Perse, saUrelll
grâces de son Humanité, tous les attraits de son Amour et tout le poids de son Sacrifice : poids de bonheur ou de malheur éternel, selon que nous l'aurons confessé ou renoncé, selon que nous aurons embrassé ou répudié sa Croix dans cette courte vie !
Quand on pénètre dans le Christianisme et qu'on en découvre les aspects et les horizons, on ne revient pas d'élonnement, que tant d'esprits curieux, tant de grandes Ames, qui s'éprennent si futilement du merveilleux dans les moindres choses de l'art humain et qui en sont partout en quête, ne soient pas intéressées, saisies, transportées par sa magnifique grandeur et son émouvante beauté. Car enfin, c'est une Action, dans le sens dramatique du mot; et s'il est vrai qu'un drame intéresse d'autant plus qu'il imite mieux la vérité, qu'est-ce donc de celui-là qui est la Vérité môme; qui ne s'agite pas seulement devant nous, mais en nous; qui saisit les spectateurs et les met en scène, et où il va de tous leurs intérêts? Quel tableau! quel spectacle! Tout, absolument tout, s'y voit, s'y meut, s'y déploie et s'y résout, s*y noue et s'y dénoue : Dieu, avec tous ses attributs; la Création, avec toutes ses merveilles; l'Humanité, avec toutes ses agitations; le Ciel et ses mystères, la Terre et ses épreuves, l'Enfer et ses fureurs, le bien et lé mal,
la liberté et la Providence, le péché et la grâce, la vie et la mort du plus petit comme du plus grand, et nonseulement des individus, mais des sociétés, des nations, du genre humain ; l'origine, le cours et la fin des choses : tout cela en jeu, en lutte, en vivante action.
Et au milieu de^tout cela, le Christ, héros de tout le poëme, pour qui, par qui, en qui tout se dégage, s'explique, se rapporte et se coordonne, trouve la raison, le moyen et la fin de sa destinée : le Christ pour Dieu, l'humanité pour le Christ; les choses supérieures et les inférieures trouvant en Lui leur consistance et leur centre de gravitation.
Pour Lui le monde et l'humanité, pour Lui les révolutions des empires, pour Lui le Peuple Juif dans ses deux états, pour Lui les Prophéties et l'attente universelle du genre humain. — Par Lui le salut du monde, par Lui les miracles, par Lui les Apôtres et les Martyrs, par Lui la destruction du Paganisme et la formation d'une nouvelle humanité, par Lui l'Église et sa perpétuelle action. — En Lui Dieu et l'homme, l'infini et le fini, le Créateur et la création ; en Lui la sagesse, la vérité, la justice, la paix, la gloire, la force, le progrès, la stabilité et l'harmonie des âmes, des familles, des sociétés, des empires, du monde: tellement que, hors de Lui, il n'y a que le mal, la nuit, la mort.
Et ce n'est là encore qu'un aspect restreint à la scène de ce monde, ayant pour horizon le temps. Mais cet aspect s'élargit à l'œil éclairé, cet horizon se laisse percer par des inductions rationnelles, que la Foi, s'appuyant sur ce qui se voit, transforme en argument de ce qui ne se voit pas encore, et des suites infinies nous apparaissent par delà, où toutes choses se rangent à
Tordre éternel, et où ce grand CHRIST vainqueur, l'Enfer et la Mort sous ses pieds, rayonne à jamais dans la gloire avec ses Élus.
