‹ Jésus-ChristChapitre 147 sur 158 · Malth., V, G · texte numérisé non relu

Malth., V, G

Le Juste, c'est riiomme qui est en règle avec ce grand devoir de Religion, identique au devoir de justice, et ce nom même de Juste emporte avec lui la belle signification de Pieux. « Nul n'est juste s'il n'est pieux, » dit très-philosophiquement Platon. Aussi, quand le fondement de la Religion vient à manquer dans les États, voit-on s'ébranler les colonnes de la Justice, et la ruine n'a plus contre elle que les futiles étais des expédients.

La conséquence, se référant à tout ce qui précède, c'est que, le bonheur consistant dans la conformité de l'âme avec la Justice, dont le premier principe doit être le premier objet. Dieu, en qui seul elle a son caractère vivant et personnel, c'est de Dieu, c'est en Dieu qu'est le bonheur.

Il n'est peut-être pas de plus grande preuve de la déviation originelle de notre race, et de la vérité du Christianisme la remettant dans sa voie et lui faisant atteindre sa fin, que la folie humaine par rapport à cette capitale question du bonheur.

Car enfin, qu'on se trompe sur ce qu'on doit à autrui, fût-ce à Dieu, c'est déjà un grand égarement. Mais qu'on ne soit pas ramené de cet égarement par ce qu'on se doit à soi-même, qu'on se trompe sur son propre bonheur, qu'on le manque, même ici-bas, et qu'on le perde éternellement en se précipitant en sens contraire et allant se briser contre la nature des choses de toute la violence de l'aspiration humaine au bonheur : c'est là un renversement dont l'homme seul piésente le monstrueux prodige, et qui montre bien à quel point il est alîolé.

Le Christianisme et le monde sont d'accord sur la fin de notre nature : le bonheur. Mais ils sont aux antipodes l'un de l'autre sur la voie qui y conduit : Tamour d'une

part, régoïsme de l'autre; le sacrifice pour le premier, la convoitise pour le second : tellement que l'un est fou si l'autre est sage dans cette poursuite. Qui prononcera? Évidemment le résultat final. Or ce résultat final commence même ici-bas; et c'est là ce qui convainc le monde de folie à son propre point de vue. Dieu, par la grâce de Jésus-Christ, récompense dès la vie présente les sacrifices que nous faisons pour son amour. En échange du détachement spirituel des biens légitimes, et du retranchement sensible des biens mauvais, il nous donne ce qu'on poursuit par toutes ces voies sans l'atteindre : le contentement. Le contentement en essence, en réalité, tout fait: qui ne traverse pas passagèrement notre âme, y laissant le dégoût ou le remords; mais qui en fait le fond et qui en jaillit, répandant autour de nous, sur les moindres choses, un intérêt et un charme que les plus recherchées ne sauraient avoir pour ceux qui y font consister leur bonheur. Qu'on le remarque bien : nous n'aimons pas l'or pour For, les honneurs pour les honneurs, les sensualités pour les sensualités, etc.; mais pour la satisfaction qu'ils sont censés procurer malgré la peine qu'ils coûtent, les supplices et les hontes qu'il faut endurer et essuyer pour les acquérir. Mais nous n'avons ordinairement cette satisfaction qu'en mirage, et le plus souvent le désenchantement et la déception succèdent au labeur de la poursuite, sans que la satisfaction ait un temps de fixité et de durée entre deux. Ce n'est qu'un éclair qui fait ressortir d'autant plus la nuit d'anxiété d'où il nous tire et la nuit du vide où il nous plonge. La vie chrétienne en fait un état, une source en nous, indépendante du dehors, naissant de nous-même, ou plutôt de Dieu et de la grâce de Jésus-Christ en nous, à

proportion que nous nous sevrons de ces faux biens qui font nos peines. — Où est la sagesse? où est la folie?

Mais ce n'est pas seulement une question de sagesse ou de folie, et nous ne saurions laisser dire que les Chrétiens ne sont, à leur façon, que des égoïstes plus ou moins avisés. Des égoïstes ! Mais d'où vient donc que ceux qui ne se déterminent que par le pur égoïsme ont horreur de la vie chrétienne? D'où vient que cette vie ne porte que des fruits de désintéressement, de dévouement et de charité? Non, l'illusion des faux biens de ce monde est encore si grande, même pour le chrétien, si grande aussi l'antipathie de notre nature au sacrifice, qu'elles suffisent à composer son désintéressement et son mérite, et à faire de son bonheur plutôt une récompense qu'un motif déterminant de sa conduite; et c'est la justice de ce bonheur qui en fait la noblesse. Le mobile du Juste chrétien n'est pas en lui, mais hors de lui : c'est l'honneur, c'est le devoir, c'est l'amour, c'est la fidélité pour son Dieu à tout prix : et ce Dieu est Jésus-Crucifié, l'idéal incarné de la sainteté, de l'amour et du sacrifice. L'égoïsme n'est pas sur la Croix, et si la grâce et l'onction qui en découlent font dès ici-bas la félicité du Chrétien, c'est une félicité victorieuse et généreuse; car elle est trempée de larmes et de sang. Le monde n'est donc pas fou seulement sur la question du bonheur, il est vil et il est coupable.

