‹ Jésus-ChristChapitre 130 sur 158 · Joan,, XVII · texte numérisé non relu

Joan,, XVII

en effet, toutes les fois qu'il est question de l'amour de Dieu pour l'homme , la langue sacrée épuise les expressions de l'amour infini.

Voilà donc la réponse à ce cri du Chantre sacré: « Qu'est-ce que l'homme, ô Dieu ! pour que vous ayez « souvenir de lui ; et le fils de l'homme, pour que vous « l'honoriez de vos démarches M!! » — La complaisance de Dieu pour l'homme et pour tout le monde de la création, n'est que l'épanouissement de la complaisance qu'il a pour son Fils bien-atmé, en qui il a mis toute sa complaisance ^ C'est là ce qui vaut à l'homme cet amour infini dont il estl'ohjet, et dont l'infinité, sans cela, ne sérail pas en rapport avec notre nature.

C'est là le fort de la Foi, qui consiste et se résume à croire, quoi ? L'amour que Dieu a eu pour nous, selon cette belle parole du Disciple de l'amour : « Et nous « avons cru à l'amour que Dieu a eu pour nous ^. n

Mais comment croire à un tel amour?

Par la raison même qui fait que nous n'y croyons pas: son infinité.

« N'est-il pas en effet croyable, comme le disait encore « la princesse Palatine, qu'un Dieu aime infiniment, et « en donne dès lors des preuves proportionnées à l'infi- (f nité de sa puissance*? »

Il ne faudrait que cela pour faire croire au Christianisme, unique entre toutes les religions, dont aucune n'a eu l'idée seulement d'être la religion de l'amour, et d'un tel amour. Il en est tout pénétré et embaumé. La suave onction de l'amour découle de toute son économie.

1. Ps. VIII, 5. — 2. Matlh., III, 17. — 3. l""» Épître de saint Jean, IV, 16. — 4. BossugI, Oraison funèbre d'Anne de Gonzague,

LE CHRIST OHUCIFIL. 385

C'ost ce qui éclate surtout dans le grand Mystère de la Rédemption, sur lequel il faut plus particulièrement arrêter notre regard.

L'homme était déjà cher à Dieu, comme fait à sa ressemblance ; et, s'il nous était donné de nous le représenter dans la beauté première de sa création, nous ne serions pas si étonnés de la complaisance de Dieu pour un tel être. Mais dans Tctat de dégradation et d'avilissement où il est maintenant, état tel qu'il se fait horreur à lui-môme, nous ne concevons plus cet amour de Dieu au môme degré, et à plus forte raison à un degré infiniment supérieur ; puisque, où a abondé le péché, cet amour surabonde. Mais ne perdons jamais de vue la grande raison qui l'explique: que le Fils de Dieu, devant sortir de la race du coupable, par l'humanité qu'il devait y prendre, y était dès lors contenu.

En considération de Jésus-Christ qui devait sauver le monde, le monde était déjà sauvé. Ce qui devait être était déjà, et V Agneau était immolé dès Voriyine du inonde^. C'est là le lien qui, à la ditïérence de l'Ange apostat, a retenu l'humanité sur l'abîme de l'éternelle damnation. Aussi voyons-nous qu'à cet Ange apostat, qui se flattait d'avoir entraîné à lui l'humanité coupable, le Chrisl, semence de la femme ^ est dès lors opposé^. Les plans de Dieu ne sont jamais abrogés par la mauvaise liberté de sa créature ; ils en sont, au contraire, toujours enrichis. Delà la Rédemption, supérieure en amour à la Création, et en raison du péché môme.

Ainsi le Fils de Dieu, fiancé à l'humanité dans sa beauté première, ne renoncera pas, pour la perte de cette beauté, à l'épouser. Son émulation d'amour pour

l. apocalypse, XIll, 8.-2. Genhsc, III, 15.

elle sera même en raison de sa laideur survenue. Comme un brasier tellement pris que ce qui devrait l'éteindre ne fait que l'exciter, cet amour s'enrichira de compassion, selon cette grande et touchante parole de son Prophète : In charitate perpétua dilexi te : ideo àttraxi te miserans. « Je t'ai aimé d'une amour éternelle, c'est pourquoi je « t'ai attiré à moi, dans la pitié que j'ai eue de toi^. » Il mettra toute son ardeur, lui Fils de Dieu, à s'appeler Fils de l'homme. Ce sera là son titre de choix, et ses délices seront d'être avec les enfants des hommes^.

