INSUFFISANCE DE CES DEUX RAPPORTS
l'assentiment du genre humain, acquiert par cela même le plus haut degré de probabilité. — Le dogme de la chute n'est pas seulement l'expression d'un état particulier et transitoire de la raison et de la moralité humaine : c'est la confession spontanée, en style symbolique, de ce fait aussi étonnant qu indestructible, la culpabilité ab ovo, l'inclination au mal de notre espèce. Malheur à moi pécheresse, s'écrie de toutes parts et en toute langue la conscience du genre humain ! Vœ nobis, quia peccavimus ^ ! »
Voilà un commencement d'explication à l'objection que Voltaire, sans s'y arrêter toutefois, acceptait trop complaisamment de l'Athée : l'énigme du mal dans le monde, impliquant Vidée horrible et absurde d'un Dieu qui n'aurait fait des créatures que pour les tourmenter.
La conscience du genre humain, plus sensée et plus véridique, a répondu partout et toujours : Non, c'est moi qui suis la coupable. Dieu ne m'a pas fait telle; c'est moi qui me suis dégradée : me, me, adsum qui feci !
Il est donc vrai, et chacun de nous du reste porte en soi le stygmate de cette vérité, qui bat dans nos artères et adhère à nos os, l'humanité, partout et toujours, est en chute et en rupture par rapport à l'ordre et au bien, à cet ordre et à ce bien qui reluisent dans la Nature, qui réclament dans la Conscience, qui se dégagent du désordre humain par la Providence, et que nous rapportons invinciblement à cet Être nécessaire, ainsi attesté une fois de plus par le témoignage même du mal.
De là pour l'homme un besoin autre et plus fort
1. Proudhon, Système des contradictions économiques , 1. 1<"", p. 344-
encore que tous ceux que nous avons reconnus, d'entrer en rapport avec cet Être : besoin de délivrance, de réconciliation, de religion réparatrice de la rupture.
C'est ce besoin qui, sans exclure les autres, a surtout prédominé dans rhumanité, et dont toutes les religions de la terre ont affecté le mode. Partout et toujours l'expiation, partout et toujours le sacrifice : sacrifice, non de simple ofifrande et de simple dépendance, mais de réparation, de satisfaction, de rédemption.
De tous ces instincts, de tous ces besoins, et de toutes ces Yoix de la nature en nous, surtout du sentiment de notre misère redoublé par celui de notre grandeur, de notre grandeur native à reconquérir, s'est formé dans le monde humain une seule voix, un seul cri; une instance unanime et incessante à faire sortir Dieu de ce silence de la nature où il se montre trop pour ne pas se faire désirer et pas assez pour nous satisfaire ; de ce mystère de la conscience où il rend des oracles dont nous avons la fatale puissance d'étouffer la voi\; de ces voiles de sa Providence où il s'enveloppe de nos agitations et qu'il ne déchire parfois que par des éclairs de présence qui redoublent l'obscurité qui se reforme sur lui tout aussitôt ; surtout de cette rigueur de justice dont les sourds grondemeflts se font entendre sous tous nos désordres, et dont les délais sont plus redoutables que les coups. — Utinam dirumperes cœlos et descenderes ! « Que ne romps-tu les cieux pour en
descendre ! » s'écriait toute TAnliquité sacrée par la
voix d'Isaïe^ — « Qu'il vienne dissiper les ténèbres qui « me cachent les biens et les maux et qu'il ne se fasse « pas longtemps attendre ! » s'écriait TAntiquité profane par la bouche de Platon^. — Et l'humanité moderne elle-même, après avoir répudié ce Dieu qui avait trop saintement répondu à notre misère pour ne pas soulever les révoltes de notre corruption, s'est prise à l'appeler de nouveau :
Brise cette voûte profonde Qui couvre la création.
Soulève les voiles du monde Et montre-toi. Dieu juste et bon ^ !
Mais l'expression humaine la plus digne qu'ait revêtue ce sentiment universel me paraît être cet hymne, remontant à la plus haute antiquité, et dont toutes les langues se sont disputé la traduction :
« Boi glorieux des immortels, adoré sous des noms divers, éternellement tout-puissant, auteur de la nature, qui gouvernes le monde par tes lois, je te salue I II est permis à tous les mortels de t'invoquer ; car nous sommes tes enfants, ton image, et comme un faible écho de la voix, nous qui vivons un moment et rampons sur la terre. Je te célébrerai toujours, toujours je chanterai ta puissance. L'univers entier t' obéit comme un sujet docile. Tu diriges la raison commune, lu pénètres et fécondes tout ce qui est. Roi suprême, rien ne se fait sans toi, ni sur la terre, ni dans le ciel, ni dans la mer profonde, excepté le mal que'commettent les mortels insensés. En accordant les principes contraires, en fixant à chacun ses
1. Isaïe, LXIV, 1. — 2. l^Mon^ Deuxième Alcibiade , — 3. Alfred de Musset, Espoir en Dieu,