II«"c aux Corinthiens, Y, 15.^—2. Jean, X
lie, et nous lai imputons celle-ci. Quelle folie cependant d'estimer cette misérable vie la vraie vie! Que s'il en est ainsi, quelle sagesse dans cet amour, et quel amour dans cette sagesse qui se font folie à nos yeux pour nous retirer de la nôtre 1
Et ce qu'il y a d'étrange dans celle-ci, c'est que, en môme temps que nous estimons notre condition jusqu'à ne pas accepter l'amour qui se donne ainsi à nous pour nous en retirer, nous l'estimons si peu, que la folie de cet amour, à nos yeux, consiste précisément à s'être épris de nous dans notre misère, à s'être avili jusqu'à cette condition.
Mais c'est ici précisément que ressort la sagesse et qu'éclate la vertu de cet amour de Jésus-Christ.
D'où vient, en effet, la folie de l'amour humain? C'est qu'il se dépense pour qui ne le vaut pas. Mais l'Amour divin élevant à soi son objet, le rend digne de Lui-même. L'objet de tout amour est le beau, le délicat, le noble, le parfait, le bien, en un mot, que nous croyons voir et trouver dans ce que nous aimons, et qui n'y est jamais au degré dont l'apparence nous séduit et dont l'inanité nous détrompe. Dieu, au contraire, n'a paspu seprendre en nous aux apparences. Laids, insensés, dénués, souillés, vils et misérables, nous ne pouvions présenter à sa sainteté et à sa justice qu'un objet d'horreur. — D'où vient donc, ô Dieu ! que vous nous avez tant aimés? — Je vous ai aimés, non dans ce que vous étiez, mais dans ce que vous pouviez devenir et ce que je voulais vous faire : dilïormcs, pour vous rendre beaux; ennemis, pour vous faire amis; fous, pour vous rendre sages; pauvres, pour vous faire riches ; vils, pour que vous devinssiez nobles; misérables, pour vous rendre heureux et
glorieux. — C'est là, en effet, la transcendance de l'Amour divin, de ne pas trouver d'obstacles, et de créer ce qu'il aime en l'aimant. La raison d'aimer n'est pas dans son objet, mais dans ce qu'il y met de Lui-même. Il se transfuse ainsi dans ceux qui lui sont hostiles, et d'ennemis il les fait amis, bien plus, fils et héritiers de sa gloire. Il se les convertit.
Et c'est là ce qui explique les Saints, et, à proportion, tant d'âmes qui, blessées de l'amour de Jésus-Christ, montent à des hauteurs diverses de perfection, dont la moindre est surnaturelle ; qui rendent à Jésus-Christ amour pour amour, sacrifice pour sacrifice, et soutiennent avec lui cette grande lutte où le vaincu et le vainqueur semblent se confondre dans une même étreinte. Et d'où leur vient la force de cet amour? De Dieu lui-même, de la Grâce de Jésus-Christ, de son propre Amour dardé dans nos cœurs pour nous aider à l'aimer, dardé pour se faire de dignes amants de lui-même: Deus sagittat cor amantis ut adjuvet amantcm^ sagittat ut faciat amantem ^
C'est là tout l'objet du Christianisme, dans le grand mystère de la Rédemption par la mort de Jésus-Christ; c'est là la divine raison du procédé de la Croix: famour inspirant l'amour; l'amour de Dieu et des hommes en Jésus-Chiust et par Jésus-Christ.
11 l'a dit Lui-même : «Je suis venu mettre le feu de « l'Amour à la terre, et que veux-je sinon qu'elle en soit « embrasée^?... »
Et s'il est vrai que l'amour soit la vie, et que la vie soit la félicité des êtres, c'est la félicité même de Dieu que Jésus-Christ est venu apporter aux hommes : cette
1. SainI Aiië»5>ti"> Eiiarr, in Vsalm. CXIX. — 2. Luc, Xil, 49.
félicité torrentielle qui abreuve les Anges et les Élus dans le ciel, et dont une seule goutte enivre l'âme qui s'y abouche ici-bas.
Et s'il est vrai encore que la mesure de l'amour soit le sacrifice, et qu'il éclate surtout dans la mort voulue pour l'objet aimé, quel amour que celui qui revêt le sacrifice de la Croix, où la Beauté même s'est faite horrible, où la Vie môme a été broyée pour se faire aimer et pour se donner! -
Que manque-t-il à ce que toute l'humanité en soit pénétrée? Qu'elle le veuille: la seule chose que Dieu ne puisse pas faire à la place de ceux qu'il a faits libres de ne pas le vouloir.
Pour lui, il a fait ce que lui seul pouvait : il a ouvert la source, il a payé le prix, et il Ta mis à notre discrétion. Nous n'avons qu'à nous l'appliquer. Par là le monde esclave est devenu raiïranchi de Jésus-Christ.