Sans doute, il faudra épouser pour cela toute la laideur de l'humanité, les misères et les souffrances qui en sont la suite; il faudra se faire péché, sauf le péché, pour en porter l'expiation et nous reverser tous les mérites de cette substitution divine ; il faudra naître dans une crèche et mourir sur une croix, du haut de laquelle seulement il pourra tirer tout à lui. Mais que font les obstacles à tout véritable amour que le provoquer, et qu'est-ce donc de l'amour d'un Dieu ayant à son service la Toute-Puissance? 11 viendra donc ce Bien-aimé, dont la voix de loin s'est fait entendre, « saillant sur les (.( montagnes, franchissant les collines.» Vox Dilecti: ecce Iste veniet saliens in montibus^ transiliens colles^ pour dire à l'humanité : « Levez-vous et venez, ma Bien-aimée : « car l'hiver est passé, les pluies ont cessé, et le prin- « temps commence '. »

Folie ! direz-vous ; Amour ! dirons-nous : Dieu est Amom\ et nous avons cru à l'amour que Dieu a eu pour nous; et qui ne croit pas à cette folie-là, celui-là est atteint de la pire de toutes : la folie froide.

1. Jérémie, XXXI, 3. — 2. Proverbes, WU, 3t. — 3. Cantique des cantiques, II, 11.

Montrons en effet que ce qui nous paraît folie dans cet amour n'est que ce qui excède infiniment notre capacité de sentir et de concevoir, et que dans Jésus Crucifié reluit la Sagesse infinie.

Celle matière est inépuisable ; mais, au point où nous en sommes, nous pouvons et nous devons plutôt la resserrer que la déployer.

Nous l'avons déjà assez démontré dans la partie historique de cet écrit pour ne pas avoir besoin d'y revenir, tous les témoignages du genre humain convergent à cette vérité : que l'humanité, pour quelque grand crime commis dans ses auteurs, porte le poids d'une malédiction héréditaire. Les misères et la mort sont entrées dans ce monde comme un châtiment du péché, et cette damnation se prolongerait éternellement dans l'autre, tant que le péché auquel elle s'attache ne serait pas expié. Mais le genre humain n'a pas moins cru au dogme de Texpiation, et l'a universellement et incessamment professé par la pratique des sacrifices; sacrifices, non de simple offrande, mais d'immolation de victimes et de leur substitution à l'homme pécheur. C'est là le fond do toutes les religions et le fait le plus indestructible qui soit au monde. Il y a rupture et travail de renouement entre le ciel et nous : c'a été là toujours comme l'expiration et l'aspiration de l'humanité. . p

De là ce problème à résoudre : trouver entre le ciel et la terre un Médiateur assez grand, une Victime assez sainte, et en môme temps d'un amour pour l'un et l'autre assez fort, dont l'immolation volontaire expie le crime de la terre et apaise la colère du Ciel par un sacrifice Mui, partant de l'humanité coupable, atteigne à la Divi-

nité offensée, et comble de ses mérites Tabîme béant entre deux.

Tous les sacriflces d'animaux y étaient grossièrement impuissants. Il fallait l'homme, le coupable même : de là les sacriflces humains. Mais par là même qu'il était coupable, comment l'homme pouvait-il trouver en soi un mérite quelconque suffisant à se racheter ? l'humanité tout entière y aurait passé en vain. Il l'aurait fallu coupable et non coupable : coupable par imputation du péché total, et exempt de tout péché propre. Cela même ne suffisait pas : car cette exemption de péché, si elle faisait remonter l'homme pécheur au niveau de l'homme innocent, laissait encore toute la distance qu'il y a de l'homme innocent à Dieu, cette même distance que le crime de l'homme n'avait pas craint de franchir en s'égalant lui-même à Dieu. L'expiation devant être mesurée sur l'offense, il fallait qu'elle fût jusqu'à égaler Dieu, comme celle-ci. Ainsi le voulait la justice, et Tantique oracle de cette justice avait trouvé son expression dans ces paroles à V homme-humanité Prométhée : n'ks-

PÈRE PAS DE TERME A TON SUPPLICE, SINON LORSQU'UN DiEU s'offrira pour succéder a tes SOUFFRANCES, ET VOUDRA BIEN DESCENDRE DANS LE SÉJOUR OBSCUR DE LA MORT*.

Jusque là donc le péché subsistait, et non-seulement subsistait, mais s'aggravait de ses suites. Les religions, les philosophies, tous les restes de la bonne nature en nous, rien n'y faisait. Le mal empoisonnait tous les remèdes. On avait beau enrayer le char, il se précipitait, et le monde allait s' abîmant dans ^espace infini de la dissemblance.

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