‹ Jésus-ChristChapitre 126 sur 158 · Jean, X · texte numérisé non relu

Jean, X

le rogne du mal sont comme neutres sur cette grande question? Sont-ils convaincus de la négative ? Assurément non. Sont-ils dans le doute? Pas davantage, si on entend par là un doute d'examen, de réflexion et de raison. Mais ils sont dans un doute de somnolence de la foi, de la moralité et de la raison.

Tel est l'état général de notre triste époque. La perte de la foi pratique à Jésus-Ghrist a produit comme une paralysie de la foi doctrinale, qui s'est étendue à toutes les activités et à toutes les facultés mêmes de Tin tell igencc et de la volonté. En cet état, on doute de tout et on ne doute de rien, on flotte comme des épaves.

Mais cela même est une preuve de plus de la divinité de Jésus-Christ. Il est la lumière, et il ne luit qu'à proportion qu'on le suit.

Mais Jésus-Christ n'est pas Dieu uniquement ; il est homme, et c'est là l'épreuve. Son humanité fait ombre à sa Divinité. Comment croire en efl'et que Dieu même ait paru au milieu de nous comme un simple homme, tout comme un homme ; qu'il soit né d'une femme, qu'il ait grandi en âge et en sagesse comme un enfant dans l'obscurité d'une humble condition ; que parvenu à l'àgc viril il ait pris part à la vie commune, accompagné do sa mère et de ses parents ; qu'il ait eu faim, qu'il ait eu soif, qu'il ait connu la fatigue, la tristesse, les sueurs, les larmes; que d'une voix humaine, vraiment homme parmi les hommes et l'un de nous, il ait conversé, discuté, enseigné; enfln que persécuté, traduit devant des tribunaux, il ait été condamné par des juges et soit morlsupplicié sur un gibet? Évidemment ce n'est là qu'un homme, tant il est homme !

Il est certain que Dieu devant revêtir notre nature et se faire homme pour se mettre en rapport avec les hommes par toutes les raisons que nous avons données déjà, il ne pouvait être trop homme: il devait être l'homme vrai, l'homme même. C'était là la perfection de son dessein envisagé de ce côté. Comment aurait-il pu traiter humainement avec nous tous sans cela? Comment aurait-il pu nous donner l'exemple de toutes les vertus que nous devons pratiquer dans notre condition s'il ne l'avait prise, s'il n'avait coulé en quelque sorte sa sainteté dans un moule humain? Comment aurait-il pu être victime pour nos péchés s'il n'avait passé par toutes nos épreuves, s'il n'avait été non-seulement homme, mais homme de douleur, et si en le montrant à l'humanité en cet état on n'eût pu dire : Voila l'Homme ! — La fin voulait un moyen de même nature : l'humanité.

Mais voici que cette humanité de Jésus-Christ,. épreuve de notre foi à sa divinité, en devient la plus grande preuve.

Comment, en effet, étant si homme, a-t-il pu se faire croire Dieu, et se faire croire Dieu, remarquez-le bien, sans rabaisser l'idée de Dieu, mais en la portant au contraire à son comble? Il n'y a que le Dieu véritable qui ait pu descendre à cette infime condition d'homme où en est réduit le Crucifié, non-seulement sans déroger, mais en y faisant éclater aux yeux du monde entier tous ses attributs, et en s'y révélant plus que dans la Nature et dans les plus hautes conceptions de l'homme.

« Il n'y a pas de Dieu dans le Ciel, disait très-sensé- « ment Napoléon, si un homme a pu concevoir et exécu- « ter avec un plein succès le dessein gigantesque de dé- « rober pour lui le culte suprême, en usurpant le nom

« de Dieu. Et Jtisus est le seul qui l'ait osé, le seul qui « ait dit clairement, non pas : Je suis un dieu; mais : « Je suis DiEU^. »

Cela est d'autant plus vrai, ne le perdons pas de vue, que Jésus était plus homme, et que le dieu qu'il a révélé est plus Dieu. C'est en raison des extrêmes, ici, qu'est toute la force de la preuve, de telle sorte que plus on peut dire de lui : Voila l'Homme, plus on doit conclure : Voila Dieu.