Cela était moins inexplicable avant le Christianisme. Les hommes, ayant pour ainsi dire perdu la piste de la vérité divine, avaient perdu par suite celle du bonheur. L'égarement des passions n'en était pas la seule cause. Les sages eux-mêmes étaient divisés en mille écoles sur le bonheur et le plaçaient en autant de sens opposés.

Enfin les religions, loin de rectifier la déviation humaine, la portaient jusqu'à la perversion. Cet état s'aggravant de plus en plus était devenu horrible. Le monde, dévoyé dans la région de l'ombre de la mort et s' abîmant dans l'espace infini delà dissemblance, courait le risque d'une entière destruction.

Ace moment la Lumière éternelle se leva d'en haut sur le monde, et, éclairant toutes choses, montra qu'en toutes choses l'humanité avait perdu sa voie et était à l'opposite de sa fin, le bonheur. Le Christ commence par poser les Béatitudes. Il en fait voir l'objet et le chemin : V objet : Dieu même, connu et possédé dans l'infinité de tous les biens dont il est la source : ce que l'humanité dans tous ses rêves de bonheur n'avait jamais imaginé; le chemin : la justice, coordonnée dans toutes ses applications : Dieu, les hommes, soi-même; et cette justice obligeant à satisfaire d'abord pour le mal commis, puis à remonter la pente qui nous y entraîne sans cesse : le sacrifice, unique chemin du bonheur, parce qu'il l'est de la justice ici-bas. — Voilà l'Évangile.

Le monde en était si loin qu'il lui parut folie. Bienheureux ceux qui pleurent? Bienheureux les pauvres? Bienheureux les pacifiques? Bienheureux ceux qui souffrent persécution? Perdre sa vie pour la sauver? Jeter ces affirmations en plein monde païen de Tibère et de Néron?... Mais quelle marque plus éclatante de la Sagesse éternelle que d'avoir lancé une telle doctrine dans un tel monde? quelle preuve plus manifeste de la Toute-Puissance que de l'avoir fait recevoir, que d'avoir retourné ainsi les pôles de l'âme? — C'est que c'est la Vérih même; la vérité sur l'objet et le chemin de la destiné» humaine : le bonheur. Et le monde ainsi éclairé, ainsi

LE CHRIST, FÉLICITÉ DES ÉLUS. 4ol

averti, est impardonnable, est insensé de continuer à se méprendre.

Mais il y a plus. Le Christ ne s'est pas borné à la doctrine du bonheur par le sacrifice, si vraie qu'elle soit, si conforme à la raison et à l'expérience, puisqu'elle n'est autre au fond que celle de la vertu élevée à sa plus haute puissance dans son objet, Dieu, et dans ses conditions, le sacrifice. Ces conditions, portées non-seulement jusqu'à se résigner au sacrifice, m'ais à l'embrasser et à l'aimer, eussent paru désespérantes à la faible humanité, et la face horrible de l'Évangile lui eût trop caché ce céleste royaume du bonheur qui ne peut être emporté d'assaut que par les vaillants. Alors Dieu, par un amour qui le révèle encore plus que la sagesse de l'Évangile et que la puissance de son établissement, est descendu luimême dans l'arène de notre mortalité, il s'est fait notre chef dans le sacrifice, il y a passé le premier, il en a épousé l'horreur, il a porté sa croix, et nous n'avons eu qu'à le suivre. Le terme s'est fait la voie, et par là même a été anticipé. Cette voie du sacrifice a été déjà du bonheur. Elle a été non-seulement éclairée par la lumière du modèle de toute sainteté, non-seulement aplanie par la force divine à laquelle rien ne résiste, mais charmée et embaumée par la suprême grâce de l'amour. Le Crucifié a mis les délices de sa Divinité dans la Croix même, l'attrait de la volupté dans la souffrance, de la vie dans la mort. Il a vaincu pour nous celle-ci en la traversant, et, tout en étant ainsi avec nous en deçà dans le sacrifice, il nous tend les bras au delà dans la gloire, et se présente à nous avec son bonheur éternel tout prêt à nous recevoir.

Telle est la magnifique économie du salut humain

4d2 science doctrinale DE JÉSUS-CHRIST.

et la solution pratique du bonheur par Jésus-Christ.

S'obstiner après cela à chercher encore le bonheur en dehors de lui, aller le mendier à la misère des créatures, se prendre à la grossière illusion de leurs attraits, qui ne sont que l'ombre éphémère opposée à l'éternelle beauté, vouloir le ravir bassement par égoïsme au lieu de le gagner noblement par le sacrifice, c'est renouveler le crime de Prométhée, c'est manquer le bonheur icibas et atout jamais.

