Aiixliomuim^ X, IG
C'est qu'il y a des crimes, à ne juger les choses qu'à leur mesure naturelle, qui sont réellement inexpiables, c'est-à-dire qui ne trouvent pas dans le coupable de quoi recomposer un mérite égal à leur énormité.
La mesure du crime prescrit celle de sa réparation. Or, cette mesure est tirée du sujet offensé. De là vient que tout attentat à la vie humaiue, môme non consommé, est puni de la vie humaine.
Mais quand le crime passe cette proportion, toute proportion, quand il est infini par la grandeur de l'offensé, comment le coupable pourrait-il trouver en lui de quoi l'expier, c'est-à-dire de quoi égaler la réparation à l'offense?
Or tel est le crime de Lèse-Divinité.
Nous nous faisons de Dieu une fausse idée, parce que nous la moulons en quelque sorte sur notre intérêt plutôt que sur la vérité.
Or, en vérité. Dieu est l'Être infini en toutes les perfections. Il est la Bonté infinie, et par là il pardonne infiniment au repentir qui l'implore. Mais il n'est pas moins la Justice infinie, et par là il veut une infinie réparation.
En quoi consistera alors sa Bonté ? A pardonner sans réparation, c'est-à-dire sans justice? A faillir par là à celle-ci? Ce ne serait plus Dieu. Elle consistera à trouver dans sa Sainteté, infinie comme sa Justice et sa Bonté, de quoi les satisfaire toutes deux : la Justice en expiant, la Bonté en pardonnant.
C'est le coupable, l'homme, qui devrait fournir cette expiation. Mais ce qui fait qu'il la doit fait précisément qu'il ne la peut pas fournir. Sa dégradation l'a tellement appauvri qu'il lui faut une pleine miséricorde. Mais
i22 SCIENCE HISTORIQUE DE JÉSUS-CHRIST.
l'offensé, Dieu, ne peut pas ne pas vouloir une pleine justice. « Quelle idée d'une justice supérieure à nos pensées s'offre à notre esprit! s'écrie d'Aguesseau. La justice est ce qui convient à la nature de chaque être. Il convenait à celle de Dieu que le crime de l'homme fût puni ; il convenait à celle de l'homme d'être sauvé par un pur effet de la bonté de Dieu. »
Plongés que nous sommes dans le péché et l'avalant comme l'eau, nous ne comprenons que la convenance de nous le pardonner, par le droit en quelque sorte de notre faiblesse et de notre impuissance. Mais si nous étions aussi bien plongés dans la sainteté infinie de Dieu, nous comprendrions le tort qu'elle lui fait et la convenance pour sa justice d'une satisfaction qui le répare.
Ce sont donc là les deux convenances qu*il s'agissait de concilier rigoureusement et absolument.
Pour cela, il nous aurait fallu pouvoir emprunter une innocence que nous n'avons plus, et quelle innocence ! puisqu'elle devait réparer une offense infinie comme la sainteté de son objet. Dieu même.
De là la recherche de cette innocence dans toutes les victimes des sacrifices.
Mais comment la trouver dans tout ce qui tient à l'humanité coupable? Dieu seul pouvait y pourvoir. Dieu seul pouvait nous donner de quoi acquitter cette dette infinie que nous ne pouvons qu'accroître et jamais combler.
L'exiger de nous eût été en désaccord avec sa Bonté; nous en faire remise eût été en désaccord avec sa Justice.
. Voici la solution ;
Dieu a tant aimé le Monde qu'il lui a donné son Fils unique ^ seule victime qui pût être en rapport avec Texpiation voulue par Toffense, parce qu'elle est égale à l'offensé. Ce Fils lui-même, ne faisant qu'un avec son Père dans cette ardeur d'amour et de justice, s'est offert : Vous n'avez point agréé les victimes et les sacrifices, a-t-il dit, Me voici. Fils de Dieu, je vais me faire fils de l'homme. Je vais assumer la solidarité de tous les péchés de la nature humaine en la prenant, et, par la réversibilité des mérites infinis que ma nature, divine fera produire à mon sacrifice, je leur donnerai de quoi les expier. La Justice ainsi satisfaite laissera un libre cours à la Bonté, par celte seule immolation qui manifestera infiniment l'une et l'autre, et le monde sera sauvé.
Voil'^ ce que la pratique universelle des sacrifices avait originairement pour but de signifier, sur la foi de la promesse qui en avait été faite. Voilà le Pourquoi de celte institution et de tous les caractères mystérieux qu'elle avait retenus partout, notamment de cette imputation de la culpabilité humaine à une victime la plus innocente qu'on pût trouver emblématiquement ou réellement.
