‹ Jésus-ChristChapitre 38 sur 158 · Faber, Uone Uosaicx · texte numérisé non relu

Faber, Uone Uosaicx

i06 SCIENCE HISTORIQUE DE JÉSUS-CHRIST.

Christ. L'un mystère de nature, l'autre mystère de grâce.

Le premier de ces mystères a pour lui, comme l'a dit Proudhon, l'assentiment du genre humain : plus que cela, l'expérience psychologique et physiologique qui nous offre partout, à quelque degré, le phénomène de rhérédité du mal particulier dans les familles et dans les races, d'où il devient aisé de concevoir, par extension analogique, l'hérédité du mal général dans la race entière.

Le second de ces mystères, venant contrebalancer le premier, semble ne pas se prêter à la même observation : ce qui se conçoit, parce qu'il est de grâce, supérieur à la nature, comme il doit l'être pour la relever. Néanmoins, dans son ordre surnaturel, il est susceptible d'expérience, et d'expérience au plus haut point décisive pour tous ceux qui s'en font l'application.

Mais je dis plus. En dehors de cette application et de l'ordre de foi où elle s'opère, ce mystère de rédemption de l'humanité par une victime universelle, si surnaturel qu'il soit, se justifie admirablement.

Il se justifie d'abord, comme nous l'avons vu, par la pratique universelle des sacrifices, et en cela par le témoignage unanime du genre humain, ce qui suppose virtuellement une cause qui , pour être cachée , ne doit en être que plus forte , car alors c'est sa force seule, sans apparence de raison, qui a maintenu cette pratique prodigieuse. Cette cause , nous l'avons dite avec tous les interprètes : c'est ia connaissance ancienne et profonde d'une dépravation originelle devant être réparée par le vrai sacrifice promis pour les péchés de tous les hommes.

Assurément, ce témoignage devrait suffire à la rai-

son ; car il ne lui impose pas de croire h telle ou telle doctrine, mais à l'unanimité historique du genre humain, à la nature humaine môme, qui a pu s'égarer en détail, mais non en masse, et qui sera toujours le grand réservoir de la raison commune contre tout raisonnement individuel.

Mais aujourd'hui cela ne suffit pas. On ne croit plus même au genre humain. Chaque homme veut être satisfait dans sa raison privée, ne voyant pas que la raison privée la plus satisfaite d'elle-même en dehors de la raison commune serait la parfaite déraison, et que c'est là précisément ce qui caractérise la folie.

Néanmoins, autant que cela se peut d'un mystère, -— qui n'est pas seulement un mystère de nature, dont on accepte cependant le fait sans en pénétrer la loi, mais un mystère surnaturel de grâce qui se plie encore moins à cette exigence, — essayons d'expliquer celui-ci, sinon entièrement, du moins de manière à montrer que, s'il choque une raison vulgaire, il ravit une raison supérieure, non-seulement de ce qu'elle y entrevoit, mais de ce qui la dépasse.

Nous n'aurons pas besoin pour cela de sortir de l'ordre purement rationnel et historique, l'ordre doctrinal et théologique étant réservé pour une autre partie de ce discours.

EXPLICATION HISTORIQUE DE L'INSTITUTION UNIVERSELLE DU SACRIFICE. DOGME SOCIAL DE LA SUBSTITUTION.

Charron, dans le passage que nous avons cité de lui, où il exprime l'étonnement et presque la révolte que lui inspire l'usage universel des sacrifices (chose estrange DE t'YVRESsE DU GENRE HUMAIN ! ] , n'a Cependant pas mis le doigt sur la partie la plus étrange de cette coutume.

Ce qui l'étonné, en effet, c'est simplement qu'il soit venu à la pensée de l'homme que « le principal et plus plaisant service à Dieu et puissant moyen de l'appaiser et pratiquer sa bonne grâce fut de se donner de la peine. Quelle aliénation de sens! » dit-il.

Voltaire a déjà répondu à cela d'un mot : I'expiation, but principal de tant de religions différentes, unanimes en ce point : l'homme ayant toujours senti qu'il avait besoin de clémence. — Pourquoi? évidemment parce qu'il s'est toujours senti en /aw^^ vis-à-vis de Dieu.

Faute et expiation se répondent et témoignent l'une de l'autre. De sorte que nous avons, dans cet accord

universel du genre humain sur le besoin d'expiation , la confession d'une faute originelle; et réciproquement, dans cette faute originelle, la raison de ce besoin universel d'expiation, objet de la pratique des sacrifices.