Si ce n'était encore qu'ici-bas! la folie serait courte. Nous nous arrangerions de cette misérable et mortelle vie, faute de mieux. Chacun y ferait son lit à sa guise et 'en accommoderait par nécessité et par désespoir, ou par amoindrissement et rétrécissement de soi-même : non sans rêver toutefois un état meilleur où, sans autre effort que notre volonté, nous romprions avec celte condition chétive et funeste pour en contracter une grande et heureuse infiniment, déposant ce joug de mort et nous donnant des ailes pour planer au-dessus et nous élancer par delà.

Nous faisons tous ce rêve. Pourquoi? C'est qu'il tient du réveil.

Chacun de nous fait son éternité dans le temps. Et le temps est si court ! l'Éternité si grande ! Combien cette considération n'est-elle pas faite pour l'emporter sur toutes nos hésitations et nos faiblesses, alors môme que le sacrifice ne serait pas le généreux secret du bonheur dans le sacrifice même! « C'est pourquoi, écrivait « l'Apôtre à ceux de Corinthe,nous ne défaillons point : a mais bien qu'en nous l'homme extérieur se dissolve, « cependant l'homme intérieur se dégage de jour en « jour. Car ce peu de souffrances passagères du présent

« opère en nous, par delà toute mesure, un poids éter- « nel de gloire. En nous, qui ne nous prenons pas à ce « qui se voit, mais qui nous attachons à ce qui ne se voit « pas. Car ce qui se voit est du temps ; ce qui ne se voit « pas est éternel ^ »

Ce qui se voit ne se verra bientôt plus, et sera comme n'ayant jamais été. Ce qui ne se voit pas se verra et sera toujours. Et toutefois, ce qui se voit dispose à jamais pour nous de ce qui se verra.

Qu'est-ce qui se voit et ne se verra plus? C'est Jésus- Christ crucifié, par opposition à tous les faux biens de ce monde dont il réclame et adoucit après lui le détachement. Qu'est-ce qui ne sevoitpaset se verra toujours? C'est le môme Jésus-Christ manifesté dans la gloire, dont le gain ou la perte seront éternels. «Au vainqueur, « dit-il, je donnerai' le dictame caché du bonheur, « "distillé de l'arbre de vie qui est dans le paradis de « mon Dieu ^ » « Je lui donnerai de s'asseoir avec moi « sur mon trône, comme j'ai vaincu aussi, et me suis « assis avec mon Père sur son trône ^; parce que, sous « le poids, il a eu patience, qu'il a souffert pour mon « nom et ne s'est point lassé *. » « Et voilà, je fais toutes « choses nouvelles. C'est ici le tabernacle de Dieu avec « les hommes, et il habitera avec eux, il sera leur Dieu « et ils seront ses fils. Et Dieu essuiera toute larme de ft leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus « ni deuil, ni sanglots, ni douleurs, parce que ce qui « était premièrement sera passé. — Mais les lâches, les

1, lime aux Corinthiens, IV, IG, 17, 18,— 2. Apocalypse, II, 7 17. — 3. W., ni, 21. — 4. /(/., II, 3.

(( impies, les exécrables, les meurtriers, les fornicateurs, « les idolâtres et tous les artisans de mensonge, à tous « ceux-là leur part sera l'étang de feu et de soufre, qui « est la seconde mort \ » celle qui ne finit pas.

Ces grandes images expriment la croyance universelle du genre humain, rectifiée et portée par le Christianisme à sa plus grande hauteur. Elles ne sont qu'une ombre de la réalité, dont rien de la nature humaine ne saurait nous donner une exacte idée, parce qu'elle est surnaturelle. Cependant, comme cette nature, si dégradée qu'elle soit ici-bas, porte en elle, surtout depuis qu'elle a été touchée du Christianisme, le germe de ses grands destins, nous n^ayons qu'à la consulter pour les y retrouver.

N'est-il pas vrai que la vertu, même dans l'épreuve, et surtout la vertu sur-naturalisée par la grâce, a un charme indicible dans le cœur du juste? Eh bien! c'est là comme une libation de cette coupe inépuisable de délices qui abreuvera éternellement les âmes dans le ciel. Agrandissez ce charme infiniment; de cette goutte faites un Océan; dégagez-le à jamais des épreuves qui l'ont fait mériter; que la Vertu, la Vérité, la Justice, apparaissent dans leur infinie beauté, non pas idéales, abstraites, voilées; mais réelles, vivantes, face à face, et telles qu'elles sont dans le foyer d'où elles rayonnent : Dieu; que l'âme humaine dont elles sont la passion innée et insatiable, les saisisse, les possède, les pénètre et en soit pénétrée, par une transfiguration qui les lui assimile éternellement et infiniment, et vous aurez une telle idée du ciel, que sa perte seule suffira pour vous donner une

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