Jean, XVIl
gner. Ce n'était pas assez, après l'avoir prise ainsi dans la pauvreté, dans Tabjection, dans la contradiction, dans toutes les misères de sa condition mortelle , de l'avoir instruite et reformée par un enseignement merveilleux. Ce n'était pas assez de s'offrir en sacrifice et de se faire victime de sa Rédemption en expirant dans les souffrances et les ignominies du supplice infâme de la Croix. Il fallait descendre jusqu'à perdre les apparences mômes de l'humanité sous celles de l'aliment le plus vulgaire. Pour arriver jusqu'à l'âme, à cette âme objet d'un si grand amour et d'un si grand prix, il fallait se faire nourriture et pain; et, pour comble, rester ainsi otage et prisonnier de l'homme, achetant, par le mépris d'un grand nombre, le gain et le salut éternel de quelquesuns.
Voilà cependant ce qui révolte une raison vulgaire. Qu est -ce que cela prouve? dirait-elle comme Zoïle au plus beau morceau d'une tragédie (ignorant que le cœur a ses raisons, comme l'esprit a ses émotions, et que l'un et l'autre constituent l'âme, indivisible dans la distinction de ses facultés). Elle y fait des difficultés, elle y voit des impossibilités.
Lesquelles?
L'excès d'abord. — Je l'avoue. Mais vous croiriez donc à l'amour de Dieu s'il n'excédait pas l'amour de l'homme ? Ma raison me dit tout le contraire. C'est précisément à cet excès que je le reconnais divin. L'Eucharistie me charme et me convainc en ce que l'Amour m'y paraît infini.
L'incompréhensible. —Je l'avoue encore. Mais je dirai de l'intelligence ce que j'ai dit de l'amour. Plus l'Eucharistie me passe, plus elle me révèle Dieu : Dieu dans le
fort, pour ainsi parler, de son opération, disposant Luimême de Lui-même comme il Tenlend. Et où jamais dut-il y avoir plus de prodige et de mystère? La raison humaine ne peut se retrouver ici que dans son plus complet anéantissement, et Tobscurité devient lumière.
Gomment! Là où Dieu lui-môme anéantit sa Divinité, son Humanité môme pour Thomme, l'homme ne se voilerait pas la face? il ferait ses conditions? il voudrait voir?... et voir de quels yeux? De ces yeux qui voient déjà si peu clair dans la nature des choses, et qui prennent si souvent l'apparence pour la réalité, le phénomène pour la substance, la coutume pour la raison?...
Mais est-ce à dire qu'il suffît qu'une chose soit incompréhensible pour être embrassée comme divine ?
Je ne dis pas cela.
Je dis qu'il suffît qu'une chose soit vraie pour être admise, quoiqu'incompréhensible. J'ajoute que, s'il s'agit d*une chose divine, et divine au plus haut degré, comme l'Eucharistie, l'incompréhensible en est la condition.
Écartant donc la difficulté tirée de l'incompréhensible, il reste à nous demander si l'Eucharistie est vraie.
C'est une question de preuves, puisqu'on le veut. Soit. Voyons donc.
Jésus-Christ, d'abord, est-il digne de foi, oui ou non? Qui donc, se mettant en face de Lui, de tous les témoignages qui le précèdent, l'accompagnent et le suivent dans le monde, oserait raisonnablement sMnscrire contre sa parole?
Mais cette parole est-elle claire et formelle sur ce point?
La voici : — « Je suis le Pain vivant descendu du cieL
« et celui qui mangera de ce Pain vivra éternellement ^ » « Le Pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie « du monde '. » « Mon corps est vraiment nourriture, « et mon sang est vraiment breuvage^. » — « En vérité, « en vérité je vous le dis : si vous ne mangez la chair du « Fils de l'Homme et si vous ne buvez son sang, vous « n'aurez point la vie en vous *. » — « Qui mange ma « chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi en « lui ^. » — « Prenez et mangez, ceci est mon corps qui « sera livré pour vous; buvez, ceci est mon sang qui (( sera répandu pour vous ^. » Il mesure ainsi le nombre et la force de ses affirmations à la hauteur et au poids du mystère. Il y joint l'action. Il célèbre et il opère luimême ce mystère, et il ajoute : « Faites ceci en mémoire « de moi. » C'est-à-dire que, de tout ce qu'il a dit et ce qu'il a fait de merveilles, c'est en celle-ci surtout qu'il fait consister sa Mémoire. Il se ramasse, si j'ose ainsi parler, tout entier dans ce Sacrement. Enfin, pour ne laisser aucune échappée à ceux qui, dans l'avenir, prétendraient s'inscrire contre le sens de ses paroles, il provoque le même sentiment chez quelques-uns de ceux qui les entendaient, et à tous ceux qui diraient comme eux : « Cette parole est dure, et qui peut l'écouter? » il répond : « Et vous, cela vous scandalise-t-il aussi '^? » comme qui dit : Je n'ai rien à en rabattre, c'est à prendre ou à laisser.
Ainsi la parole de Jésus-Christ, doublement indiscutable, et dans sa véracité et dans sa force, telle est la
1. Jean, VI, 59.— 2. Id., ibid., 52. — 3. W., ibid., 56. — 4. Jean, ibid., 54.— 5. Id., ihid., 57. — G. Malth., XXVI, 26-28;
— Marc, XIV, 22-24 ;— Luc, XXII, 19,20;— l'oCor., XI, 24,25.