Nous avons donc là — indépendamment de l'accord historique de toutes les traditions humaines sur le fait et le mode de cette Chute primitive de notre race — un témoignage continu qui ne permet pas d'en douter : le besoin universel d'expiation impliquant une faute originelle.

Que ce soit là un mystère, je ne suis nullement embarrassé d'avoir à le reconnaître : d'abord parce que ce n'en est pas moins un fait ; ensuite parce que le mystère en toutes choses n'étonne que l'ignorance, et doublement en religion. — Ajoutons que les autres mystères de notre nature, tirant leur éclaircissement de celui-là, témoignent de la clarté qui s'y dérobe par celle qu'ils en reçoivent : comme il en est du soleil éclairant obliquement la terre de dessous un noir nuage où son disque est enseveli. (cLe nœud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet abîme, dit Pascal; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. »

Voilà la réponse à faire à Charron.

Mais il y a dans la pratique des sacrifices une tout autre difficulté.

Que le coupable fasse sa peine , qu'il expie sa propre prévarication, il n'y a rien là que de logique.

Mais telle n'a jamais été la loi des sacrifices.

Partout, c'est l'innocent qui a été substitué au coupable» ot qui a payé de son innocence même pour la culpabilité d'autrui.

La Substitution : voilà pour ainsi parler le centre de robscurité et comme le point noir du mystère du sacrifice , de tout sacrifice sans exception , du sacrifice chrétien comme des sacrifices païens.

Est-ce que tout le genre humain aurait unanimement donné dans fabsurde à ce point?

Ne serait-ce pas plutôt notre raison privée qui serait courte à cet endroit?

Commençons d'abord par bien observer le phénomène.

L'usage des sacrifices n'était qu'une des formes de cette persuasion de l'humanité dans la vertu de la substitution qui était Tàme de cet usage. C'était comme la loi du talion appliquée en sens inverse de la justice : « œil pour œil et dent pour dent; » mais œil et dent arrachés à l'innocent pour le coupable.

Cor pro corde precor, pro fibris sumite fibras, Hanc animam vobis pro meliore damus *.

Et nous retrouvions dernièrement cette loi de la substitution dans cette inscription assyrienne déchiffrée par la science moderne, et ayant trait à l'affreuse superstition du rachat de la vie du père par le sacrifice de son premier né :

Le rejeton qui s'élève dans l'humanité,

Le rejeton pour sa vie il a donné;

La tête du rejeton pour sa tête il a donné;

Le front du rejeton pour son front il a donné;

La poitrine du rejeton pour sa poitrine il a donné «.

1. Ovidi Fast., t. VII, — 2. Mus. Brit. K. 6139. Cilé par M. F. Leuormant dans Un Véda chaldéen {Correspondant du 25 août 1873).

Le genre humain a toujours cru cela. Toutes les religions païenne, juive, chrétienne, et en dehors du monde civilisé, toutes les pratiques des barbares et des sauvages n'ont fait qu'wwe Bellgion en ce point, qu'on pourrait appeler la religion de la Substitution, professant unanimement que l'humanité avait besoin d'être rachetée, et qu'elle ne pourrait l'être que par une victime pie, comme l'indique le rapport qui existe entre ces deux mois : pius et piare.

C'est le rite universel.

Mais ce qui ne laisse aucune retraite à celui-là même qui n'hésiterait pas à se mettre en dehors de toute religion pour se soustraire à un tel témoignage, c'est que le genre humain, observé au point de vue simplement moral et social , ne l'enveloppe pas moins de cette étrange croyance en la vertu de la substitution, et qu'il faut absolument sortir de l'humanité et se réduire à soimême pour y échapper.

Qui ne sait l'histoire de tous ces dévouements antiques impliquant cette croyance , en dehors de l'ordre religieux? C'est dans ce sentiment que tant d'hommes, Codrus, Curtius, Decius Mus, etc., se sont immolés volontairement pour sauver la patrie. C'est ainsi que Sophocle fait dire à (Edipe ces paroles remarquables : a Une âme pure est en état de satisfaire pour mille « par son sacrifice volontaire. » De là aussi ce sacrifice qu'Aristodème fait de sa propre fille, sur l'ordre de rOracle, et tant d'autres exemples de ce genre, jusqu'à ce qu'enfin le monde s'accorde à croire qu'un Dieu seul devenu homme peut accomplir la grande expiation.

Jésus-Christ même, en dehors de son véritable sacrifice, nous fournit un de ces exemples de la croyance

universelle, dans ces paroles de Gaïphe, cherchant à le faire mourir : Il est expédient qu'un homme meure pour

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