‹ Jésuites!Chapitre 8 sur 40 · Hist. de la Compagnie, Ad. Archier, p · texte numérisé non relu

Hist. de la Compagnie, Ad. Archier, p

de Paris n'avait fait que grandir depuis ce tempslà. Il accueillit avec enthousiasme l'ordre de son départ et aurait entrepris sa route sans avoir les vêtements nécessaires si Loyola ne lui eût mis son propre manteau sur les épaules.

Il avait gardé toutes les soudainetés de l'enfance, quoiqu'il fût un très-savant docteur. Cette alliance de vivacité naïve et de grave savoir donnait à toute sa personne un charme pénétrant et quelque chose s'épandait hors de lui qui semblait au-dessus de la nature. Jean de Bragance voulut le retenir à la cour de Portugal, oh tous les cœurs étaient gagnés à Dieu par le flot d'amour qui tombait des lèvres du jeune apôtre, mais ce n'était ni aux princes ni à leurs courtisans qu'il destinait lea trésors de sa parole.

Il mit à la voile sur un vaisseau de la flotte des Indes, cinq mois avant la signature de la bulle, le 7 avril 1540. Les Pères Gamerino et Mansella s'embarquaient avec lui.

Il arriva en rade de Goa l'année suivante au mois de mai, après une traversée longue et dangereuse pendant laquelle il avait été la piété, le

courage et la gaieté de tous. Ce fut pendant ce voyage qu'on lui donna pour la première fois ce no.xi « le Saint Père » que les mahométans et les ido.âtres aussi bien que les chrétiens lui gardèrent toujours.

Ce n'était pas une condition favorable pour gagner la confiance des malheureux peuples conquis que cette qualité de chrétien si belle en soi et si glorieuse. Sous le nom de. chrétien, les indigènes n'avaient encore vu que des trafiquants avides, cruels, dissolus, perdus de vices et, on peut le dire, chargés de crimes.

L'oppression que les marchands portugais faisaient peser sur les Indes atteignait aux excès les plus hideux, et il semblait alors que l'Europe n'étendît ses conquêtes aux confins de la terre que pour porter plus loin la lèpre de son avarice sordide et corrompue.

Xavier prêcha les marchands avant de prêcher les sauvages et illeur dit : « Gomment voulez-vous que j'engage au nom de Dieu ceux-là qui n'ont d'autre faute que leur aveuglement à devenir semblables à vous, chargés de toutes les iniquités? »

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Il n'est assurément point de peuplades plus difficiles à moraliser que ces rassemblements d'aventuriers avides que nos vieilles civilisations envoient, depuis quatre cents ans, chercher fortune aux Indes et dans le Nouveau-Monde, et entre tous les aventuriers, ceux de la Péninsule, Espagnols aussi bien que Portugais, avaient mérité la pire renommée ; mais une émotion si victorieuse était dans la parole de François-Xavier, une persuasion si puissante et si irrésistible jaillissait de son cœur que les traitants de Goa, irrités d'abord de son audace, finirent par capituler. Il y eut dans cette Babylone une fièvre de pénitence et certes, parmi les miracles qui marquèrent en foule l'éblouissant apostolat de Xavier, celui-là fut le plus grand.

Convertir un comptoir portugais dans les Indes, c'était plus difficile — et les contemporains le jugèrent ainsi — que de conquérir à la foi l'Inde barbare tout entière!

Aussi dès que Xavier eut surmonté cet obstacle, tous les sentiers lui semblèrent aisés à parcourir, et au milieu des prêtres étrangleurs de

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Sivah eux-mêmes, il pouvait sourire et se dire : « J'ai bien vaincu avec l'aide de Dieu les marchands de Goa! »

Il s'élança du premier bond jusqu'au cap Comorin et entra chez les Paravas par un miracle. Une femme mourante fut guérie au seul attouchement de son crucifix et des milliers de naturels l'entourèrent « écoutant ses signes », devinant son langage inconnu. 11 avait présagé la magie de la croix, il en vit les prodiges; son crucifix parla pour lui tout le temps qu'il mit à apprendre la langue malabare, et bien des jours encore après qu'il l'eut apprise, quand Li fatigue de son incessante prédication l'accablait, i< sonnait sa fameuse clochette d'une main, de l'autre il brandissait l'image de Dieu martyr, et des villages entiers accouraient courbant la tôle sous le baptême.

Il lui arriva souvent — tant sa fatigue était profonde — de ne pouvoir plus lever les bras pour verser l'eau sainte au front des derniers troupeaux de catéchumènes qui venaient sur la fin de sa riche journée.

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Et son cœur nageait dans des torrents de joie, ei le cantique de son allégresse débordait de lui; il souffrait le froid, le chaud, la faim, la maladie; ses pieds nus saignaient contre les épines des chemins, il ne se plaignait de rien, ou plutôt il jouissait de tout ; il allait infatigable et invulnérable; sur la terre, il marchait déjà dans le ciel.