Mais il y a plus :

Le langage de Napoléon, se ressentant de son caractère, est forcé. Il prête à Jésus-Christ ce caractère d'ambition et de hardiesse qui ne convient qu'à l'homme, et qui ne va pas à celui qui, vraiment Dieu par lui-même et le Tout-Puissant, n'a pas eu à se préoccuper du succès. JÉsus-CiiRisT n'a pas osé.

C'est le contraire qui est la vérité : et c'est là encore une des preuves les plus convaincantes et en même temps les plus touchantes de la divinité de Jésus-Christ.

Outre que, s'il n'eût pas été Dieu, il prenait, en vivant et en mourant comme il a voulu vivre et mourir, le chemin le plus contraire à l'ambition de passer pour Dieu, il n'a jamais affiché cette ambition. Comme il avait deux natures distinctes dans l'unité de sa Personne, il avait deux titres : celui de Fils de Dieuy et celui de Fils de V homme. Celui de Fils de Dieu, étant son titre de naissance éternelle, le titre de sa Personne même, aurait dû, ce semble, avoir le pas sur celui de Fils de l'homme, qui était son titre d'abaissement. Nullement. C'est celui-ci qu'il affectionnait et qu'il mettait toujours en avant. Il

1» Converdalion de Napoléon avec le général Bertrand.

aspirait à descendre et à dérober sa divinité. Quand 11 était pressé par les Juifs lui demandant d'expliquer le mystère de son être, il en appelait simplement à ses œuvres. Ses œuvres même le plus souvent, il en étouffait le bruit. Il se montrait en tout le doux et humble de cœur. Deux sentiments l'animaient en cela : la gloire de son Père à qui il renvoyait toute la sienne, et l'amour des hommes qui lui faisait dire : Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes. Ce n'est pas qu'il niât sa divinité, mais il en tamisait les rayons, et ce ne fut qu'après qu'il l'eût anéantie dans l'ignominie de sa mort qu'elle éclata.

Je le demande à la plus froide réflexion : est-ce là un homme qui veuille se faire passer pour Dieu ^ N'est-ce pas plutôt Dieu voulant passer pour homme? Quelle plus forte preuve de vérité, si la vérité est le contre-pied du mensonge! Tous ceux qui ont voulu s'arroger le titre de dieu ont dissimulé autant qu'ils ont pu leur humaine extraction : c'est qu'ils n'étaient qu'hommes. Jésus- Christ seul a recherché la condition humaine dans toute sa bassesse et dans toute sou horreur : c'est qu'il est Dieu.

Il apparaît Dieu en cela doublement: et parce que c'est un témoignage convaincant de la véracité de ses déclarations; et parce que Dieu seul a pu sortir d'une telle éclipse rayonnant de gloire, et dans cette éclipse de la Croix où l'homme môme disparaît, et où Jésus-Christ a voulu non-seulement passer, mais rester à nos yeux, se faire adorer de l'univers.

Dès qu'il eut rendu le dernier soupir, le Centurion du Calvaire se frappant la poitrine s'écria : « Vraiment il « était Dieu, celui-là ! » et dix-neuf siècles après, Prou-

dhon de s'écrier aussi : « Si vous reconnaissez un Etre « Suprême^ à genoux devant le Crucifié ^ I »

Il faut que le sens du vrai soit oblitéré pour hésiter.

Celle hésitation mérite cependant que nous en recherchions la dernière racine. J'entends la racine rationnelle : car il restera encore les racines morales qui ne cèdent qu'à la grâce et qui sont affaire de la volonté. Celles-ci, nous ne pouvons que les mettre à nu.

D'où vient, après tant el de si manifestes raisons de se rendre à Jésus-Gurist, cette hésitation?

Elle vient de ce que nous mettons entre l'homme et Dieu, pour le vrai et pour le bien, une trop grande distance; en même temps que nous franchissons celle distance trop aisément pour le faux et pour le mal.

