra du vide immense qu'ont laissé dans la Chrétienté ces hommes avides de sacrifices comme les autres le sont de jouissances, et l'on travaillera longtemps à le combler. Qui les a remplacés dans nos chaires? qui les remplacera dans nos collèges? qui, à leur place, s'offrira pour porter la Foi et la civilisation, avec î'amour du nom français, dans les forêts de l'Amérique ou dans les vastes contrées de l'Asie, tant de fois arrosées de leur sang? On les accuse d'ambition : sans doute ils en avaient, et quoi corps n'en a pas ? Leur ambition était de faire le bien, tout le bien qui était en eux; et qui ne sait que c'est souvent ce que les hommes pardonnent le moins? Ils voulaient dominer partout : et où

dominaient-ils, si ce n'est dans ces régions du Nouveau-Monde, oîi, pour la première et la dernière fois, l'on vit se réaliser sous leur influence ces chimères de bonheur que l'on pardonnait à l'imagination des poètes? Ils étaient dangereux aux souverains : est-ce bien à la philosophie à leur faire ce reproche? Quoi qu'il en soit, j'ouvre l'histoire, j'y vois des accusations, j'en cherche les preuves, et ne trouve qu'une justification éclatante. »

Cette page, extraite des Réflexions sur Vétat de V Eglise de Finance au xviii° siècle, précéda de bien peu le rétablissement des Jésuites qui eut lieu de fait, mais sans avoir été sanctionné par le gouvernement si chrétien des Bourbons. Sous la Restauration, l'ombre de Ghoiseul rôdait encoro dans les corridors des ministères.

Aussi toutes les portes de l'Administration se trouvèrent à point entrebâillées pour laisser entrer cette bourgeoise émeute qui eut nom la révolution de 1830...

Mais revenons à la fin du xviii" siècle et quittons ici la France pour l'Espagne, où l'ombre de Choiseul nous suit au delà des Pyrénées. Rien n'avait pu désaltérer la soif de haine qui brûlait le cœur de cet homme, et Sismondi, après s'être étonné de la rapidité avec laquelle la persécution contre les Jésuites s'étendait de pays en pays, l'explique ainsi : « Choiseul i faisait de cette persécution , pour lui-même , une affaire personnelle. Il s'attachait surtout à les faire chasser de tous les Etats de la maison de Bourbon... » C'est que Choiseul n'aimait pas plus les Bourbons que les Jésuites. 11 minait, il sapait le trône aussi bien que l'autel. Sa dent de rongeur put mordre ie bois doré du trône, mais elle se brisa contre la pierre de l'autel. Le trône avait besoin des Jésuites, c'est-à-dire de l'éducation, et après l'empoisonnement d'une seule génération qui suivit l'expulsion des Jésuites, le trône tomba.

L'autel, qui n'a besoin de rien ni de personne, resta debout, miraculeusement dressé au milieu des ruines.

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