Voir Études, t. 1er, p
temps le lliôisme réunissait tous les humains. Il se décomposa bientôt en polythéisme.
Ce qui n'est pas moins avéré, c'est que tout ce que nous retrouvons dans le polythéisme de croyances se rapportant diversement à Jésus-Ghrist, comme nous allons le montrer, remonte partout à la première époque. C'est ce qu'il y a de plus ancien. Le Christianisme par là est contemporain du théisme. Il en est le corollaire primitif.
Mais ce qui est à remarquer, et ce qui ajoute une grande force à cette vérité, c'est que le polythéisme n'a corrompu le théisme qu'en corrompant ce Christianisme originel consistant alors dans l'intervention future de Dieu dans les destinées du genre humain.
Le polythéisme en effet, si on l'observe bien, est l'anticipation et la multiplication, au gré de chaque peuple, de cette intervention de Dieu dans l'humanité. Je ne dis pas que d'autres causes n'aient concouru au polythéisme; mais je dis que celle-là est la principale.
De là, ces incarnations nombreuses de dieux libérateurs et sauveurs, ces alliances avec des mortelles de ceux qui, dieux de leur nature, donnaient naissance à autant de fils de dieu^ tous soumis à des travaux y à des souff't^ances, tous sauveurs, libérateurs, vainqueurs {soter liber)^ tous ne conquérant l'olympe d'où ils provenaient que par des services rendus à l'humanité au prix de ces épreuves et de ces travaux, et y devenant les dieux et les protecteurs de tel ou tel peuple: Hercule, Apollon, l^acclius, Amphion, Orphée ^
1 . Varron complo jusqu'à quaranlc-qualro Hercules. Chaque peuple sous des noms divers avait sou Ilereulc; c'était le Candaulc lydien,
La multiplication de ces Sauveurs prouvait à la fois, et la croyance générale au type sur lequel on les concevait, et la fausseté de chacun d'eux par rapport à ce type dont l'unité excluait leur multiplicité.
Jésus-Christ pourrait se retrouver ainsi dans tous ces faux dieux, j'allais dire ces faux christs. Et assurément, s'il n'eût été le seul vrai, il eût été le plus vrai, et aurait été admis à la première place au Panthéon, comme il le fut dans le Laraire de Fempereur Alexandre Sévère.
Sans presser davantage ces comparaisons, je dis qu'il y avait de la vérité dans tous ces mensonges, et que cette vérité venait d'une croyance primitive et tendait à l'avénement de son objet, dont ces mensonges n'étaient que la corruption.
Cette corruption elle-même est un autre témoignage. Elle prouve en effet ce mal originel de l'humanité, allant jusqu'à corrompre le remède et à s'en accroître, et à justifier par là d'autant plus celui-là seul qui était le vrai.
Ainsi, toutes les fausses religions de la terre témoignent doublement de l'antériorité de Jésus-Christ; soit parce que la vérité est antérieure à l'erreur ; soit parce que l'erreur s'aggravant à ce point rehausse d'autant la vérité dont elle est la déviation et en prépare le triomphe.
Mais nous n'en sommes pas réduits à ce témoignage
le Bel ou Baal de Syrie, le Melkart de Tyr, le Djom ou Som égyptien^ le Rama indou, l'Ogmior gaulois. 11 en était de même de Bacchus. Apollon était le Dieu sauveur par excellence.
Apollon Dieu sauveur. Dieu des savants mystères. Dieu de la vie, et Dieu des plantes salutaires,
Dieu vainqueur de Python
(ÀHDBi CaiNiBR, le iewM malade.)
(l'induction. Il en est un autre dont la force est en raison de ce qui manque de direct et de formel à celui-là. Ici Jésus-Christ va se dégager de cette généralité de Terreur polythéiste, au sein même de cette erreur.
Cette erreur, en effet, n'avait pas prévalu au point de ne pas avoir conscience d'elle-même; et chose remarquable, alors qu'elle avait été jusqu'à perdre la notion de Dieu, elle avait conservé celle de ce Sauveur qui devait la lui rendre. Jésus-Christ en ce sens était plus attesté que Dieu lui-même. Ce qui se comprend, parce que, comme Réparateur, il devait être plus approprié à la ruine de l'humanité.
Ainsi, nous trouvons partout, dans les temps anciens, la notion et l'attente d'un Saint, d'un Précepteur^ d'un Médiateur^ Victime substituée aux péchés des hommes, d'un Réconciliateur du Ciel avec la Terre, comblant l'abîme qui les séparait. Nous trouvons cette notion et cette attente distinctes, cette fois, du culte de ces faux dieux qui n'y suffisaient pas, se rapprochant davantage de la vérité, et se réservant pour elle.
