‹ Jésus-ChristChapitre 22 sur 158 · Jean, X, IT · texte numérisé non relu

Jean, X, IT

Ainsi peut-on conclure, de lapuissancede Jésus-Christ sur sa mort, qu'il n'a fait qu'y reprendre une vie dont il avait en lui le principe ; qu'il n'est pas tributaire de cette vie au hasard et à l'accident d'une naissance humaine comme chacun de nous; qu'il a dominé la sienne, qu'il l'a faite et disposée avant comme après : qu'en un mot, de même qu'il est et qu'il sera, il était avant de paraître.

Mais la foi ne nous enseignerait pas cette vérité ; la raison ne la tirerait pas par induction logique de celte puissance de vie que je viens de montrer en Jésus- Christ, que le fait encore suffirait à faire courber la tête. Et c'est ici qu'il faut nous donner le spectacle de ce que j'appellerai le surnaturel historique de notre foi.

Qu'il ait été question de Jésus-Christ avant sa naissance ainsi qu'il en est question après sa mort, n'est-ce pas un fait indiscutable dans sa réalité historique, immense dans ses proportions, et qui celui-là défie toute approximation?

Nul ne l'ignore aujourd'hui, grâce à l'incrédulité de ce siècle, qui semble n'avoir provoqué la discussion du Christianisme que pour vulgariser sa démonstration et la sceller de ses aveux, quand Jésus-Christ vint à naître clans une obscure bourgade de la Judée, le monde entier était agité de son attente. Plus de soixante ans avant, il terrifiait de sa future domination ce vieux monde romain (|ui sentait n'avoir tant travaillé, tant accumulé de puis-

mce, tant prospéré, n'avoir été appelé dès son origine à une si prodigieuse fortune, n'avoir ramassé par une si habile politique et de si nombreux et heureux triomubes l'univers entier en unité sous sa loi, que pour Lui,

si enveloppé qu'il fût dans son mystère. Je ne connais pas un seul publiciste profane qui n'ait rendu à sa manière ce pressentiment universel. Je citerai notamment PolybeS Tite-Live^ Cicérone Virgile^, SuétoneS Tacite ^ Plutarque^ Josèphe enfin, ce juif trafiquant de prophéties au service des Romains, et transportant aux étrangers, dit Bossuet, les espérances de Jacob et de Juda^. Ce n'est pas en l'air que j'indique ces témoignages. Je les ai produits ailleurs. Je vais les grouper îci en les éclairant d'un jour plus vif. On i^e saurait trop y ramener l'attention.

Tout le monde connaît les célèbres passages de Tacite, de Suétone et de Josèphe, redisant dans les mêmes termes cette persuasion générale dont la source remontait à d'antiques livres sacerdotaux ^ et dont tout V Orient, dépositaire de cette très-ancienne et constante opinion^ retentissait plus que jamais , que dans ce temps allait sortir de la Judée le gouvernement universel des choses.

Assurément ce sont là déjà des témoignages décisifs de cette préexistence de Jésus-Curist, occupant de vieille date et ébranlant dès lors le monde ancien; surtout si on remarque que ces témoignages, loin d'être inspirés à leurs auteurs par une crédulité sympathique à l'événement, crédulité en tout cas singulièrement heureuse, avaient à surmonter chez eux tous les préjugés romains et payons. Non, c'est la froide histoire garantissant le fait de toute l'inintelligence du sens.

1, Hist., prologue, liv. 1, 4.— 2. Liv. I, n*»» i et 55. Liv. IX.—

3. Orat. de Arusp., Respons., IX ; — De Divinat., lib. II, cap. Liv. —

4, Pollion. — 5. Vit. Octav. Aug., cap. xciv; — In Vesp. — 6. Hist., lib. V, cap. xiii. — 7. De la fortune des Romains, n» 33. — 8 . Guerre des Juifs, eh. xxxi.

Il est vrai que Jésus-Christ avait paru sous Auguste. Oui, mais il venait de mourir sous Tibère ; et de quelle mort! Assurément, cette mort ignominieuse en Judée aurait dû faire évanouir à jamais tout crédit à son triomphe à Rome. Cependant, c'est après cela que ce bruit d'une domination universelle devant partjr de la Judée prend plus de consistance que jamais. D'où il faut conclure nécessairement que ce n'est pas à la vie mortelle de Jésus-Christ qu'il faut rapporter la cause de ce mouvement, mais à une action antérieure h sa naissance ou postérieure à sa mort, si ce n'est à l'une et à l'autre à la fois.

Ce dernier sentiment est le vrai. Nous sommes en effet ici à la ligne d'intersection des deux âges, païen et chrétien. La mort de Jésus-Curist n'avait pas fait obstacle à la persuasion générale du grand changement qui devait s'opérer dans l'humanité. Cette persuasion partait donc de plus loin, comine le disent d'ailleurs ses témoins : Vêtus et constans opinio; et ceci suffit à la démonstration de l'action antérieure de Jésus-Christ. Mais, non-seulement cette persuasion ne s'était pas éteinte à sa mort : elle s'était accrue. D'où il est nécessaire d'induire l'action postérieure de Jésus-Christ. Le Christianisme naissant fournissait déjà à Néron des martyrs, dont Tacite était l'historien , comme il était l'historien de l'attente prophétique du Christianisme. Tacite se trouve ainsi le grand témoin, et de lavis antérieure et de la vie postérieure de Jésus-Christ, et des Prophètes et des Martyrs.

Mais remontons plus haut ; plaçons-nous avant la naissance dp Jksus-Ciirtst, à ce point où nul homme n'étaut onrorn ne saurait faire parler de lui.