Que si maintenant, de cette impression générale nous venons à considérer la marche et la déduction de cette grande Doctrine, quelle ordonnance ! quelle économie I
Cette série de dogmes principaux dont nous avons exposé l'enchaînement, et où Jésus-Christ nous a apparu sortant de Dieu et retournant à Dieu, nous a offert deux mouvements de Dieu : l'un un mouvement d'amour et de miséricorde, par lequel il tend et il descend à sa créature; l'autre, un mouvement de puissance et de justice, par lequel il remonte et il élève avec lui celte créature à la participation éternelle de sa Divinité. Le point où il arrive au plus bas, et où, après s'être arrêté quelque temps dans l'anéantissement de son amour, comme le soleil d'hiver dans son solstice, il remonte dans sa puissance et dans sa gloire, est son Incarnation, sa vie humaine, sa mort sur la croix, centre de tout le système de la science doctrinale, comme ill'est de la science historique de Jésus-Ciirist. Jusque-là, en effet, Dieu nous apparaît sortant d'abord de sa Trinité inaccessible où il se suffit éternellement, et créant le monde par son Verbe. La Création est le premier pas de Dieu hors de lui-môme. Il donne de ce qu'il a en plénitude, la vie. Il fait acte de grandeur, en faisant acte de munificence et de bonté. S'il est vrai, en effet, que telle soit la propension naturelle de toute grandeur véritable qui, sûre d'elle-même, n'a d'autre moyen de s'enrichir encore qu'en donnant, et de s'élever qu'en s'inclinant et se déversant, combien doit-il en être ainsi de la grandeur infinie, de Dieu I Plus il descendra ainsi, et plus il se glorifiera, et le seul
Grand pourra descendre infiniment à proportion de la misère de sa créature. Son anéantissement même fera sa suprême grandeur, celle de son Amour, et il sera d'autant plus le Grand Dieu qu'il sera le Bon Dieu. — C'est pourquoi Dieu ne s'arrête pas à la création matérielle, à la nature insensible qui n'a pas conscience de son bienfait et qui n'est pas capable de l'en glorifier. Il ç^rée la nature morale, et dans celle-ci l'homme, par un amour de choix. Il imprime son Verbe en lui, il l'en illumine, et lui donne de quoi lui rendre, comme à un vivant miroir de sa face. Il lui donne à cet effet la liberté pour lui faire acquérir le mérite, et par le mérite un titre à sa possession. Don immense, puisqu'il implique le risque de l'ingratitude et de l'offense ! C'est là le second pas de Dieu hors de lui-même. — Mais, quoi qu'il fît de bien et quel que fût son mérite, l'homme, être fini, ne pouvait rendre à Dieu ce qu'il en recevait et le glorifier en proportion de sa Majesté, c'est-à-dire sans proportion. Il ne pouvait pareillement entrer en partage de sa gloire. C'est pourquoi, Dieu, suivant toujours l'inclination de sa bonté, fait un troisième pas. Il résout 'd'épouser la nature humaine par sa Grâce, de la joindre dans son Verbe à sa Divinité, et de faire de lui le Premier-né de toute créature, l'héritier de toutes choses, pour les lui rapporter dignement, et par lui nous rendre les enfants adoptifs de sa Paternité et les cohéritiers de son Fils unique. — Mais voici que l'homme, dans cette liberté qui lui avait été donnée pour correspondre à un si grand bienfait, s'enivre de ce bienfait même à l'instigation de l'Esprit d'orgueil et de révolte, et voulant ne le devoir qu'à lui-même, il viole la limite qui marquait sa dépendance. Par là même il s'y brise. Il perd la grâce.
il perd la nature immortelle dans laquelle il avait été créé, et il encourt, non-seulement la mort temporelle, mais la seconde mort, réternelle. Ce n'est là pour Dieu qu'une provocation à descendre plus encore, non plus à sa créature indigente qu'il avait tant enrichie jusque-là, mais pécheresse et vouée par elle-même à une éternelle perdition ; non plus seulement par bonté et par amour, mais par une infinie miséricorde. Le Verbe, Fils de Dieu, par qui les premiers grands dons de la nature et de la grâce avaient été faits à l'humanité, se penche vers son épouse pour la ressaisir dans l'abîme de maux où elle s'est précipitée, pour relever d'autant la gloire que Dieu s'était proposée en créant le monde, et, en exaltant infiniment celle-ci par son sacrifice, y élever l'homme par la surabondance de grâce qui en jaillira. Suivant ce plan incliné de la bonté, de l'amour et delà miséricorde qui sont le propre de la grandeur, le Verbe devient le Messie, il s'annonce; et, s'il tarde et se fait désirer, pour que l'humanité faisant l'expérience de sa misère en devienne plus apte à sa guérison et ne soit pas tentée cette fois de n'en devoir le grand bienfait qu'à elle-même, il est comme impatient de se montrer, comme il le fait sous mille figures et dans mille prophéties, jusqu'à ce jour marqué de la plénitude des temps où il paraît, où il se fait LE CHRIST. Là il louche le fond de notre abîme. Il revêt tous nos maux pour les expier. Il naît dans une crèche, il vit dans les épreuves de la contradiction et de la persécution, il meurt dans l'opprobre sur une croix. 0 anéantissement ! mais ô grandeur l
Mais, à partir de là, il remonte, et nous fait remonter avec lui dans sa puissance et dans sa gloire. Il se ressuscite. Il s'élève à son ciel qu'il nous ouvre. Il se fait
