‹ Jésus-ChristChapitre 45 sur 158 · Premier sermon pour le jour de la Pentecôte · texte numérisé non relu

Premier sermon pour le jour de la Pentecôte

qui en a lait un nouveau inonde, et, dans un si grand nombre, jusqu'à la céleste perfection.

Le simple bon sens, d'ailleurs, auquel reviennent en définitive les plus hautes questions, se révolte à cette proposition, qu'une partie quelconque des œuvres de Dieu, qui composent cet univers si ordonné, soit abandonnée au désordre. Celaserait inadmissible du plus infime des êtres de la création; mais combien plus du plus éminent de tous par les facultés, du seul qui soit doué de cette intelligence qui reluit dans l'arrangement de l'univers, et qui par là se rapproche le plus de son Auteur, de Thomme enfin, contemplateur de Tordre universel! Comment celui-là seul serait-il hors de cet ordre? Que si cependant, comme il n'est que trop vrai, la richesse même de ses facultés l'a enivré jusqu'à le faire tomber, que si le mal s'est introduit en lui par la porte laissée ouverte au bien , il ne se peut pas que le désordre qui s'en est suivi soit sans réparation, que Tordre finalement ne triomphe, et que sa loi universelle souffre une si monstrueuse opposition.

Non-seulement cette réparation quelconque doit avoir eu lieu, mais Dieu , qu'on ne saurait concevoir comme un ouvrier vulgaire qui se borne à réparer dans son œuvre un accident, a dû tirer du mal un plus grand bien, et faire tourner ce désordre à un plus grand ordre.

Voilà, à considérer les choses d'ensemble, ce que le bon sens éclairé suggère à la réflexion, et voilà précisément ce que nous trouvons en Jésus-Christ considéré dans ce grand et distinclif caractère de Réparateur de la nature humaine devant traiter avec notre liberté tout autrement qu'il ne le fait avec la nature.

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C'est à cet aspect qu'il faut appliquer notre attention, en ne nous attachant toujours qu'à l'ordre historique.

Dieu intervient de trois façons superposées, pour ainsi parler, dans le monde : la Nature, — la Providence, — la Religion.

La Nature, intervention simple, parce que le sujet en est servile, et que Dieu le régit ostensiblement par des lois constantes qui sont comme les rênes toujours régulières et toujours égales de ce magnifique gouvernement.

La Providence, intervention compliquée d'un élément nouveau, la liberté du monde moral où, bien que les lois de ce monde soient non-seulement constantes mais nécessaires. Dieu gouverne moins ostensiblement; parce que ces rênes sont, pour ainsi parler, flottantes, par la noblesse du sujet à qui il a été donné de s'agif€?\ sans que Dieu cesse pour cela de le mener comme à grandes guides.

La Religion, intervention plus riche encore, parce j qu'elle a pour objet de ramener la liberté morale de ses écarts au moyen d'un nouvel agent, surnaturel celui-ci, la Grâcôy qui corrige la nature humaine sans Tasservir, lui fait aimer son joug en la relevant de ses chutes, et lui ouvre une carrière dont le prix n'est autre que Dieu lui-même.

Cette dernière intervention implique les deux autres et les fait valoir loin de les annihiler : la Nature, comme sujet qu'elle enrichit dans l'homme et par l'homme, son Roi; et la Providence, par qui elle fait tourner etabou- Jtir toutes les révolutions de ce monde au bien de ses élus, nu triomphe de leur chef, JÊsts-CimisT, médiateur

de tout le système, et à Dieu, qui en est le principe et la fin.

Or, le jeu de cette triple intervention nous apparaît dans Thistoire du genre humain.

La maladie rend témoignage au midecin, sans lequel elle s'aggrave, qui en préserve, ou qui la guérit.

L'humanité déchue rend ainsi un triple témoignage à Jésus-Christ : le monde Païen, le monde Juif, le monde Chrétien.

LE MONDE païen.

Je ne considère d'abord que le fait, en réservant sa loi.

Or, le fait, c'est une aberration du genre humain dont nous ne l'aurions pas cru capable si le Chrislianisme fût venu l'arrêter plus tôt, et n'eût pas laissé le mal appeler le remède pour le mieux recevoir et le mieux sentir.

Cette aberration, nous la connaissons tous par le contraste du monde chrétien et du monde païen, qui partage l'humanité en deux phases, l'une de Ja prédominance du mal, l'autre de la prédominance du bien, dans leur lutte incessante sur la terre. Il suffit d'un mot pour la peindre. Nos crimes étaient leurs divinités. Le mal sous toutes ses formes : l'intempérance , le vol, la cruauté, la prostitution, l'adultère, l'inceste, la bcstia-

