VoUairp, Dictionnaire philosophique, t, XXXl, p. I66i
Cette vérité, que mille autres arguments démontrent, et qui jaillit de partout parce qu'elle est le fond de tout, a pour elle Tinstinct universel et perpétuel du genre humain. Ce n'est pas seulement une vérité de raison, mais de nature. Elle a surtout pour elle ceux qui s'efforcent de la nier, et qui, en frappant sur elle, ne font que l'affermir contre eux. On ne frappe pas, et on ne frappe pas avec fureur, dans le vide et sur le rien; et, quand on est soi-même renversé des coups qu'on porte, c'est qu'on s'attaque à quelque chose de bien résistant. Les prétendus athées n'en ont jamais fini avec Dieu; ils ont toujours son nom à la bouche, et il ne faudrait qu'eux pour convaincre les sceptiques et réveiller les indifférents.
Il n'y a jamais eu d'athées sérieux. Ceux qu'on appelle de ce nom ne sont que des révoltés, des antithées: les moins athées; parce qu'ils savent Dieu plus que personne par le supplice de leur contradiction avec sa vérité qui les torture au dedans par le remords, et qu'ils profèrent au dehors par le blasphème^
t . « La Révolution n'est pas athée, elle est antithéiste. »
(Prodphon.)
DIEU MUET ET IMPERSONNEL DANS LA NATURE, BESOIN POUR l'homme DE COMMUNIQUER AUTREMENT AVEC LDI.
Mais cette vérité , si fermement assise qu'elle soit, excite plutôt qu'elle ne satisfait notre aspiration. Cet Être nécessaire est vraiment un Dieu caché^. Il Test et il doit l'être proportionnellement à tout autre que luimême, par sa nature infinie et par cet abîme insondable de richesses^ de qui, en qui et par qui sont toutes choses *. Toutefois, il ne saurait avoir tenté notre esprit et notre cœur du tourment de le connaître pour s'y dérober entièrement. Or, dans la nature, il se cache en la faisant paraître, et cette nature elle-même nous le cache autant qu'elle nous le prouve.
Elle nous le prouve, en effet, par cette dépendance des êtres, et par cet ordre merveilleux dans lequel ils sont disposés les uns par rapport aux autres, et tous par rapport au tout. Mais, plus cette dépendance est fatale, plus
I. lia^o, XLV, 16.— 2'. 0 AUitndodivUiarum sapieiuùf n snrnti9i I, quoniam ex ipso, tl ver iusum. cl in ifiso wnt oimùa, {A'i Uoina"
cet ordre est. solennel, plus, à force de perfection, ce grand mécanisme semble marcher de soi, et moins il me laisse voir, dans sa libre puissance et dans sa volontaire action, cet Être qui en est l'auteur et qui y préside. Il est dit, dans la Genèse, qu après avoir fait ce grand ouvrage en six temps, Tartiste de Tunivers se reposa. C'est ce repos dans son œuvre qui nous le cache autant que l'œuvre nous le prouve. Sa souveraineté même, qui éclate dans l'assujettissement de l'univers à d'immuables lois, disparaît, pour ainsi parler, dans son propre règne. Après avoir commandé une fois, il obéit toujours: semel jussit, semper paret. Il s'obéit à lui-même, sans doute, et ce n'est là que de la constance. Mais cette constance de l'ouvrier finit par se confondre avec l'obéissance de l'ouvrage, et plus j'admire, moins je le vois. Tout est de Dieu, rien n'est Dieu; et l'on s'explique cette aberration de l'humanité païenne, infidèle uiie première fois aux traditions religieuses du genre humain, qui, pressée entre le sentiment de la Divinité et cet inconnu où elle se dérobe, en était venue à personnifier en autant de dieux les forces de la nature, et ne trouvant Dieu nulle part, avait fini par le mettre partout, en attendant le Dieu inconnu.
Je concevrais encore cet ignoto de Dieu dans la création par rapport à tous les autres êtres inférieurs à moi, qui rie sont pas capables de s'en émouvoir et d'en rien induire, simples exécutants dji grand poëme qu'elle olïre à mes regards. Mais pour le spectateur, pour l'homme, pour moi, c'est trop pour être assez. Le Paradis même ne me suffirait pas : il me faut l'Auteur du Paradis ; et plus il me donnera à penser de lui par ses merveilles, plus je serai envieux de le connaître, avide de le voir;