‹ Jésus-ChristChapitre 41 sur 158 · haïe, LU, 7.-2. Aux Heureux, X · texte numérisé non relu

haïe, LU, 7.-2. Aux Heureux, X

iU SCIENCE HISTORIQUE DE JÉSUS-CHRIST.

dévouement qui échappe à la discussion par sa noblesse. Mais qu'il le puisse; que le sacrifice de qui mérite la récompense profite à qui mérite le châtiment; que la faute et l'expiation soient partagées, en sens inverse, en deux sujets, l'un coupable et impuni, l'autre innocent et frappé : voilà qui parait aussi déraisonnable qu'injuste.

Telle est l'énigme.

La solution cependant en est des plus simples. Elle est tout entière dans un principe de la perte duquel la société moderne souffre et meurt, et qui allait de soi dans l'humanité jusqu'à nos jours.

Ce principe, c'est r Unité sociale de l'espèce humaine, professée de tout temps parmi les hommes à divers degrés, que le Christianisme avait élevée à sa plus haute expression, et qui n'est plus comprise par une société en décomposition, précisément parce que, ayant cessé d'être chrétienne, elle a cessé d'autant d'être humaine.

Il n'y a pas que des individus dans la société; et à vrai dire même il n'y en a pas dans le sens absolu du mot, en tant que nous soyons étrangers les uns aux autres. Le vers de Térence :

Homo sum: hUmani nihil a me alienum puto,

n'est si beau que parce qu'il est profondément vrai.

Le genre humain se distingue plutôt qu'il ne se divise en individus, familles, cités, nations, races. En tous, si divers que nous soyons, il n'y a qu'une seule humanité, et cette humanité n'est pour ainsi dire elle-même qu'un seul homme : l'homme unique multiplié; un seul corps en plusieurs membres : la famille humaine.

Cela reconnu, qui ne conçoit, qui n'admire la jus-

EXPLICATION HISTORIQUE DU SACRIFICE. llo

Icsbe , la convenance de la solidarité des fautes et de la réoersibilité des mérites entre tous les membres de ce seul être humanité? Qui ne conçoit, qui n'admire que l'exercice de cette solidarité et de cette réversibilité entretienne et vivifie cette belle unité humaine et sociale dont elles sont comme le jeu?

Nous ne comprenons plus cela aujourd'hui, parce que nous ne le pratiquons plus; mais aussi sommes-nous défaits : et c'est là précisément ce qui doit nous le faire omprendre.

Considérée dans une seule famille de nos jours , cette vérité peut encore se laisser voir. Les fautes ou les mé-. rites y sont solidaires ou réversibles à quelques degrés. Qu'est-ce donc dans la famille comme elle devrait être, comme elle n'est plus?

Eh bien , ce qui est vrai d'une famille est également vrai d'une cité, d'une nation, de l'humanité tout entière, qui n'est originairement dans son fond qu'une famille, qu'une humanité répandue sur la terre.

Les Anciens avaient perdu la notion de cette vérité dans sa portée universelle. Le genre humain, comme un corps que sa chute a fractionné en débris, avait perdu son unité. Les races étaient profondément divisées en grecs et barbares. Les Juifs et les Gentils ne l'étaient pas moins. Il n'y avait rien de commun entre tous. Dans chaque nation même, les citoyens et les esclaves étaient réputés de nature différente. Néanmoins, autant ils étaient ainsi divisés, autant l'unité était concentrée dans chaque fragment de cette grande brisure. Dans ce qu'on appelait les maisons aussi bien que dans les cités, colle unité allait jusqu'à ces hérédités ou ces généralités de

trt, funeste ou propice, que nous y voyons partout, et

qui n'étaient autres que la solidarité et la réversibilité humaine dans leur jeu le plus rigoureux.