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lité, l'outrage à toute humanilô et à toute pudeur, tout i! que nous refoulons dans nos bagnes, ils le mettaient sur leurs autels. Dieu seul n'y était pas Dieu. Le Dieu personnel, unique et saint, dont la notion, tout à la fois sublime et populaire , brille sans nuage dans notre ciel chrétien, et dont l'influence fait fleurir tant de vertus dans les âmes qui ne s'y dérobent pas , nous enveloppant tous de ce sentiment instinctif de sa présence qui fait la pudeur publique et force le mal à se cacher, était totalement inconnu dans le monde ancien. Le polythéisme idolAtrique était l'éclipsé de Dieu dans ces deux essentiels caractères d'unité et de sainteté qui associent aujourd'hui à sa notion l'unanimité des intelligences. La philosophie la plus sublime, comme dans un Platon et un Cicéron, le reléguait dans le domaine de l'idéal et de Fabstraction, lui refusait Tindépendance créatrice, le dépouillait de toute relation personnelle et pratique avec l'humanité, et associait sa conception aux systèmes les plus insensés et aux turpitudes les plus immondes. La Nature, cette grande Nature sur laquelle nous lisons si visiblement le nom divin, non-seulement ne ralliait plus à son magnifique témoignage l'esprit humain dévoyé, mais elle en subissait les aberrations, et, par le travestissement de toutes les créatures en divinités, à la place du seul Dieu Créateur, elle était comme forcée de servir à son outrage. Quel renversement! Qu'un seul homme aujourd'hui adonU Apollon dans le soleil, Diane dans la lune, Amphitrite dans la mer, les Naïades dans les fleuves, les Dryades dans les forêts, etc., etc.; qu'il vît toute la Nature sous cet aspect, il serait réputé fou. Et tous les hommes la voyaient alors ainsi! et le genre humain était fou de cette même folie ! et Socrate, oui, So-

iU SCIENCE HISTORIQUE DE JÉSUS-CHRIST.

crate, dans tout Téclat de son procès et de sa mort, se disculpant de la sagesse que nous lui attribuons comme d'une folie, s'écriait devant ses juges et devant la postérité : « Au nom de ces mômes dieux dont il s'agit maintenant, quoi ! je ne crois pas aux dieux? Je ne crois pas, comme les auti^es hommes^ que le soleil et la lune sont des dieux? Tant s'en faut! je crois plus aux dieux qu'aucun de mes accusateurs, et Mélitus n'a intenté cette accusation que pour m'insulterM » Et, en effet, nous le voyons déshonorer sa mort par le sacrifice de son coq à Esculape, et, selon le témoignage de Platon, par un hymne à Diane et à Apollon.

Faut-il s'étonner après cela que cette même Nature dont la voix n'était plus entendue au dehors fût étouffée au dedans, et que des mœurs contre nature aient été les dignes filles de cette nuit faite sur son Auteur? Saint Paul a imprimé à cet égard sur le monde payen, et particulièrement sur ses prétendus sages, un stigmate brûlant qui est resté comme le sceau de la Vérité sur le Paganisme, a Parce qu'ayant connu Dieu par le témoignage que ses œuvres nous en donnent, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, mais ont transformé sa vérité en mensonge et adoré et servi la créature au lieu du Créateur, se disant sages ils sont devenus fous. C'est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs immondes de leurs cœurs et à des passions d'ignominie, s'outrageant eux-mêmes dans leurs corps, et recevant en eux-mêmes la récompense méritée de leur erreur *. »

De là aussi toutes les mœurs antisociales et ,anti

1. Platon, Apologie, t. î, p. 85 dô la traduction Cousin,—- 2. Aux Romains, 1,21-27.

humaines du monde ancien : l'esclavage, l'asservissement de la femme, la souillure et le sacrifice de l'enfant, la pitié pour le pauvre étouffée comme un vice, les hécatombes humaines repaissant la société de ses spectacles, le sang mêlé à la volupté partout, nul droit des gens, l'étranger synonyme d'ennemi, la Patrie fondée sur la violation de la nature et érigée en divinité à laquelle on l'immolait, des rites monstrueux de folie et d'impudeur, des coutumes où on ne reconnaissait plus rien de l'humanité et qui en étaient le renversement.

Nous ne connaissons qu'imparfaitement le Paganisme, parce que le mal ne s'y accusait pas lui-même, qu'aucune institution, aucune doctrine immuable et sainte de vérité et de vertu, comme l'Église fondée sur Jésus-Gurist, ne le faisait ressortir en le combattant, et que, comme un fleuve répandu, il coulait sans bruit parce qu'il était sans bord. Pour nous chez qui le mal, si grand qu'il soit, ne peut pas prévaloir sur le sens chrétien qui le flétrit et le retient dans la honte, quand il ne le réprime pas, nous en induisons qu'il n'était pas si grand chez les Païens puisqu'il ne soulevait pas la conscience humaine. C'est qu'il régnait. Le monde païen ne connaissait pas le scandale. Le mal était passé en nature; plus que cela, en religion. Ce qui aurait dû le flétrir le consacrait. Aussi, plus nous pénétrons dans ce monde et le creusons à la lumière du Christianisme, plus nous en voyons sortir des monstres. Il en est comme des couches antédiluviennes aux regards de la Géologie. Il fallait le Christianisme pour connaître le Paganisme ^

l. Nous recommandons notamment à cet égard lo sayant ouvrage Judaïsme et Paganisme, par le docteur Doelllnger (Doellinger l'ancien,

