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Jésus. Jamais ordre n'avait exigé, pour assurer la vocation et attester la capacité de ses membres, un tel luxe de longues et difficiles épreuves.
Ici l'effort vraiment infatigable et la patience abondamment exercée sont les aides et les témoins de la grâce. Tout y vient de Dieu, mais par le dur labeur de l'homme.
Comptons : il faut deux ans de noviciat sam études (ce qui suppose une somme quelconque d'études préalables) pour arriver au grade de scolastique ou d'écolier, comportant deux ans de rhétorique (et lettres) , trois ans de philosophie (el sciences) et un an au moins de régence ^ ; puis viennent quatre ans et quelquefois six ans de théologie, puis enfin, l'année de dernière proba« tion, épreuve définitive, subie dans la retraite, après laquelle on est admis « profès » ou membre parfait de la Société de Jésus : ce qui donne, selon le P. de Ravignan, cité dans l'excellent livre de M. Ad, Archier, un minimum de quatorze ans
1, Oa nomme ainsi le professorat exercé par le jeune relinfieux.
Ci JÉSUITES!
pour le noviciat effectif, — en souvenir peut-être du laps de temps pareil qui, dans la vie de saint Ignace, sépare Manresa de Montmartre.
Un autre témoignage de la lenteur réfléchie qui présida aux premières opérations d'Ignace et de ses fils, c'est qu'entre le vœu de Montmartre et la visite au chef de l'Eglise, Jésus n'admit que trois recrues nouvelles dans sa Compagnie, ce qui portait le nombre total des affiliés à dix. Les trois conscrits, qui devaient être non moins célèbres que leurs anciens, après le temps, avaient nom Claude Le Jay, d'Annecy, Jean Codure, du Dauphiné, et Paschase Brouet, de Picardie.
Ils accomplirent à pied, le chapelet au cou et le cantique aux lèvres, avec Lefèvre, Xavier, Laynez, Rodriguez, Bobadilla et Salmeron, ce long et vaillant pèlerinage à travers l'Allemagne protestante qui les mena jusqu'à Venise où Ignace les attendait et d'où, après avoir reconnu l'impossibilité de gagner Jérusalem, ils partirent pour se rendre ti Rome, auprès du Pape.
Là, malgré la bonne volonté du Suint-Père, ils
allaient se heurter contre de graves obstacles et il semble que la répugnance étrange et obstinée qui devait faire échec dans l'avenir toujours et partout à l'effort de la Compagnie de Jésus, naissait en même temps qu'elle et même avant elle.
Rome était alors en défiance légitime contre certains ordres religieux dont la décadence avait fourni tant de prétextes à la rébellion et dont les membres apostats désertaient l'armée de la foi pour grossir effrontément le bataillon do l'hérésie. Le mal était si grand dans les cloîtres et la chute si profonde que le cardinal Guiddiccioni, celui-là même dont Paul III dit en apprenant son décès : « Mon successeur vient de mourir », avait ouvert l'avis de supprimer tous les ordres, à l'exception de quatre.
Ce fut précisément à ce prélat, lumière principale de ses conseils, que le Pape confia l'examen des Constitutions d'Ignace, en lui adjoignant deux commissaires. Guiddiccioni, dont l'opinion avait sa source dans les malheurs du temps et non point dans l'examen de l'œuvre nouvelle,
répondit : « Il n'y a lieu d'autoriser », et son sentiment emporta celui de ses assesseurs.
Par le fait, ce n'était pas à Theure du grand 'licenciement qu'il convenait de recruter : ceci, dans la donnée de la logique humaine.
Mais ces dix hommes avaient en eux quelque chose qui n'était pas humain. Au lieu de protester, ils louèrent Dieu et se prodiguèrent à qui voulut les prendre pour le service de Dieu, ne demandant rien jamais et marchant du même pas dans le sentier de leur foi résolue.
Ils se séparèrent docilement, mais pour combattre les sectaires au plus ardent des diverses mêlées : Lefèvre et Laynez à Parme, Bobadilla en l'île d'Ischia, Le Jay à Brescia, envahie par le fléau, Paschase Brouet à Sienne où la révolte éclatait dans les couvents de religieuses, Godure à Padoue, François Xavier et Rodriguez à Lisbonne où ils pressaient déjà les préparatifs de l'expédition qui devait rendre le nom de l'apôtre des Indes si magnifiquement immortel.
Il arriva que le cardinal Guiddiccioni fut comme entouré et harcelé par les voix qui pro-
pageaient l'humble renommée de ces ouvriers infatigables travaillant partout à la fois. La Compagnie de Jésus tressaillait et s'agitait en vérité, comme Jean-Baptiste, avant de naître, dans les entrailles de sa mère l'Eglise !
Et le savant cardinal qui avait eu un peu l'incrédulité de Zacharie, ouvrit enfin les yeux. Il prit conjiaissance de l'œuvre d'Ignace qu'il avait eu le tort de repousser sans la lire, et dès qu'il la connut, comme Zacharie encore, il entonna un cantique.
L'homme qui avait proclamé le premier la nécessité de supprimer la plupart des ordres religieux et d'amoindrir ceux qui seraient conservés, déclara hautement qu'il était bon, opportun et « indispensable » d'autoriser la Compagnie de Jésus pour l'opposer d'un côté à la corruption intérieure, de l'autre aux envahissements du dehors.
La bulle contenait le résumé très-net et trèsexact des Constitutions, ce qui donnait une ampleur considérable à l'approbation du Saint-Siège. La pensée d'Ignace était sanctionnée non-seule-
ment dans son ensemble, mais dans ses détails et l'institut devenait comme une création propre de l'Eglise.
Aussitôt la bulle promulguée, il fut procédé à l'élection du général. Le service de la religion tenait la plupart des membres éloignés de Rome. Ceux-là votèrent par écrit. Les autres, Le Jay, Salmeron, Laynez, Codure et Brouet se «éunirent autour d'Ignace. Trois jours furent consacrés au jeûne et à la prière pour implorer la lumière do l'Esprit-Saint, et le quatrième jour, à l'unanimité des présents et des absents, Ignace de Loyola fut élu général ou « préposé », pour employer les tei^ mes de la bulle.
Ignace devait s'attendre à ce résultat, et pourtant il en fut effrayé. Désobéissant pour la première et la dernière fois, sans refuser tout à fait 2a charge imposée, ce qui eût été une contravention directe à la règle instituée par lui-même, il combattit du moins de tout son pouvoir la volonté unanime de ses frères et exigea une nouvelle élection qui fut semblable à la première.
A ce coup, il versa des larmes, tant il compro-
naiténergiquement l'étendue de sa responsabilité, — mais il céda. Il entrait alors dans sa cinquantième année, et il était prêtre depuis quatre ans. « Le jour de Pâques, 17 avril 1540, il accepta le gouvernement de la Compagnie de Jésus. Le 2-2 du même mois, après avoir visité les basiliques de Rome, Ignace et ses compagnons arrivèrent à à celle de Saint-Paul hors des murs. Le général célébra la messe à l'autel de la Vierge, puis avant de communier il se tourna vers le peuple. D'une main il tenait la sainte hostie et de l'autre la formule des vœux. Il prononça cette formule à haute voix s'engageant à l'obéissance à l'égard des missions, telle qu'elle est spécifiée dans la bulle du 27 septembre. Alors il déposa cinq hosties sur la patène et s'approchant de Laynez, de Le Jay, de Brouet, de Codure et de Salmeron qui se tenaient à genoux au pied de l'autel, il reçut leur profession et les communia i. »