Or, quelle était la pratique de cette unité la plus en vigueur? Les sacrifices. C'est là surtout, au pied d'un autel, dans l'immolation d'une victime expiatoire pour le compte de tous, que la famille, que le camp, que la cité, que la nation ne faisaient qu'un, croyant puiser dans le sang et dans la manducation de cette victime la purification de l'iniquité commune et la clémence des dieux. C'est là que se renforçait et qu'éclatait en résolutions magnanimes ce qu'on appelait si justement la Chose Publique,

Seulement, les sacrifices étaient divers et multiples comme les dieux^ et ceux-ci comme les nations : et c'est en cela que l'humanité était divisée, autant que dans les fragments de cette division elle ne faisait qu'un, et témoignait de cette solidarité et de cette réversibilité inhérentes aux entrailles de notre nature sociale.

Le Christianisme est venu. 11 a ramené tout le genre humain à l'unité. Gomment? Par une seule victime et un seul sacrifice.

L'unité de notre espèce procédant de l'unité de Dieu qui en est le lien, rompue partout, s'est reconstituée dans l'unité du Christ mourant pour l'universalité des créatures : voilà l'humanité ramenée à un seul.

Il faut lire dans les grandes Épîtres de celui qu'on pourrait appeler par excellence l'Apôtre de V Unité humaine^ parce que sa mission spéciale fut d'y ramener les Nations en les amenant à Jésus-Christ, la belle prédication de cette solidarité et de cette réversibilité qui la constituent.

Déjà, préchant à Athènes, il avait annoncé le Dieu

unique « qui a fait d'un seul toute la race des hommes pour habiter sur toute la face de la terre, assignant Tordre des climats et les limites de leurs demeures^ » Aux Romains il écrivait ; « Point de distinction de Juif « et de Grec, un même Seigneur de tous^ . » Aux Galates : « Il n'y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni « libre, ni homme ni femme : vous êtes tous un dans le 4c Christ^. » Aux Corinthiens, il expose ainsi Tunification humaine en Jésus-Christ : « Comme le corps est « un, et a plusieurs membres, et que tous quoiqu'ils « soient plusieurs sont un seul corps, ainsi le Christ « nous unifie tous... Donc plusieurs membres mais un « seul corps... L'œil ne peut dire à la main : je n'ai pas « besoin de ton office ; ou la tête aux pieds : vous nem'êtes « pas nécessaire... Afin qu'il n'y ait point de scission dans « le corps, mais que tous les membres se viennent l'un à « l'autre en aide, et que si un membre souffre, tous les « autres souffrent avec lui ; ou que si un membre est « glorifié, tous les autres le soient en lui*. »

Comprenez-vous maintenant la solidarité humaine et la réversibilité? 11 suffit pour cela de se rappeler que toute l'humanité dans tous ses membres cstww seul corps. Ce qu'elle était physiologiquement dans le seul homme d'où elle est sortie en plusieurs, elle l'est toujours moralement dans tous ceux-ci. C'est une extension de l'unité. Toute l'humanité est tombée dans le premier Adam qui la contenait. Toute l'humanité a été relevée dans le second Adam qui l'a assumée : Jésus-Christ. Et relevée comment? Par son Sacrifice. « Comme par le péché d'un

1. Actes, chap. xvii, 2G. — 2. Aux Romains^ X, 12. — 3. Aux Galates^ III, 26. — 4. !'• aux Corinthiens, X\l, 12-26.

« seul, en tous les hommes la condamnation; ainsi parla « justice d'un seul, en tous les hommes la justification*. » Un seul en Tous, soit pour la faute, soit pour la réparation.

La difficulté ne tient qu'à ceci : que le coupable et la yictime sont autres. Or ils sont autres comme membres, mais non comme corps ; autres comme sujet, mais non comme nature. Dans chacun d'eux c'est la même humanité qui a péché, qui expie. Car, bien que Jésus-Christ fût personnellement sans péché et la sainteté même, en lui adaptant l'humanité pécheresse, « Dieu a fait péché « Celui qui ne connaissait pas le péché, pour que nous « fussions faits justice de Dieu en Lui*. » C'est d'entre les coupables qu'est tirée l'expiation : c'est plus qu'un membre, c'est le Chef qui se sacrifie.

