ET DES MORTS
Le monde repose sur la Justice. C'est ce qui fait qu'il est ordonné, c'est ce qui fait qu'il subsiste. Son existence tient à son ordonnance, qui n'est elle-même que sa conformité à de justes lois.
Le monde des corps est ordonné, et cet ordre admirable consiste dans la juste distribution des parties qui le composent, se tenant ou se mouvant chacune à leur place, en nombre, poids et mesure. Tout y est pesé et contre-pesé comme dans une balance : la terre, les mers, les montagnes, notre globe, le soleil, les mondes, comme le grain de sable et le ciron ; et cette universelle pondération ne saurait se rompre sans que tout retombât dan| le chaos et du chaos dans le néant. m
Le monde des esprits a aussi sa pondération, qui consiste dans la Justice. Il y a un ordre moral, donc il y a une justice au fond de cet ordre ; car tout ordre n'est que la justesse ou la justice observées : justesse pour les corps, justice pour les esprits.
L'ordre physique est assuré par le constant assujellis-
scmcnt de la nature entière à ses lois. Il semble ne pas en être de môme de l'ordre moral. Il y en a deux raisons : la première est la liberté, qui fait la prééminence de cet ordre; la seconde, c'est que l'ordre moral ne fait pas son entière révolution ici-bas.
Et ces deux raisons se tiennent :
L'activité libre des esprits leur a été donnée pour qu'ils fussent les artisans de leurs propres destins. En cela ils sont bien supérieurs aux corps, et relativement comme des dieux. Mais, si supérieurs qu'ils soient par la liberté, ils sont assujettis à la responsabilité, qui en est l'exact contre-poids. Leur liberté, en effet, ne peut aller que jusqu'au choix, lequel fait, ils en dépendent. Elle est inscrite dans ses conséquences. Ce qui en fait la grandeur en fait la charge. Par là ils rentrent dans la justice, et par la justice dans l'ordre : ils trouvent la récompense, jui est l'ordre de la vertu, ou le châtiment, qui est l'ordre du crime. Or, cette rencontre n'ayant entièrement pas lieu dans ce monde, si l'ordre moral y est si profondément troublé, c'est donc à la fois, et que la liberté en comporte la violation, et que, la responsabilité qu'elle entraîne ne trouvant pas ses termes ici-bas, l'ordre moral n'y fait pas son entière révolution.
Et puis, il y a une chose qu'il ne faut jamais perdre de vue : c'est que le monde moral, par un grand écart primitif de la liberté humaine, a subi un grand cataclysme, analogue à celui du monde physique attesté par les désordres que nous découvrons dans ses profondeurs. Toutes les traditions de l'univers sont d'accord sur ce fait originel. Deux grands changements en sont résultés. La parfaite Justice dans laquelle l'homme avait été créé comme toutes choses, la vierge Aslrée, comme l'appe-
laient les Anciens, a quitté ce monde, et le Mal en u, pour ainsi dire, pris possession. Puis, Timmortalité terrestre de riiumanité l'a suivie, et la Mort, sur les pas du Péché, est venue couper en quelque sorte la destinée humaine en deux : en deçà la Liberté et la Responsabilité sont restées, mais la Justice et Tlmmortalité n'ont plus été qu'au delà.
Toutefois, grâce au Réparateur de notre nature, intervenant dès lors comme devant la relever, cette rupture n'a pas été éternelle. Seulement la vie humaine est devenue un combat, mais un combat dont le prix a grandi en raison de l'épreuve, et de la grâce qui, en nous y soutenant, nous ouvre le ciel. L'homme, tout blessé qu'il est, peut prendre sa revanche sur le mal qui l'a fait tomber, et avec lequel il est aux prises, et remonter plus haut que son premier état. Il est perfectible à l'infini, à la différence de toutes les créatures inférieures, qui naissent et restent relativement parfaites dan?leur espèce, mais arrêtées dans cette perfection. Cette perfectibilité de l'homme vise le Bien, le Beau, la Perfection mêm Dieu. C'est là le but et le prix auxquels il court et pour lesquels il lutte dans la carrière. Il n'y est pas seul. Le Christ, qui en est le terme comme Dieu, s'en est fait laVoie comme homme. Rectifiée et justifiée par Lui, l'humanité peut dire alors comme le grand Athlète : « Oubliant ce « qui est arrière et m'étendant de tout moi-même en a avant, je tends au terme, au prix de la vocation de « Dieu dans le Christ Jésus ^ »
Cette vocation ne date pas seulement de l'avènement \ historique de Jésus-Christ, et ne s'adresse pas seulement ;
t. Aux Philippienst III, 13, U.