Voilà ce qui témoignait universellement et dès l'origine du monde JÉsus-CnnisT, et le témoignait doublement : d'abord par la similitude, qui le signifiait; puis par l'insuffisance, qui le réclamait. Car il faut observer, dit un docteur, que la multiplicité même des anciens sacrifices témoignait qu'aucun d'eux n'était suffisant, et faisait désirer d'autant le seul suffisant sacrifice. Aussi, malgré lout le sang de leurs sacrifices, les An-
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ciens professaient Vinexpiabilité^ non-seulement des grands crimes, mais de tout péché en lui-môme. « La « tache de l'âme, disait Cicéron, ne peut disparaître avec « le temps, et tous les fleuves du monde ne la sauraient « laver » : Animi labes nec diuturnitate evanescere^ necam^ rdbus ullis elui potest^. Il y fallait ce sang divin devenu une source intarissable de purification au sein de l'humanité, « qui a pacifié tout ce qui est, soit sur la terre « soit dans les cieux^» ; il y fallait « ce fleuve qui a la céleste propriété de laver la terre, la mer, les astres, le monde entier : Terra, pontus, astra, mundus, hoc lavantur flumine^. »
Voilà la Victime que témoignaient les sacrifices anciens, tout à la fois par la multiplicité et par Tinsuflisance de leurs victimes.
« Ce sacrement, dit saint Augustin, ce sacrifice, ce pontife, ce Dieu devant naître de la femme, toutes les choses sacrées et mystiques contenues dans les rites que nos pères pratiquaient furent des similitudes de son avènement, afin que toute créature exprimât en quelque sorte par ses gestes V Unique qui devait venir, et en qui Tuniversalitè des choses devait être réparée par sa mort. Comme, en effet, nous détachant de l'unique vrai Dieu et tombant de sa hauteur par le crime de l'impiété, nous nous étions disjoints, répandus et évanouis dans la multiplicité, partagés par la multiplicité, asservis à la multiplicité des choses, il fallait, par la souveraine volonté du Dieu de miséricorde, que cette même multiplicité réclamât Tunique remède, et que, retirés par lui de cette
1. De LegibuSj III, 10. — 2. AtwColoss,, I, 10. — 3, Hjmnedo TÉglise,
imilliplicité funeste, nous revinssions à Y Unique BienK — Ainsi le sacrifice des victimes et des troupeaux était en soi un sacrement. Mais, dans tous ces genres de sacrifices, il faut voir Tunique Sacrifice et Tunique Victime de la Croix. Au lieu de tous les anciens sacrifices, cet unique Sacrifice règne aujourd'hui ^ »
« Maintenant donc, dit saint Léon le Grand, la diversité des sacrifices sanglants ayant cessé. Tunique oblaiion de votre corps et de votre sang, Victime Sainte! comble toutes les insuffisances des victimes anciennes ; parce que Vous êtes le seul vrai Agneau de Dieu qui ôtez les péchés du monde. Et ainsi, Vous parfaites en Vous les mystères universels, afin que de même que pour toute victime qu'on immolait il y a un seul Sacrifice, il n'y ait qu'un seul Règne sur toute nation ^ »
Ainsi, chose admirable ! au delà comme en deçà du Calvaire tout se réfère à son sommet. Depuis Torigine des choses jusqu'à ce jour, Tauguste Victime n'a cessé de recevoir les hommages de l'univers : avant son immolation, par la pratique universelle des sacrifices qui la réclamait; depuis son immolation, par leur cessation universelle qui proclame sa suffisance.
Et la coïncidence éclatante de la cessation de cette coutume si opiniâtre et si invétérée des sacrifices à partir du seul sacrifice de Jésus-Curist répond trop à ces belles explications pour être fortuite. Que si on hésitait à y reconnaître, parce qu'il serait surnaturel, un plan historique des mieux concertés, voici qui coupe court à toute retraite : c'est le programme de ce plan tracé ainsi cinq cents ans à l'avance :
1. De Trinitate, liv. IV. — 2. In Psalmis, LXXIV, — 3. Serm. 8, de Passione,
« Après soixante-dix semaines (de sept ans), le Christ (( sera mis à mort, et les hosties et sacrifices seront abolis. (( Et deficiet hostia et sacrificium ^. »
Et Pline écrivant à Trajan au sujet des Chrétiens : « Les victimes ne trouvent presque plus d'acheteurs.
« QUARUM ADHIC RARISSIMUS EMPTOR INVENITDR. ))
Quel accord ! La Victime de la Croix libère toutes les victimes, parce que seule elle libère le i^enre humain.
Elle reçoit par là, comme Tobserve ingénieusement Thomassin, l'hommage, non-seulement de ses adorateurs, mais de ses ennemis mêmes : ceux-là parce qu'ils offrent cette sainte Victime, ceux-ci parce qu'ils n'en offrent plus comme devant, et se trouvent ainsi comme excommuniés du genre humain.
C'est un hommage implicite, en effet, que les ennemis du Christianisme, les juifs, les hérétiques, les philosophes, les incroyants de toutes sortes, tout ce qui ne fléchit pas le genou devant la Croix, lui rendent forcément ou à leur insu, que de s'abstenir de tout autre sacrifice et de cesser cette immolation de victimes qu'ils pratiquaient autrefois et qu'ils eussent continué de pratiquer sans cet interdit que la mort d'un Dieu a jeté sur elles. Contempteurs de Jésus-Christ, drapés dans votre dédain de la simplicité chrétienne, sachez que vous devez à cette Croix de ne pas immoler au moins un coq à Esculape, comme Socrate; ou, comme le vieux Plutarque, de ne pas sacrifier à l'Amour et mener des danses autour de son autel. La Croix vous affranchit de ces puérilités honteuses qui couvraient de plus honteuses mœurs : ou plutôt elle vous les défend, et vous en abstenir c'est lui