Toutefois, l'efficacité de ce sacrifice est à une condition, qui achève sa raison morale, et en fait disparaître les dernières difficultés, condition qui n'apparaît bien que dans le sacrifice de Jésus-Christ : c'est que ce divin sacrifice du Chef devienne propre à tous les membres, par la participation de ceux-ci à sa rigueur : o II faut « qu'ils soufl'rent avec Lui, pour être glorifiés avec Lui ^ » Les vrais coupables dès lors ne sont pas exemptés de l'expiation parcelle de l'innocent; ils sont gratifiés seulement des mérites que celle-ci leur communique ; et ces deux expiations alors n'en font plus qu'une. Comme il est fait coupable par la solidarité de leur nature qu'il a prise, ils sont justifiés par la réversibilité des mérites que son expiation imprime à la leur. Et cette communion des

1. Aux Romains, V, 18. — 2. 2™« aux Corinthiens, V, 21. 3. AuxRomainSi VIII, 17.

membres et du chef devient alors telle, que comme ces mérites manqueraient sans Lui à leur sacrifice, il manquerait pour eux quelque chose à ses souffrances, si grandes qu'elles soient, s'ils n'y joignaient pas les leurs. En ce sens chacun d'eux peut dire alors avec l'Apôtre : (( Je parfais dans ma chair ce qui manque aux souf- « frances du Christ'. »

Voilà donc la grande vue qui fait disparaître ce qui pourrait choquer au premier abord dans ce mystère de la Substitution^ constitutif du sacrifice. C'est l'unité de notre nature sociale.

Cette unité avait péri dans le monde ancien, entraînant dans la multiplicité qui en était la ruine les sacrifices mômes qui n'en conservaient que des simulacres et des débris. C'était l'effet de la chute. L'effet de la réparation, par l'unique vrai Sacrifice, était de refaire l'unité et de la porter bien au delà de la nature humaine, jusqu'à l'unité divine, comme le déclarait l'adorable Victime au moment de ce grand Sacrifice qui allait tout consommer dans cette souveraine unité : « Père, l'heure « est venue, glorifiez votre Fils pour que votre Fils vous « glorifie : Comme vous lui avez donné puissance sur « toute chair, afin qu'à tous ceux que vous lui avez don- « nés il donne la vie éternelle, afin que Tous ils soient Un « en Nous comme nous sommes Un ^; et que de tant de ber- « geries il n'y ait plus quun seul Troupeau et quun seul Pas- « teur^ ,'t> — Comment? — En ce qu'il a donné sa vie pour SCS brebis, et que ce corps qu'il a livré, ce sang qu'il a versé pour nous, il nous les donne en nourriture et en breuvage, afin que, « bien que plusieurs, nous soyons

1. ÀuxColoss,^ I, 24.— 2. Jean, XVII, 1-2!. — 3. /«/., N, (C.

« un seul Corps, par notre participation à un seul Pain, « par notre communion à une seule Victime^»

Tel était le sens caché dans l'institution universelle des sacrifices commémoratifs de la promesse et figuratifs de l'accomplissement du seul vrai Sacrifice. Telle est la raison première de cette substitution qui en était la loi, considérée dans le Comment,

Et maintenant, Pourquoi cette substitution d'une victime innocente aux coupables qu'elle doit racheter?

Le voici :

Ceux-ci, les vrais coupables, dont cette victime innocente assume, comme nous venons de le voir, la culpabilité pour la purger, où auraient-ils pu trouver de quoi se rédimer? Infectés du mal, comment auraient-ils pu trouver en eux le mérite sulTisant à cette exigence?

Expier, c'est racheter la faute par la peine. Aussi, dans tous nos codes, la faute et la peine se balancent en gravité. Le coupable alors est censé sortir de sa peine libéré et refait par le mérite qu'il a puisé dans le châtiment accepté. Mais dans nos codes mêmes, il y a des crimes inexpiables aux yeux de la société, qui n'a pas cependant le droit, ce semble, d'être à ce point inexorable.

Le coupable alors ne revient pas de la peine capitale ou perpétuelle qui tombe sur lui. Il n'est pas condamné seulement, il est pour ainsi dire damné; et, chose affreuse, son repentir, son retour môme à la vertu, n'y font rien. Pardonné de Dieu, il ne Test pas des hommes. «

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