N'est-il pas singulier, en effet, que l'homme qui se fait si aisément Dieu éprouve tant de difficulté à croire que Dieu se soit fait homme ? Il est même à remarquer que c'est aux mêmes époques que ces deux dispositions se rencontrent dans toute leur intensité. Ainsi le Stoïcisme, qui posait son sage à l'égal et même au-dessus de Dieu, coïncida avec la plus grande aversion qui ait jamais été contre le Christianisme; et de nos jours, les plus grands ennemis de la croyance au Dieu fait homme embrassent celle de l'Humanilô-Dieu.

11 y a à cela une raison que nous avons déjà dite, mais que nous ne saurions trop rappeler.

C'est qu'il y a réellement quelque chose de Dieu en l'homme, un rayon, une impression, une ressemblance, par les grandes facultés de connaître, d'aimer, de vouloir en liberté : facultés insatiables dans la poursuite do

1. De lu Justice dait'i la liévolniion et dan» l'Eglise^ t. Il, p. 207.

leur objet, parce que cet objet n'est autre que l'infini, l'infini en vérité, en beauté, en perfection, en progrès : Dieu même, de qui Thomme lient ainsi doublement, et comme principe d'où il provient, et comme finàlaquelle il tend par toutes ses facultés.

Voilà ce qui fait que l'homme se prend si aisément lui-même pour dieu : c'est une raison de race^ âeparenté; et sauf le renversement qu'en fait l'impie, nous sommes d'accord avec lui sur cette raison.

Mais de là même, et a fortiori, ne sommes-nous pas en droit de conclure que Dieu, de son côté, doit avoir une propension vers l'homme ; qu'en venant à lui il vient chez lui, et qu'il se recherche, en quelque sorte, dans son image défigurée pour s'y rétablir?

C'est ce qu'unpoëte païen de la fin du siècle d'Auguste exprimait dans ce vers étonnant, qu'on dirait émané de l'Évangile de saint Jean :

Descendit Deus, atque habitat, seque ipse requirit ^

« Dieu descend en nous, il y habite, et il s'y recherche « lui-même. »

Voilà ce qui explique que le Verbe, le même Verbe qui était déjà dans l'humanité par la raison, — cette raison pervertie, — soit venu s'y rétablir par la grâce, et que, se faisant homme, il ait habité parmi nous.

On ferait moins de difficulté à admettre que, dans sa nature première, et autant qu'on peut se le représenter dans l'âge d'or de son innocence, l'homme ait pu ne pas être indigne que Dieu s'unit à sa propre image sortant

t. Manîlius, Astronomicotif Mb. II.

de ses mains etanimée de son souffle, pour l'élever aune parlicipalion plus éminente de sa divine perfection. Il en est devenu indigne par la dégradation où il est tombé. Soit. Mais il en est devenu d'autant plus digne par le malheur de cette dégradation même ; et ce qui répugne à l'idée de la sainteté, répond d'autant mieux à l'idée de miséricorde. Ah! si Dieu n'avait pu donner cours à sa miséricorde pour l'homme sans atteinte à sa propre sainteté, je concevrais l'objection. Mais — et c'est là une des merveilles du Christianisme — Dieu en Jésus-Christ ne manifeste pas moins celle-ci que celle-là. Il épouse notre dégradation, il est vrai. Mais est-ce pour s'en souiller et la glorifier, comme tous les faux dieux? Non : c'est pour nous purifier et pour l'expier. Si sa Miséricorde se fait voir dans notre recherche, sa Sainteté éclate à notre contact. Elle s'y montre telle, en effet, que non-seulement elle n'en reçoit aucune atteinte, mais qu'elle suffît infiniment à laver tous les crimes de l'univers.

Du reste, il y a, dans la répugnance que je combats, une illusion grossière. D'où vient que nous sommes si délicats et si jaloux à l'endroit de cette majesté et de cette sainteté de Dieu, que nous ne pouvons admettre s'être fait homme? C'est que nous en avons une très-haute idée. Mais quoi ! c'est précisément à la croyance de Dieu fait homme, c'est au Christianisme que nous devons cette grande idée-là. Elle n'est donc pas si en désaccord avec cette croyance, et la lui opposer, c'est opposer la fleur à la tige, le fruit à l'arbre.