les prémices des vivants après s'être fait les prémices des dormants. Il retire des limbes tous les Justes des temps passés. Il tire à soi tous les Justes des temps futurs. Il foudroie le Paganisme, et dissipe, comme les impurs fantômes de la nuit au retour du jour, toutes les monstrueuses divinités du vieux monde. Il fait prévaloir sa doctrine sur tous les mépris de la sagesse humaine et toutes les révoltes de la corruption. Il la fait rayonner jusqu'aux extrémités du monde par des hommes de rien. De celte humanité si déchue et si misérable il fait surgir les Apôtres, les Confesseurs, les Vierges, les Martyrs, les Docteurs, les Saints : tous ces athlètes de stature surhumaine, tous ces géants de vertu, de force, de courage, de sacrifice, de charité, de science, de génie chrétien qui réforment, sanctifient, consolent et illuminent le monde comme autant d'astres dont il est le Soleil. Pour mieux faire éclater sa Divinité dans tous ces effets, il les renouvelle et les entretient par les mêmes moyens qui les ont produits, c'est-à-dire sans moyens et contre tous moyens humains : sa Croix, son Eucharistie : le néant doué de sa vertu, et qui n'a d'apparence que pour la faire ressortir. Sur le même fondement il dresse et il soutient son Église, dans la faiblesse de laquelle il fait éclater sa force, sa lumière, sa sainteté, et qui trompe éternellement par le dehors ceux qui méritent de s'y tromper, par l'orgueil qui les retient d'y entrer et qui les pousse à s'y heurter. Enfin, après avoir ainsi mis à la portée de l'humanité, et tellement à sa portée qu'ils lui paraissent au-dessous d'elle et qu'elle n'a qu'à se baisser pour les recueillir, tous les éléments de sa guérison ei de son bonheur, de sa grandeur et de sa gloire, l'héritage céleste, le royaume de Dieu, il vient. Souverain
Juge des vivanls et des morts, clore son œuvre; convertir en jugement cette Justice à laquelle il a satisfait le premier, distribuer à ses compagnons de combat les parts de la victoire qu'il leur a fait remporter en se faisant leur Chef, et sanctionner, par le malheur de sa perte éternelle , le sort de ceux qui en le réprouvant se sont euxmêmes réprouvés.
Telle est l'évolution du Dogme chrétien, qui, plus on l'envisage, plus on l'étudié, plus on considère l'ensemble, plus on observe les détails, ne peut manquer au moins de prendre rang, et le premier rang, parmi toutes les conceptions proposées à l'esprit humain.
Eh bien, je le demande de rechef, d'où vient qu'il n'intéresse pas? d'où vient qu'on n'a pas même souci de le connaître? d'où vient qu'on se pique presque de l'ignorer?
La raison en est simple :
C'est qu'il est vrai. Il manque pour nous à ce grand tableau le coloris de la fantaisie et le vernis de la fiction.
Figurez-vous qu'un homme, poëte ou philosophe, Homère ou Platon, ait inventé cela, ait inventé la Trinité, la Création, l'Incarnation, la Rédemption, l'Eucharistie, l'Église, le Jugement, le Ciel et l'Enfer, tous nos dogmes chrétiens avec leur magnifique enchaînement; en un mot la grande figure de Jésus-Chiusï sous tous les aspects et les états où il nous apparaît dans ce cycle admirable qui, se développant à travers les ûges, va du sein de l'éternelle gloire à la Croix, et de hi Croix revient à l'éternelle gloire : nous en ferions un Dieu. Ce serait r homme incomparable, de proportions colossales, auquel la conscience universelle décernerait avec justice le titre de Fils de Dieu , ce serait le Dieu vivant qu'il faudrait adorer, etc., etc.
C'est ce qu'on a dit de Jésus, en le prenant pour un rêve d'homme. Mais il se trouve que Jésus-Christ n'est pas un être de roman, que son œuvre est tout ce qu'il y a de plus historique et de plus véridique, et que par là même Jésus-Christ est d'autant plus digne de nous émouvoir; et alors, si adorable qu'il fut comme fiction, il perd toute sa valeur à nos yeux comme vérité. Ce n'est pas une imitation de Dieu , c'est Dieu môme, et aloi's ce n'est rien.
Ce n'est rien parce que c'est tout : rien, comme fantaisie de l'esprit humain, nous laissant à nos passions ; tout, comme vérité et sainteté assiégeant nos consciences; nous obligeant, mais nous aidant aussi à être honnêtes, vertueux, chastes, désintéressés, justes, saints. Voilà ce qui en fait la grandeur et la beauté; voilà la marque souveraine de sa vérité, et en même temps ce qui empêche de le reconnaître et de le goûter, bien qu'il porte en soi le seul vrai bonheur. Son éclat trop vif blesse nos yeux épris des ombres, comme la lumière du jour pour les prisonniers de la caverne de Platon. « L'homme sensuel ne perçoit pas les choses qui sont de (( l'Esprit de Dieu et elles lui sont folie', parce que c'est « par cet Esprit qu'il en faut juger >. » Et alors il se les nie à lui-même, ou il ne les entrevoit que comme à travers un songe dont il ajourne le réveil.
Mais, Oins tes yeux de collyre afin de voir ^ , — dit le Christ à ce grand aveugle que saint Paul , dans le passage précité, appelle animalis homo, et dans le texte grec V homme psychique, c'est-à-dire dont l'âme emprisonnée dans l'ordre exclusivement naturel s'y épaissit et