Les témoignages abondent. Ils excluent toute discussion parleur diversité et leur convergence*. Un savant mythologue les résume en partie J l'occasion de l'uii d'eux : « Les livres de Likyki, dit Rapisay, parlent d'un temps où tout doit être rétabli dans la première splendeur par l'arrivée d'un héros nommé Kiuntsé, qui signifie Pasteur et Prince^ à qui ils donnent aussi les noms de Très-Saint, de Docteur Universel, et de Vérité »Sowwramd. — C'est le ^/iMrfl des Perses, rOrws des Égyptiens,
1 . Voir Traditions universellen sur Vatlcnlc du libérateur, au lonio II des Etudes, et la leUre de M. Félix Lajard ù la fin de ce même tome.
et le Brahma des Indiens. — Les Chinois parlent même des souffrances et des combats de Kiunisé.,. Il paraît que la source de ces croyances, ainsi que de toutes les allégories de la Fable qui s'y rapportent, est une très-ancienne tradition commune à toutes les nations, que le Dieu mitoyen, à qui elles donnent toutes le nom de Soter ou Sauveur, ne détruirait les crimes, qu'en souffrant lui-même beaucoup de maux '. »
Cette même croyance en un Sauveur futur avec les caractères de victime volontaire des péchés des hommes, nous la trouvons au Thibet, à Siam, 'au Tonkin, au Japon; Fx Xaccœ decreto, dit le savant Huet, Deus quidam hominibus salutis auctor esse creditur , postquam per eum supremo Deo de peccatis hominuin satisfactum est *. n
Nous la retrouvons d'autre part, au Mexique, sur les pas de M. de Humbolt, dans de vieilles peintures représentant, les unes la Mère de notre chair en rapport avec un gvanà Serpent; les autres, ce Serpent, qui est le symbole démoniaque du mal, terrassé par le Dieu Tonatiuh qui parait être identique, dit M. de Humbolt, avec le Krischna des Indous et le Mithra des Perses; d'autres enfin, un animal percé de dards, symbole de l'innocence souffrante, diaprés les traditions qui se sont conservées jusqu'à nos jours t et rappelant l'Agneau des Hébreux, ou l'idée mystique d'un sacrifice expiatoire, destiné à calmer la colère de la Divinité. Toutes ces représentations rentrent dans une prophétie ancienne, faisant espérer aux Mexicains une réforme bienfaisante par l'entremise de Centeold, qui triompherait à la fin de la férocité des autres dieux *.
1. Ramsay, Discours sur la Mythologie, p. 150. — 2. Alnelaii, Quest., lib. 11, cap. xiv, p. 237. — 3. Vue des Cordillères, t. 1, p. 235, 251,265.
TÉMOIGNAGES UNIVERSELS ET PERPETUELS. 8i
Si de ces extrémités séparées du monde nous revenons à l'ancien monde Grec , nous trouvons la même foi dans un Sauveur futur ainsi annoncé à i'homme-humanité, Prométhée, par un envoyé de Jupiter : — « Ton supplice n'aura de terme que lorsqu'un Dieu s'offrira pour
SUCCÉDER A tes SOUFFRANCES , ET VOUDRA BIEN DESCENDRE
POUR TOI DANS LES ENFERS ^. » — Nous la relrouvons saillante par éclairs à travers les obscurités de la fable d'Io, rendue mère par un simple toucher virginal de Jupiter, et donnant naissance, après plusieurs générations, au futur Libérateur Orus ou Epapuus ^.
Rien n'échappait à cette croyance. Elle ne se dégageait pas seulement, ainsi que nous venons de le voir, de la Fable, dont elle laissait derrière elle les fictions pour fixer son regard sur l'avenir; elle hantait les plus hauts sommets de la Philosophie, et toujours avec le même caractère d'universalité.
Ainsi nous apparaît-elle 600 ans avant Jésus-Christ , aux deux extrémités du monde, dans la Grèce et en Chine, dans la bouche de Socrate et dans celle do Confucius.
Socrate et Platon, qu'on ne saurait séparer, qui l'un et l'autre résumaient tout le travail de la pensée humaine s'excrçant sur les traditions, et desquels déchurent toutes les sectes philosophiques de l'antiquité, ne se faisaient pas illusion sur leur insuffisance à la tache de réformer les hommes. A chaque instant ils déclinent cette tâche en
1. Eschyle, Prométhée. — 2. « O divin Épaphu8, Fils de Jupiter « et d'Io, entendez nos voix : Protégez-nous! » (Euripide, les Phéniciennes.) — Je me permets do renvoyer, outre les Etiuiesy h l'Art de croire, tome l"»", cliap. vu, Les Païens témoins de lu vérité du Christianisme ^ nomb. IV, où celle vérit<5 ressort do l'élude dc8 Uagiques ijrecs.