Et c'est là le prodige de Celui qui, après nous avoir créés dans son premier amour, après que nous nous étions perdus en encourant sa disgrâce et en nous livrant contre lui, par un renversement monstrueux de la nature des choses, à l'amour désordonné de nous-mêmes et des créatures, nous a aimés encore d'un amour plus merveilleux que le premier amour, en venant sur terre s'immoler à la Justice dont nous étions les débiteurs insolvables et à jamais ruinés.
Par là il a racheté la race humaine et pacifié toutes choses, soit au ciel, soit sur la terre : au ciel, en nous réconciliant avec Dieu; sur la terre, en réconciliant l'homme avec l'homme, en mettant la paix partout: cette paix par l'amour qui n'existe nulle part dans le monde en dehors de la Croix de Jésus-Christ, mémo
398 SCIENeE DOCTRINALE DE JÉSUS-CHRIST.
dans les sociétés qui en poursuivent le rêve de toutes les lumières de. la civilisation, et qui fleurit sur les plages les plus sauvages dès qu'elles ont été touchées de la Croix .
La mort de Jésus-Christ a purgé ainsi la peine éternelle due au péché, et charmé, en les partageant, les peines temporelles. Il a transformé par son amour les souffrances en délices, et de la mort même il a fait un gain.
Au seul point de vue naturel, n'est-ce pas une conception divine d'avoir imaginé démettre ainsi en valeur et en attrait ce qui était le plus en horreur et en épouvante ; de charmer la douleur et faire embrasser la mort, en lui donnant un attrait supérieur à la vie, par l'amour même de la vie ?
Qu'est-ce donc de l'avoir fait?
Cet arrêt de mort qui avait été porté contre nous au commencement : Morte morieris, s'est poursuivi ; mais, en allant frapper Jésus-Christ, il est revenu sur nous en lettres de grâce. La nature des choses est restée, mais la qualité a été changée. La mort a perdu son aspect sinistre de malédiction, comme dernier coup ici-bas d'une Justice qui se présentait plus terrible encore au delà. Elle n'est plus la perte de la vie , mais son échange contre celle qui ne finit pas. Elle ne nous barre plus l'entrée de celle-ci : elle nous y introduit. Elle n'est plus un saut dans l'ombre: elle est une ascension dans la lumière, depuis que Jésus-Christ, lui enlevant son dard, nous a ouvert les portes du ciel. Et comment? En s'ofïrant luimême à son aiguillon, qui est resté dans la plaie qu'il en a reçue dans son humanité, et est venu se briser contre sa Divinité. Après ce duel, dont il la menaçait
de loin par son Prophète : « 0 Mort, je serai ta mon 1 « ô Enfer, je serai ta morsure M » nous pouvons désormais la railler et lui dire avec saint Paul : « 0 Mort» « ouest ta victoire? Où donc, ô Mort, est ton aiguil- « Ion''?»
Nous lisons dans un vieux monument de la tradition hébraïque cette belle parole : «La mort est un baiser de « Dieu.» C'est ce qu'elle est devenue, en effet, pour tous ceux qui la reçoivent en union avec celle de Jésus-Christ, qui, ôtant le péché qui les séparait, a réconcilié le ciel avec la terre et pacifié Tunivers avec son Auteur. « La « Justice et la Paix ont été par Lui au-devant Tune de « l'autre, et se sont embrassées dans le sein de la Misé- « ricorde^. »
La mort de Jésus-Christ est le baiser de Dieu.
1. Osée, XIII, H. — 2. pc aux Corinth., XV, 65. — 3. Ps. LXXXIV, II.
LE Christ, dieu-avbC:NOus dans l'Eucharistie.
Une nouvelle vie réclamait un nouvel aliment. Et comme on vit de ce dont on se nourrit, pour vivre à Dieu il fallait être nourri de Dieu. Le mode de cette nourriture devait participer de celui sous lequel la vie surnaturelle qu'elle devait alimenter nous avait été donnée : il devait dès lors être visible et sensible comme le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ qui nous avait enfantés à celle-ci sur la croix; il devait être ce sacrifice même, ce corps et ce sang mêmes transformés, et appropriés à cette divine alimentation. Voyez le phénomène de la maternité : à peine Tenfant est-il né à la vie par le déchirement du sein qui Ta porté, que le même sein et le même sang qui ont été la substance intérieure de sa formation, deviennent au dehors la mamelle à laquelle il se rattache et le lait qu'il y puise, pour nourrir d'une autre façon la vie qu'il en a reçue. Les mêmes éléments d'où a été tiré son être se transforment pour devenir ceux de son allaitement. Voilà l'Eucharistie,
mystère de grâce, comme la maternité est un mystère de nature. C'est une divine lactation. « Comme des « enfants nouveau-nés, soyez avides de lait, pour que, « par ce céleste aliment, vous croissiez à la vie de la « grâce ^ »
Notre orgueil, plus qu'une raison bien éclairée, répugne à cette croyance. C'est bien assez, dit-on, de croire que Dieu se soit fait chair, que cette chair de Dieu ait été immolée sur la croix ; mais la manger ! manger le corps même, boire le sang même de Jésus-Christ I « c'est « par trop fort, »> comme répondaient les récalcitrants à ce mystère sur la déclaration que leur en faisait le Sauveur^ C'est nous prendre, en effet, pour des enfants à la mamelle. Évidemment ce n'est là qu'une figure. — Ainsi dit l'hérésie, allant bientôt rejoindre l'impiété dans le vide sans figure et sans fond de toute foi. — Tant il est vrai que tout se tient en Jésus-Curist, et que, qui ne le suit pas jusqu'à la Cène, le renonce bientôt à la Croix, et le répudie à la Crèche! Et, en vérité, c'est logique; car de ces trois mystères il serait difficile de dire quel est le plus incompréhensible. Le tout est à prendre ou à laisser; et pour bien croire, il faut tout croire, je veux dire croire le tout.