à ceux qui sont nominalement chréliens, mais àTliumanilc tout entière pourvue de la grâce à cet effet dès Torigine : grâce dont l'effusion plus grande depuis Jésus- Christ n'a cependant jamais fait défaut à l'humanité. Ceux mêmes qui, en dehors du Christianisme proprement dit ou du Judaïsme, n'ont pas eu la connaissance explicite de Jésus-Guiust devant venir ou venu, et qui ne seront jugés que sur la loi naturelle, n'ont pas manqué, pour accomplir toute cette loi, du secours de cette grâce. De sorte que tous les hommes, chacun selon ce qu'il lui aura été donné de connaître de la loi naturelle ou révélée, sont l'objet de la même vocation.
La fidélité ou l'infidélité à cette vocation constitue, à des degrés divers, le mérite ou le démérite.
Le mérite ou le démérite! Qui ne connaît ce que la conscience universelle de l'humanité a toujours appelé de ce nom?
Or le mérite ou le démérite impliquent nécessairement un ordre correspondant de justice. Mériter ou démériter veulent logiquement un complément, sans lequel ils n'auraient pas de sens ; et ce complément ne peut être que récompense ou punition : dès lors un jugement répartiteur.
Ce jugement a-t-il pleinement lieu ici-bas? Évidemment non. Sans doute il y a ici-bas de la justice, soit humaine, soit providentielle, sans quoi il n'y aurait nul ordre, et le monde ne subsisterait pas. Mais il n'y a pas la Justice; et ce qui le prouve bien, c'est le désordre. Cette Justice cependant s'atteste vivement par ces réserves, ces protestations, ces ajournements incessants de la conscience privée et publique, qui empêchent le désordre de prescrire et de s'asseoir. De plus, en dehors
de notre justice humaine, si courte pour la peine et nulle pour la récompense, le mérite ou le démérite subsistent de soi, dans ce for intérieur qui est leur domaine fermé à ce monde, et communiquant, par l'expectative ou Tappréhension, avec cette Justice occulte encore, mais certaine, qu'ils attendent ou qui les attend. C'est là même ce qui constitue le mérite : attendre. Quisquis meruit expectat, selon le mot profond de Sénèque, développé par Plutarque dans son beau traité des Délais de la Justice divine. Le mérite cesserait du moment où il serait rétribué. Persévérant et s'accumulant souvent jusqu'à la fin de la vie, qui en est le champ, en raison même de l'injustice de ce monde, il ne peut aboutir qu'au delà. « Soutiens les retardements de Dieu et ne te lasse point « d'attendre, est-il dit au juste, pour que le mérite de ta « vie croisse en plénitude S — jusqu'à ce que la Justice a soit convertie en jugement^, »
Quoadusque Justifia convertatur injudicium : c'est là le mot. Une justice quelconque ne se conçoit pas sans jugement. Ce jugement peut être retardé, dans l'intérêt de la justice même; il peut avoir ses délais, pour laisser se former ses éléments, pour laisser aux justiciables la faculté de se le rendre propice en observant d'eux-mêmes la justice, ou rigoureux en encourant la responsabilité de sa violation ; — et c'est pour cela précisément que la suprême Justice, la Justice même, doit être au delà de ce monde où le mérite et le démérite peuvent s'acquérir ou s'encourir, se perdre ou se regagner jusqu'au dernier jour. — Mais une justice qui n'aurait pas son jour, qui flotterait en promesses ou en menaces sans