La nuit, au lieu de reposer, il se préparait des aides en instruisant ceux qui avaient bonne volonté, — et parfois son naïf auditoire faisait tout à coup un grand silence; on ne bougeait plus, on retenait le souffle dans les poitrines en échangeant à la ronde quelque signe espiègle et doux qui voulait dire : « Ne l'éveillez pas !... »

C'est que le « Saint Père », vaincu par l'excès de sa lassitude, avait fermé les yeux malgré lui, et que sa classe attendrie — cette classe de petits sauvages qui étudiaient pour être martyrs — prolongeait tant qu'elle pouvait ces minutes furtives que le sommeil dérobait à la tâche du bienaimé maître.

11 y avait autour de lui un tel respect et de si vives admirations qu'un de ses principaux efforts

consistait à détruire chez les enfants l'idée qu'il fût un Dieu.

Cependant tout grandit dans sa mission avec une rapidité qui tient du prodige. En deux ans, la moisson d'auxi'iaires qu'il a semée atteint presque sa maturité. Il a fondé un séminaire à Goa, son quartier général; ses premiers prêtres sont en fleur : il peut tenter aujourd'hui ce qui lui semblait hier impossible, et en effet, le voilà qui pénètre plus avant, toujours plus avant : il n'est plus seul. En quelques semaines, dans le Travancor, il donne dix mille baptêmes de sa main.

« Vous ne fr'ipperez point», avait dit Ignace. Xavier met 1*^° troupes armées en fuite en adorant le crucifix, et comme un village idolâtre résiste obstinément à sa parole, il demande à Dieu le pouvoir de ressusciter Lazare, et Lazare est ressuscité.

Tout le Travancor est chrétien à la suite de ce miracle^ constaté dans les actes de la canonisation de saint François Xavier.

Ignace était à Rome quand il reçut la lettre oîi son fils, si tendrement chéri, lui annonçait ses

?A*iomphes en lui demandant des soldats pour suf- Sre à tant de victoires.

Ignace se hâte. Les recrues s'embarquent à Lisbonne, mais Xavier ne les attend pas. Il s'est élancé de nouveau : suivez derrière lui l'invasion de la Grâce : le voici à l'île de Manar, puis à Méliapour ; il atteint Malacca, assiégée par le roi d'Achem, et sa présence y vaut une armée... L'Inde est à lui !

L'Inde ne lui suffit plus. Un doigt mystérieux lui montre le Japon, il y court, accompagné seulement de trois missionnaires. Il y avait alors neuf ans qu'il avait quitté l'Europe, et il ne s'était pas reposé un seul jour.

Son arrivée dans l'Inde avait été modeste ; au Japon, le navire qui le portait, débarquant à Firando, fut salué par toute l'artillerie de la rade. Ce n'était pas là pourtant l'augure certain d'un succès. Les obstacles ne se montrèrent pas tout de suite, il est vrai, car Xavier put atteindre la capitale de l'empire et y prêcher en paix, mais le caractère bizarre et les mœurs profondément corrompues des Méaquins déconcertent un ins

tant l'homme que rien n'avait jamais arrêté; il regrette l'Inde et il lui faut toute la vaillance de sa résignation pour s'acharner à l'œuvre qu'il juge impossible. Il redouble d'efforts.

Enfin, Dieu qui a écouté ses prières mouillées de larmes mesure la récompense au sacrifice : après deux ans d'angoisses qui lui coûteront la vie, Xavier est maître du Japon.

Va-t-il enfin s'arrêter? Non. Jamais il ne s'arrêtera. Il va changer de route. Il a tourné les yeux vers cet immense inconnu : la Chine. Avant d'entreprendre cette gigantesque campagne, il retourne encore une fois à Goa oii il reçoit l'assurance que l'Inde compte un demi-million de chrétiens. « Gloire à Dieu I la moisson ici est belle, allons ensemencer d'autres champs. » Et il s'embarque pour la Chine.

Mais, si admirablement grand qu'il soit, cet apôtre, taillé sur le patron de ceux qui les premiers éclairèrent le monde. Dieu lui a mesuré sa tâche et marqué son repos. La traversée s'annonce malheureuse, Xavier se prodigue comme toujours, il est trahi par ses forces : après de

terribles souffrances, on le débarque mourant sur un rivage qui n'est pas celui de la Chine. Son heure est venue, ses compagnons l'entourent en I pleurant ; lui serre son crucifix contre sa poitrine, sourit et meurt en chantant la dernière strophe du cantique de saint Ambroise : In ce, Domine, speravi; non confundar in œternum ^.

Il avait 45 ans, son apostolat avait duré 12 ans. Sa mémoire est honorée par l'Eglise entre celles des plus grands saints.

De toutes les missions de François Xavier, la plus féconde en martyrs fut celle du Japon où des milliers de fidèles indigènes et près de cent Pères Jésuites confessèrent la foi dans les tortures 3.

Ignace vécut encore quatre ans après Xavier ; il restait seul maintenant des trois écoliers du collège de Sainte-Barbe. Il versa des larmes de douloureuse joie en apprenant la fin si belle de son frère et de son ami.

1. « Seigneur, j'ai espéré en vous; jamais je ne serai vaincu. »

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