Il faut tout croire, mais non sans raison. Le Christianisme, œuvre de la Sagesse éternelle, remplit au contraire tellement la raison en la dépassant, que, sa doctrine étant donnée, cette raison s'y retrouve, s'y dilate, prend fait et cause pour elle, et la défend comme son propre domaine dans celui de la foi.
1 . Introït do la messe du premier dimanche après Pâques. — 2. Jean, VI, 61.
Faisons-en une fois de plus l'essai dans ce beau mystère.
Chaque être vivant a sa vie propre, à laquelle correspondent ses organes ou ses facultés. L'homme se distingue par deux facultés principales, qui le font aspirer incessamment à l'invisible et à l'idéal : au vrai, au bien, au beau, vers lequel il se tourne et il tend, comme la plante vers le soleil, comme l'animal vers sa pâture. Il est fait pour vivre par en haut. Ces deux facultés senties facultés de connaître et d'aimer, facultés insatiables en nous, que toutes les choses finies sont frappées d'impuissance de satisfaire, et qui dénoncent elles-mêmes l'infini comme leur véritable objet : finfini en vérité, l'infini en perfection, la Vérité et la Perfection mêmes : Dieu ; Dieu tellement, qu'alors même que, par la perversion de ces facultés, nous les tournons, à notre grande déception, vers les créatures, ce n'est que parce que celles-ci nous font l'illusion du divin.
En cela nous ressemblons aux natures angéliques, si ce n'est que nous avons un corps; en cela nous ressemblons à Dieu lui-môme, si ce n'est que Dieu a la vie en lui-même, et que nous l'avons en Dieu.
Cette vie, nous l'avions perdue par le péché, qui a consisté à prétendre ne la devoir qu'à nous-mêmes, en nous faisant comme Dieu, par un abus de sa ressemblance et de notre vocation à le posséder.
La Vie même, alors, qui en Dieu est Dieu même, est venue à nous. Elle nous est apparue et s'est redonnée au monde en Jésus-Christ. Elle s'est accommodée i\ notre infirmité en se faisant homme. En cet état, elle s'est fait victime pour nous racheter de sa perte.
LE CHillST, DIEU-AVEC-NOUS DANS L'EUCHARISTIE. 403
Il nous a fallu dès lors renaître, comme le disait Jésus-Christ à ce personnage qui, frappé des signes de sa divinité, mais craignant encore de se compromettre, lui avait demandé un entretien pendant la nuit. Renaître ! tout le Christianisme peut être ramené à ce seul mot, qui n'a pas moins été le mot, mais le mot obscur ou perverti, de toute philosophie et de toute religion. Ce qui fit dire h Jésus-Gurisï, en réponse à Tétonnement de son interlocuteur, qui entendait ce mot d'une renaissance charnelle : « Quoi ! vous êtes maître en Israël , et « vous ignorez ces choses? » Nous ne vivons naturellement que d'une vie empoisonnée de mort par le vice de la source d'où nous la tirons; de mort spirituelle, plus funeste que la mort corporelle, en ce que le sujet dure toujours, ci que c'esi une mort ijnmor telle ^ éternelle. Il faut donc renaître à la vie véritable, éternelle aussi. Mais comment, puisque le principe de cette vie a péri en nous? C'est pourquoi, disait dans ce divin entretien Celui qui est cette Vie même : « Dieu a aimé le monde (( jusqu'à lui donner son Fils, afin que quiconque croit (( en lui ne périsse point, mais qu'il ait la Vie êter- « nelle^. »
C'est donc une véritable naissance à la vie de Dieu que le chrétien tire de Jésus-Christ, de son Corps et de son Sang, dans le grand sacrifice par lequel il nous Ta donnée. Et alors revient plus étroitement ici l'assimilation que nous faisions de cette vie à celle de l'enfant, devant être alimentée comme celle-ci de la substance même qui l'a produite.
Et cela est d'autant plus nécessaire, (jue tout conspire