Cité de Dieiiy llv. X, chap. xxix
Corneille a frappé cette vérité en un vers sublime :
Dieu ne s'abaisse pas h des hmea si Imuics.
(Traducliou de VhnUation.)
Saint Théodole, d'autre part, à Nestorius qui opposait la grandeur de Dieu comme incompatible avec son incarnation humaine, lançait cette magnifique réfutation, aux acclamations de toute la catholicité au concile d'Éphèse :
« Ne mets pas toujours en avant les membres d'une « Vierge comme un opprobre pour la Divinité. Car, par « leur nature, ils n'ont rien qui soit indigne. S'ils eus- « sent été indignes et honteux pour Dieu, lui-môme ne « les aurait pas formés de ses mains divines ; car Dieu K ne crée rien de mauvais, rien au contraire que d'excel- « lent. Si donc, quand Dieu forma les membres de la « femme, il ne t'a pas paru déroger, comment, en venant « les habiter, sa dignité en aurait-elle reçu quelque of- « fense ? Il ne saurait être indigne de Dieu d'habiter son « propre ouvrage.
« Mais tu insistes, et il ne le paraît pas décent que Celui « qui habite les Cieux soit venu loger dans l'homme. — « Ce n'est pas par raison philosophique, mais seulement « par passion et par préjugé que tu juges ainsi notre na- « ture. Dis-moi, je te prie, qu'y a-t-il de plus grand, « sans en excepter le ciel, que l'homme? Ne t'arrête pas « à considérer la splendeur des éléments; que l'élé- « gance des formes et des couleurs qui se font voir dans « la nature ne te séduise pas ; ne te laisse pas éblouir, « non plus, par la magnificence des rayons du soleil ; « ne f offusque pas enfin de ce que, selon la parole de « Job, j'ai été revêtu de peau et de chair. Mais considère « l'excellence de l'âme raisonnable, contemple la consti- « tution morale de l'homme, et alors tu ne pourras le dé- « fendre d'admirer cet être divin. Il a une intelligence par « laquelle il lui est donné de dominer et de se soumettre
« tous les animaux. Il a reçu en partage des mains, ser- « vantes de sa pensée, par lesquelles, comme par des ins tt truments, il opère toutes sortes de merveilles. Seul, « entre tous les animaux, il a été institué libre de coac- « lion ; seul, il a été créé en puissance de sa volonté. Ne « vois-tu pas le soleil obéissant à la nécessité de faire son a tour? N'observes-tu pas comment, toujours constant et « semblable à lui-môme, il ne cesse de rouler dans son or- « bite? Pourquoi cela? Parce qu'il n'est pas arbitre de sa (( volonté. Mais toi tu t'avances libre, tu fais ce que tu « veux. Tu ne souffres aucune contrainte. Le soleil est oc esclave, l'homme est libre. 11 n'y a donc rien de si (( surprenant et de si incroyable à ce que Dieu soit « venu habiter l'homme qu'il a fait si complaisamment (( à sa ressemblance, déclarant par là, dès l'origine, le (( penchant qu'il avait pour lui.
« Il prit de la boue, il est vrai, pour former son a corps, tout en faisant son âme à l'image de sa divinité. « Mais pourquoi celui qu'il devait décorer avec tant de « soin fut-il formé d'une matière aussi vile? Pourquoi « ne prit-il pas de la splendeur du soleil la matière dont « il devait ériger cet homme, mais de la terre, et non- « seulement de la terre, mais de la poudre, de l'élément « le plus infime, de celui que tout le monde foule aux a pieds? Veux-tu savoir pourquoi? C'est précisément « parce qu'il devait honorer l'homme de sa ressem- « blance qu'il le forma d'une matière si vile, de peur « qu'un si grand honneur n'exaltât trop son orgueil, et a afin que sa supériorité trouvant son contre-poids dans '< le souvenir de sa basse extraction, il ne s'enflât pas « trop, et fût toujours ramené à reconnailre que ce n'é- (' tait pas â son mérite propre, mais i\ la munificence de
« son Auteur qu'il devait rapporter cet honneur im- « mense.
« C'est donc un noble animal que Thomme ; quoi- « qu'ensuite, les passions survenant, il ait été enta- « ché d'ignominie. Mais ne le vois pas après son of- « fense, apprécie sa noblesse par ce qu'il était avant sa « transgression ; et tu ne trouveras pas si indigne d'un « Dieu bon, que pour le bien d'une telle créature, il se « soit communiqué à elle comme il l'a fait^. »
Voilà de la philosophie et de l'éloquence s'il en fut jamais, et bien propres à confondre ce préjugé que la foi dont elles sont le jet en tarit la source.