Ici, deux autres grands témoins se présentent, et leurs dépositions ont d'autant plus de portée qu'ils sont encore Técho universel de leur temps : Gicéron et Virgile.

Le premier s'exprime ainsi : « Nous conservons les « vers que l'on dit avoir été proférés par la Sibylle agi- « tée du dieu, dont un interprète, s'autorisant d'un c( faux bruit très-répandu parmi les hommes , devait « prendre texte, pour faire au sein du Sénat cette mo- « tion, que celui-là qui est vraiment notre roi fût re- « connu pour roi^ si nous voulions être sauvés. » Et Gicéron, dans son scepticisme entamé, ajoute : « Quel « homme, quel temps cette prédiction regarde-t-elle* ?...»

Si nous n'avions que ce seul passage de Gicéron, je reconnais qu'on ne pourrait pas s'y appuyer entièrement. Gependant, pour l'intelligence de son rapport avec ce qui va suivre, il faut relever ceci : Qu'on ne saurait y voir aucune allusion politique, comme serait l'avènement de Gésar. Telle n'est pas la préoccupation de Gicéron dans ce traité exclusivement critique de la Divination. Ges mots : Quel homme, quel temps cette prédiction regarde-t-elle? montrent le vague de sa pensée. Geux-ci encore : Celui-là qui est vraiment notre roi^ sont

1. Sibillae versus observamus, quos illa furens fudisse dicitur. Quorum interpres nuper, falsa quadam hominum fama, dicturus in senatu putabatur, eum quem rêvera regem habebamiis, appel landiim qiioque esse regem, si salvi esse veîlemus. Hoc si est in libris, in quem homiiiem et in quod lempus est? {De Divmat, Lib. II, cap. Liv). — Ces oracles des Sibylles, commentés plus de deux cents ans avant Jésus- Christ par l'école helléno-hébraïque d'Alexandrie, avaient reyu la sève prophétique et la faisaient circuler dans tout le monde romain. — Voir les savants articles de M. Ferdinand Delauuay dans le Correspondant des 10 et 26 février 1874, résumant les travaux considérables qui ont été faits sur ce sujet.

exclusifs d'une royauté à faire, et impliquent une suprématie mystérieuse, existant déjà, et qu'il s'agit seulement de reconnaître. Enûn ceux-ci : Si nous voulons être SAUVÉS, jettent la pensée dans un ordre indéterminé, et, sinon dans l'opinion de Gicéron, du moins selon la portée de l'oracle qu'il ne fait que rapporter, doivent s'entendre d'un salut générique humain.

J'adhérerais donc déjà à ce sentiment, que.nous avons affaire là à ce même bruit général qui devait se formuler plus tard d'une manière plus précise sous la plume de Tacite et de Suétone, et que Gicéron lui-même caractérise par ces mots: /a/sa quidern hominum fama; sentiment qu'un critique moderne exprime ainsi : « Les Romains, tout républicains qu'ils étaient, attendaient, du temps de Cicéron, un roi prédit par les sibylles, comme on le voit dans le livre de la Divination de cet orateur philosophe. Les misères de leur république en devaient être les annonces et la Monarchie universelle la suite. G'est une anecdote de l'histoire romaine à laquelle on n'a pas fait toute l'attention qu'elle mérite. »

Quoi qu'il en soit, voici qui vient jeter un jour plus vif sur ce point.

La motion dont parle Gicéron fut faite au Sénat. Gelui-ci en fut terrifié, et se porta à une mesure dont nous sommes instruits par Suétone, de manière à ne pas douter du sens enveloppé dans le passage de Gicéron. « Au « rapport de J. Marathus, dit l'historien, sur la foi d'un <( prodige qui eut lieu publiquement à Rome, il avait été « annoncé que la nature était en travail d'un person- « nage qui deviendrait le roi des Romains; le Sénat épouvanté décréta qu'aucun enfant mâle de celte année-là ne serait élevé; » c'est-à-dire, selon le sens de ce mot

alors, admis à vivrez Ce que devait exécuter précisément pour son compte, quelque temps après, le roi Hérode, par son massacre des innocents.

Je n'ai pas besoin de relever ces expressions : la Nature en travail d'un roi. Ceci passe non-seulement l'ordre politique, mais l'ordre humain. C'est la Nature même en travail de son roi. C'est l6 terra germinet Salvatorem et nubes pluant Jvstum d'Isaïe ^. C'est Dieu allant sortir de cette Nature où il se dérobe autant qu'il se montre, et se révéler à l'humanité sous un mode approprié à ses maux et à ses besoins.

Le décret du Sénat fut rapporté, et la cause en est encore singulière : ce fut par l'intrigue de ceux des sénateurs eux-mêmes, dont les femmes annonçaient devoir leur donner, cette année-là, un fruit qui, dans leur secrète ambition, pouvait être ce Sauveur et ce Roi.

Et, vers le même temps, c'était à une humble fille de la Judée, honorée depuis dix-neuf siècles d'un culte universel, qu'il était réservé de donner au monde cet Enfant divin dont Virgile, sans le savoir, accompagnait la venue de ces accents de sa lyre :

Aggredere ô magnos jam tempus honores,

Gara Deum soboles, magnum Jovis incrementum!

Virgile, par son églogue à Pollion, est un autre grand témoin de Jésus-Christ.

Les lettrés ont essayé d'éluder ce témoignage, sans pouvoir jamais dire, chose étrange! à quel autre personnage on peut en faire application, alors que, mesu-

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