En un mot, Jésus-Christ ne saurait être autre que le vrai Dieu qu'il nous a fait connaître; puisqu'il ne nous l'a fait connaître qu'en se disant tel. Il n'est pas Tliommo

à sa plus haute puissance, il serait plutôt le dernier des hommes, et à vrai dire un être impossible à concevoir, s'il n'était ce Dieu unique dont il ne nous a donné la sublime notion qu'en se disant son Fils consubstantiel, ne faisant avec Lui qu'un seul Dieu. Cette notion de Dieu repose ainsi tout entière sur Jésus-Christ, nonseulement en doctrine, mais en acte et en personne. Elle lui est inhérente, el elle se soutient ou s'écroule avec lui dans notre esprit.

Jetons un dernier regard sur ce grand sujet.

L'homme, dans cette humanité si déchue, laisse voir en lui des restes encore magnifiques de sa première grandeur, et comme des reliefs d'un temple écroulé. Il offre, à des degrés divers, mais toujours imparfaits, des lumières et des vertus qui vont se surpassant les unes les autres, et qui se disputent la primauté sans jamais l'atteindre. Il répond par là à un Idéal divin dont il est l'image, Parmi ces diverses figures se rapprochant plus ou moins de l'idéal, un homme paraît comme ce divin Idéal lui-môme. Il est précédé, accompagné et suivi de mille preuves qu'il est tel. Mais, considéré en lui-môme, il exerce la foi qu'il réclame. En quoi? En ce qu'il ressemble à l'homme, et qu'on retrouve de ses traits dans tout autre homme éminent en sagesse, comme Socrate, par exemple, ou Confucius. Mais cela doit être, s'il est vrai que l'homme lui ressemble, et cela prouve seulement la grandeur originelle de l'homme et sa divine parenté. La ressemblance doit être en ce cas réciproque, et l'on doit retrouver dans le type les traits de l'image faite d'après lui. La Sagesse doit ressembler aux sages, et quand

elle vient parmi eux, elle ne fait que venir parmi les siens. La question n'est donc pas de savoir s'il ressemble à l'homme, mais s'il le surpassa incomparablement en perfection; s'il est la Perfection absolue, dont aucune de nos perfections relatives ne saurait approcher : en* un mot, s'il est V Idéal, auprès de qui toutes nos sagesses sont des ombres. Or, que Jésus-Christ soit tel, tout le monde en est d'accord. Il est le seul, l'unique, dans la multitude innombrable des humains, qui, sans orgueil de sa part, et sans froisser l'orgueil d'aucun autre, ait pu dire cette parole, que nul n'a relevée et ne relèvera jamais : « Qui « d'entre vous me convaincra de péché ^? » L'impiété et la foi se confondent à ses pieds. Nul ne saurait franchir la distance qu'on sent exister entre sa Sagesse et sa Sainteté et toutes les nôtres, et ne pas voir en lui l'Idéal humanisé. C'est un fait. « On entre, en parlant de Lui, (( dans une sorte de resserrement involontaire. On « craint, dès qu'on ne le prononce pas à genoux et en « l'adorant, de profaner, rien qu'à le répéter, son Nom (( ineffable et pour qui le plus profond des respects pour- « rait encore être un blasphème... Il n'y aurait point de « prophéties et il serait sans miracles, il y a quelque « chose de si divin dans sa doctrine et dans sa vie, qu'il « on faut au moins être charmé : » à ce point qu'il n'est pas seulement le premier en vérité et en sagesse, mais qu'il est la Vérité et la Sagesse mômes sur la terre, que « nul ne peut méconnaître sans que dans l'esprit etdans « le cœur il lui manque quelque chose; et que, comme « il n'y a ni véritable vertu ni droiture de cœur sans « l'amour de Jésus-Ciirtst, il n'y a non plus ni hauteur

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