Ainsi donc, nous ne nous estimons pas assez, ou nous nous estimons trop : pas assez, eu égard à notre grandeur native ; trop, eu égard à la misère dans laquelle nous sommes tombés. Et en opposant [à l'Incarnation divine l'un et l'autre de ces faux jugements, nous sommes doublement inconséquents. Car, si nous sommes si grands, comment s'étonner que Dieu soit venu nous visiter? Et si nous sommes si misérables, comment s'étonner qu'il soit venu nous guérir?
C'est que nous ne voulons pas être guéris, et que, par un orgueil qui n'a d'égal que notre corruption, nous préférons nos haillons à la pourpre divine elle-même. Nous ne répugnons pas à croire que le Verbe se soit fait chair parce qu'il s'est fait chair — et la preuve en est dans l'étrange crédulité avec laquelle le monde païen a embrassé les fables du polythéisme, qui, dans chacun de ses dieux, n'était autre chose que la déification et le culte
i. Concil. Ephes.y Labbe, t. III, p. 1017.
LE CHRIST, VERBE INCARNÉ AU SEIN DE LA VIERGE. 3o7
de la chair; — mais parce qu'il ne s'est fait chair que pour nous retirer de la chair et nous élever au culte de l'esprit, et que nous voulons nous-mêmes rester chair. Voilà tout le secret : c'est la bassesse de la corruption s'érigeant en superbe.
Mais, à juger rationnellement ce grand dogme de notre foi, quoi de plus convenable à l'idée de Dieu : d'abord que, par le même Verbe par qui il a créé le monde, il s'en soit fait la fin, en le prenant et l'élevant 5 lui dans l'homme, fait déjà à sa ressemblance, et qui, dans son premier état d'innocence, en était le roi; ensuite, qu'ayant ainsi épousé en principe l'humanité à cette suprême fin de toutes choses, poursuivant le môme dessein, il l'ait suivie dans sa chute, et soit venu la ramasser en lui au plus bas fond de sa misère, par un abaissement immense qui, loin de répugner à l'idée de la grandeur divine, en est la plus sublime expression, puisque c'est la démarche, à la fois, et de l'Amour dont le propre est de descendre à son objet, et de la Puissance dont le propre est de le relever à soi, et de la Sagesse enfin dont rien ne saurait rompre les plans, et qui en les adaptant à toutes les difficultés s'en enrichit?
Ce procédé de la Majesté divine est indigne de Dieu, dites-vous : « J'en conviens, répond hardiment Tertul- « lien; mais convenez à votre tour qu'il est nécessaire « à l'homme, et, par là, souverainement digne de Dieu, yi puisque rien n'est plus digne de Dieu que le salut de « l'homme ^
« Aucune de ces humiliations salutaires à l'homme oc ne saurait faire injure à Dieu, disait pareillement à
1, Cniilic Mdicion, livr>*. II.
Sr-iS SCIENCE DOCTRINALE DE JÉSUS-CHRIST.
M Nestorius saint Théodote ; car par elle il se montre « moins passible que clément. — Mais je ne pour- « rai jamais, dis-tu, admettre en Dieu les souffrances a humaines. — Tu veux donc lui refuser de nous en (( délivrer? Comment appelles-tu vil ce que Dieu émet brasse pour notre salut? On appelle ces choses-là souf- « frances; et elles le sont, en effet; mais en Jésus-Christ « elles ont été le remède de nos souffrances : ne les « appelons donc plus souffrances, mais remèdes^ »
Reste seulement que cela est incompréhensible. Nous ne le nions pas. C'est un mystère sans fond. Mais pour être incompréhensible, une chose peut n'en être pas moins rationnelle et certaine, et cela dans l'ordre naturel même.
Que s'il s'agit, comme ici, de l'ordre surnaturel, el dans cet ordre de Dieu même, il n'y a de rationnel que l'incompréhensible. « Nous ne pouvons dignement coni( cevoir les choses divines, dit Montaigne, si nous les pou- « vous aucunement concevoir, et pour les dignement ima- « giner il les faut imaginer inimaginables. » — « Moins « je te conçois, ô Être infini, dit Rousseau, plus je t'adore, « et le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir « devant toi. » De sorte que, loin de nous arrêter, l'incompréhensible, ici, tenant au divin, doit nous attirer; et corrigeant le mot de Tertullien, nous devons dire : Credo^ — noni^as quia absurdum^ l'absurde étantbannide notre croyance, qui n'est précisément incompréhensible qu'à force d'être sublime, — mais quia incomprehensibile.
Ainsi en est-il de Dieu dans toutes les communications