— 7. Jean, VI, 62.
preuve directe à laquelle aucune raison saine ne saurait résister.
Mais telle n'est pas la raison humaine. Elle n'est pas saine de préjugés naturels; elle n'est pas souple au mystère qui les choque, bien qu'elle soit plongée dans des mystères de nature qu'elle subit par coutume et par défaut d'intérêt. Ici elle se soulève, parce que cette coutume des choses est contredite, et parce que cela touche au vif de cette volonté malade en nous, et qui, pour se satisfaire, fait en toute autre chose si bon marché de cette même raison, qu'elle ne retrouve que pour l'opposer au remède qui doit la guérir. — Ce n'en est pas moins, en soi, incroyable, dit-on.
Je le concède, si l'on entend par là que c'est un mystère de foi fait pour éprouver la raison, pour l'inviter au sacrifice.
Mais où jamais le mystère, où jamais le sacrifice fut-il plus à sa place? N'est-ce pas ici le sacrement de l'amour, de l'amour qui n'est que mystère et que sacrifice? Dieu lui-même qui nous le propose ne s'y exécute-t-il pas le premier par un anéantissement qui ne serait pas le comble de l'amour s'il n'était pas le comble du mystère? Si Dieu est amour ^ il doit être un Dieu cachée là où il e5t de sa personne, et dans son amour même. Il n'y a qu'une manière possible mais décisive de l'y voir : c'est de l'y suivre, dans la môme disposition de sacrifice où Lui-même s'est mis.
Sans doute pour l'y suivre il faut se quitter, quitter ses passions^ ses sens, sa raison ordinaire, soi-même enfin. Mais d'abord, est-ce de prime abord qu'il exige un tel sacrifice? N'a-t-il pas donné pour gages toutes les preuves de sa Divinité et de sa Vérité, qui sont comme le
chemin qui y conduit? Et puis, se quitter quand on n'est malade que de trop s'appartenir, n'est-ce pas la première condition du remède, le remède môme? Se quitter, c'est mourir à soi-même, il est vrai; mais comment renaître sans mourir? Et puis enfin, mourir à soi-même, n'est-ce pas la condition de l'amour, ce que nous faisons pour tout amour humain? et n'est-il pas admirable que, devant exiger de nous cette mort préalable, ou plutôt concomitante à la vie qu'il nous donne, Jésus-Christ lui ait donné l'attrait et le charme déterminant de Tamour ?
Il y a donc là une preuve intrinsèque, à l'invitation de laquelle on ne saurait se refuser.
Mais elle se traduit par une preuve extrinsèque de la plus grande force, d'une force égale à la difficulté.
Le mystère de l'Eucharistie est incroyable, dit-on. J'en conviens. J'ajoute même que rien ne saurait y faire illusion, et qu'il n'est pas même spécieux.
Mais qu'oïl explique alors comment une chose si incroyable est devenue et est restée la croyance du monde chrétien, et de ce qu'il y a de mieux dans le monde chrétien ? — D'où a pu naître, par où a pu se soutenir une telle croyance, n'ayant pour elle ni vérité ni illusion ?
Vou^me demandez de vous expliquer un prodige, de sa nature inexplicable, étant de l'ordre divin ; expliquezmoi, vous, ce prodige de sa croyance, qui doit pouvoir s'expliquer, étant, selon vous, d'un ordre tout humain ?
Ces deux prodiges se balancent du même poids. Il est manifeste que si l'humanité la plus saine a cru si universellement et si persévéramment à la Présence réelle, incroyable selon vous jusqu'à l'inadmissible, c'est nécessairement qu'elle est vraie par elle-même jusqu'à l'absolu ; c'est qu'elle porte en elle son propre témoignage.
fautant plus fort, que tout extérieurement la dément.
Qu'est-ce donc, si non-seulement elle est ainsi crue lepuis son institution, mais s'il a été prédit qu'elle le serait, et si elle l'était par là même bien avant; si le prodige historique de sa croyance est doublé d'un prodige prophétique, comme il en est de tous les mystères chrétiens? Voici, en effet, comment le mystère Eucharistique était exalté au sein des ténèbres impures de l'idolâtrie, et au-dessus même des sacrifices de l'ancienne Loi :
« Depuis le lever du soleil jusqu'à son couchant, mon « nom est grand parmi les nations ; et en tout lieu on « me sacrifie et on offre à mon nom une Hostie pure^»
« Quel est le Bien et quel est le Beau, si ce n'est le « Froment des élus et le Vin qui germe les vierges^? »
Cette question ainsi posée cinq siècles à l'avance, dans cette lumière prophétique où tous les temps sont comme dans un éternel midi, s'impose aujourd'hui avec l'autorité de vingt siècles de témoignage. Oui : « Quel est « le Bien, quel est le Beau, si ce n'est le Froment des a élus et le Vin qui germe les Vierges ? » Cette croyance à l'Eucharistie, dont le fait seul balance de son poids toutes les difficultés qu'on peut y faire, n'est pas en effet tellement renfermée dans l'àme des parfaits croyants, qu'on puisse se demander si elle n'y serait pas illusoire. Elle éclate en eux et autour d'eux en Bien et en Beau, et par conséquent en Vrai, sur le témoignage desquels ce n'est pas se risquer d'y croire. Tous les fruits d'or du christianisme germent de là : la Sainteté, la Virginité, j le Martyre, l'Apostolat, le Zèle do la vérité, les fiammes I delà Charité, les Œuvres, la sagesse des institutions,