Ps. VIII
Il ajoute fort bien : «L'Auteur seul de ces merveilles a les comprend; nul autre ne peut le faire. »
Qu'en conclure, au point de vue de la vérité que nous poursuivons?
C'est, bien évidemment, que cet Auteur, le Verbe par lequel Dieu a créé l'univers, peut seul en soutenir le poids et lui en rapporter l'hommage.
Mais la difficulté ne fait par là que changer de place, et que se retourner en proportion inverse de celle où nous venons de la considérer par rapport à l'homme.
Le Verbe, en effet, Dieu lui-même, est trop au-dessus de son ouvrage, quelque merveilleux qu'il soit, pour qu'il puisse en être enrichi. Autant la création dépasse l'homme et l'engloutit, autant elle est dépassée elle-même et engloutie par ce gouffre des trésors de la divine Sagesse d*où tout est sorti et qui n'a rien à recevoir. La lui rapporter serait rapporter une goutte d'eau à l'Océan. Le Verbe de Dieu est trop grand pour être Vhéritier de la création, pour être institué tel, pour être exalté au-dessus des créatures et recevoir en don cette primauté. Il a tout cela par nature, étant Dieu, et ce serait pour lui descendre que de monter sur ce trône de la création qui n'est que l'escabeau de ses pieds. Et puis enfin, Il n'en est pas; et il faudrait qu'il en fût, comme l'homme, pour la résumer et en acquitter l'hommage.
L'homme en est, et il acquitte à sa façon cet hommage
pour toutes les créatures inférieures, qui en deviennent
capables en lui. Mais cet hommage, quel rapport 'J)eut-
il avoir avec Dieu? Dieu lui-même peut seul s'honorer
dignement. Mais alors ce n'est plus son ouvrage qui
l'honore et qui atteint par là sa fin.
Que faudrait-il donc?
Il faudrait que Dieu lui-même, son Verbe égal à Lui, par lequel il a fait le monde, s'assimilât son ouvrage, se fît du monde, de cette humanité qui ne peut qu'en ébaucher et en balbutier l'hommage , et que, prenant cet hommage à ce point, récapitulant en lui toute la création humaine, il la divinisât en quelque sorte en sa Personne, et la rendit par là vraiment digne de Dieu.
Telle est la merveille par laquelle a été résolu le problème du rapport de l'univers avec Dieu, du fini avec l'infini, dans la Personne du Verbe, résumant en soi toute la Création, pour en être la Fin médiatrice dans son humanité, comme il en est le Principe créateur dans sa Divinité.
Ne me demandez pas comment cela a pu se faire, comment le Verbe de Dieu a pu joindre en lui l'humanité à sa divinité : je vous le dirai, lorsque vous m'aurez dit vous-même comment d'abord il a pu joindre l'esprit à la matière dans cette humanité même ; ce qui est plus incompréhensible en un sens: car il y a incompatibilité, ce semble, entre la matière et l'esprit, tandis qu'il n'y a que disproportion entre l'esprit et Dieu; et leur rapport naturel, qui a si justement fait dire à Gicéron qu'il y a une première société de ressemblance entre l'homme et Dieu el que nous sommes de sa lignée, se prête à la conception de ce rapport surnaturel par lequel il s'est fait lui-môme de notre lignée, par une seconde société.
Quoi qu'il en soit, nous sommes ici en pays de mystère, et nous n'avons pas le droit d'y faire des difficultés. Il n'y a rien là qui implique contradiction; et ce n'est même mystérieux que par richesse et par sagesse.
Dieu a fait toutes choses pour un but, et un but digne de Lui, sans doute. — Quel autre but digne de Lui peut-
il y avoir que Lui-même? — Mais par cllcs-mômcs, toutes ces choses créées (si admirablement liées entre elles par une échelle ascendante de médiations, depuis la matière inerte jusqu'à l'ange, en passant par l'homme qui seul unit en lui leurs deux natures), quel rapport, quelle proportion peuvent-elles avoir avec cette fin ainsi reconnue. Dieu môme, si Dieu même ne descend et ne vient s'appuyer sur cette échelle, comme il est dit de la vision de Jacob, et ne vient en pénétrer tous les degréà de cette valeur infinie qui leur manque pour monter jusqu'à Lui^? Et pour cela même, quoi de plus logique et de plus harmonique, sinon que le même Verbe par lequel il a produit toutes choses du néant et qui les soutient, les prenne en Lui par le milieu où elles se joignent,— l'homme, — et, se les appropriant, en devienne le Médiateur parfait par rapport à Dieu?
« Par sa propre vertu il a revêtu le monde, dit saint «Ambroise, et comme sous ce vêtement universel, il res- «plendit dans tous les êtres. » Virtute sua induit mundum, et, tanquam eo amictus^ fulget in omnibus^.
Saint Bernard voit dans ce mystère ce qu'il appelle une mixture, qui n'est que le terme et le couronnement de la spirale ascendante de la Création. Il part du limon de la terre, et il montre Dieu mêlant d'abord à ce limon une vertu vitale, vim vitalem, dont il fait les arbres. Ne s'arrêtant pas à ce degré, Dieu ajoute au même fonds une vertu sensible, vim sensibilem^ dont il fait les animaux. Voulant honorer encore davantage notre limon, Dieu y inspire une vertu rationnelle, vimrationalemy et voilà les hommes. Voulant enfin, par une plusabon-