s'y essayant. Ils ne se considèrent que comme des préparateurs et des curateurs, ainsi que devait les appeler plus tard saint Paul dans ce passage : « Pendant que l'héritier est enfant, il est sous des tuteurs et des curateurs jusqu'au temps marqué par le Père. Ainsi nous étions assujettis à l'instruction primaire de l'humanité. Mais lorsqu'est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils ^ » Ainsi se considéraient ces grands philosophes, et s'ils ont mérité d'être appelés la Préface humaine de V Évangile, c'est beaucoup plus par le renvoi qu'ils font eux-mêmes à cet enseignement divin qu'ils ne cessent d'appeler de leurs vœux, que par la prétention d'y suppléer. Leurs efforts les plus sublimes aboutissent à une démission et à un Desideratum, qui impliquent, à n'en pas douter, une croyance et une espérance. — « Si les Dieux, disent-ils, veulent nous persuader qu'ils s'occupent de nous, qu'ils nous envoient des Conseillers pour nous instruire de ce que nous devons faire et de ce que nous devons éviter ^. » — «A moins qu'il ne plaise à Dieu devons envoyer quelqu'un pour vous instruire de sa part, n'espérez pas de réussir jamais dans le dessein de réformer les mœurs des hommes ^ o — « Il faut donc, parmi les raisonnements humains, choisir ce qu'il y a de meilleur et de plus solide, et s'y embarquant comme sur une nacelle plus ou moins sûre, passer ainsi la mer orageuse de cette vie, à moins qu'on ne puisse trouver pour ce voyage un vaisseau à toute épreuve, — une révélation divine, — pour achever heureusement cette traversée, etc., etc.'* » Mais, où ce désir et cet appel prennent le caractère
1. Aux Galates, ch. iv, 1,2,3, 4. — 3. X^nophon, Mémorables, liv. I, di. xjx. — 3. Platon, Apoi. de Socrate, — 4. Le Pfiédon.
formel d'une espérance et d'une attente, c'est dans le célèbre passage du deuxième Alcibiade, tant de fois cité, où Socrate, rencontrant Alcibiade qui se rend au temple pour y prier Apollon (cet Apollon qui était déjà une figure mythologique du libérateur), il le dissuade de son dessein, et formule ainsi sa foi, la vraie foi au Médiateur attendu, dans ce dialogue :
(( Socrate. Il est nécessaire que tu attendes insqn'k ce que quelquun t'enseigne quelle conduite lu dois tenir envers les dieux et envers les hommes.
« Alcibiade. Et quand viendra ce temps, Socrate? Et quel sera ce Précepteur? Que je le verrai avec plaisir !
« Socrate. Ce sera Celui qui t'aime Mais il faut,
avant toutes choses, qu'il dégage ton âme des ténèbres qui la couvrent, et qu'il te mette en état de discerner les biens et les maux*.
« Alcibiade. Qu'il dissipe, s'il veut, ces ténèbres et tout ce qu'il voudra. Quel que soit ce personnage, je suis prêt à lui obéir sans réserve, pourvu qu'il me rende meillevr^.
« Socrate. Celui-là a pour toi une affection merveilleuse ^
« Alcibiade. Remettons donc mon sacrifice jusqu'à
1. Il est a remarquer que ce Précepteur présenté ainsi comme devant venir et au futur (ce sera), est déjà, existant {celui qui t'aime, qu'il (lérjage ton âme, qu'il te mette en état de discerner, et la suite). — 2. Admirable sentiment, auquel on pourrait ramener toute laqueslion chrétienne! — 3. Ce sentiment redoublé d'amour pour l'homme, exprimé encore ici au présent, cl attribué îi celui qui doit venir, est do nouveau ;i remarquer. Il désigne d'une manière tout j\ fait éJran- {?èrc au paganisme le Dieu de charité ; ce Dieu qui s'annonçait ainsi lui-m^mo par la bouche de Jérémie : « Je t'.ai aimé d'un amour éternel, et c'est pourquoi je l'ai attiré dan» la pîUé que j'ai eue do toi, w (Chap. XXXI, 3.)
S.i SCIENCE HISTORIQUE DE JÉSUS-CHRIST.
Varrivée de cet heureux jour : plaise au ciel qu'il ne se fasse pas longtemps attendre 1 »
J'ai traduit aussi littéralement que possible cette page sur laquelle on ne saurait trop ramener l'attention. Elle montre en effet, jusques au sein du paganisme antique, la foi en Jésus-Christ devant venir instruire visiblement riiumanité, et néanmoins existant déjà dans cet amour merveilleux qui le portera à cette démarche. Elle donne un sens lumineux à maints autres passages de Platon, qui viennent à leur tour l'éclairer. Comment ne pas voir en effet le même personnage, Précepteur futur de l'humanité, mais invoqué déjà comme son Dieu, et tel que l'Évangile achèvera de nous le faire connaître, dans ces autres passages du môme philosophe :
« Au commencement de ce discours invoquons le Dieu Sauveur j afin que par un enseignement extraordinaire et merveilleux^ il nous sauve, en nous instruisant de la doctrine véritable \ » — « Vous prierez le Dieu de l'univers, l'Auteur de tout ce qui est et de tout ce qui sera. » — Quel est ce Dieu? — La suite nous le dit : — « Vous prierez son Père et son Seigneur, que nous connaîtrons tous clairement, autant qu'il est possible aux hommes ^ »
Voilà le Verbe, Fils de Dieu, Dieu lui-même de l'univers, auteur de tout ce qui est et de tout ce qui sera (per quem omnia facta sunt^ et sine ipso factum est nihil quod factum est), devant nous instruire de la Doctrine véritable, et par qui nous connaîtrons tous clairement son Père et son Seigneur, autant qu'il est possible aux hommes.
Je ne conçois rien de plus clair que ces invocations