Qu'on en juge par cette page d'Eusèbe, encore assez rapproché du Paganisme pour que son assertion ait le prix d'un témoignage, et que confirme d'ailleurs de ses savantes notes son traducteur, M. Séguier : — « Ce que je regarde comme le plus grand signe de la puissance divine et mystérieuse du Sauveur, ce qui nous donnera, en y faisant attention, la preuve la plus conyaincante de la vérité de sa Doctrine, c'est qu'à sa voix seule et par la propagation dans l'Univers de ses enseignements, ce que n'avait pu obtenir aucun des hommes éminenls qui ont paru dans la durée des siècles, toutes les coutumes jusque-là féroces et barbares des nations ont été réformées. Depuis lors, en effet, les Perses n'épousent plus leurs mères; les Scythes ne dévorent plus leurs semblables. On ne voit plus de frères ni de pères s'unir à leurs sœurs et à leurs filles, ni les sexes brûler d'une ardeur coupable pour les êtres du même sexe, en briguant des plaisirs contre nature; on ne voit plus jeter en proie aux chiens et aux oiseaux les parents dont l'existence était trop prolongée, comme cela se voyait chez les Massagètes, les Derbyces, les Hyrcaniens, les Tibareniens et les Caspiens. Plus de festins, selon l'ancien usage, où l'on se repaissait des êtres les plus chéris; plus de sacrifices humains aux dieux et aux démons, ni d'immolation d'objets de nos plus tendres affections sous prétexte de Religion. Telles sont les horreurs et mille autres semblables qui couvraient d'infamie, autrefois, toute la race humaine ^ »

Je prie de remarquer que presque toutes ces horreurs

non le Vieux)» C'est une froide exhumation du Paganisme qui n'en est que plus effroyable.

1, Préparation évangélique^ t. I.

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n'étaient pas considérées comme des dérèglements. Tout au contraire : c'était par piété envers les parents qu'on abrégeait leur vieillesse, par piété envers les dieux qu'on leur immolait les enfants, et que, comme il en était de toutfi victime, on s'en repaissait. La fornication et la prostitution étaient annexées au culte religieux et y rentraient même.

On pourra dire que c'étaient là des peuples barbares et qui ne représentaient pas la civilisation de l'Antiquité. Sans doute. Mais ces peuples barbares étaient alors les trois quarts du genre humain. Tous les peuples d'Asie, les Perses, les Babyloniens, les Assyriens, les Tyriens, étaient plus ou moins dans ces mœurs. On en peut juger par les précautions que Moïse fut obligé de prendre pour en préserver le peuple Juif. L'immolation des enfants à Moloch, le crime de Pasiphaë, l'Onanisme usité comme pratique de religion dans les sanctuaires, des abominations qu'on ne saurait nommer y sont spécifiées.

Et maintenant pour ce qui est des nations policées et de leur reine, la Grèce, je n'ai qu'à renvoyer à la République de Platon. Indépendamment des conceptions qui sont propres à ce prince des Philosophes, telles que de considérer les hommes comme un troupeau et les femmes comme les femelles des chiens \ de prescrire la nudité ^, la promiscuités l'avortementS l'infanticide S l'inceste % le bercail commun avec interdiction aux mères de chercher à reconnaître leurs enfants \ etc., on y voit que

1. La lié publique, t. IX, p. 255 de la Irad. Cousin. — - 2. ia'., 1». 256. — 3. /(/., p. 272. — •'». Id., p. 272. — 5. /</., p. 278.— 0. /rf., p. 278. — 7. /(/., p. 275.

Vamour n'y avait qu'un nom que Ton n'ose dire, et ne s'entendait nullement de celui que la nature amis entre les deux sexes. Celui-ci était renvoyé aux gens du commun et aux barbares. Celui-là, grâce à la gymnastique et à la philosophie^ était un amour de choix, comme principe des grands courages et des fortes amitiés^ et était cultivé dans les constitutions sociales les plus vantées : à Athènes, à Lacédémone, en Crète, en Élide, en Béotie. « Quant au véritable amour, les femmes n'y ont aucune part, » dit Plutarque avec tous les Sages de l'Antiquité.

Tirons le voile du Christianisme sur ces ignominies, et faisons grâce ici du monde romain, du jour où il cessa d'être barbare pour devenir policé, c'est-à-dire plus raffiné de crime par une corruption qui en avait fait l'égout de toutes les corruptions du genre humain.

Est-ce à dire que les Anciens n'aient pas eu de vertus? Non. Je pourrais bien dire, en passant ces vertus au creuset du Christianisme, avec saint Augustin : Virtutes paganorum sunt vitia, et avec Descartes : « Ce qu'ils ap- « pelaient d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité, (( ou un orgueil, ou un désespoir, ou un parricide ^ » Je préfère m'en tenir à cette observation de M. de Bonald, dont personne ne méconnaîtra la justesse : « Les « esprits chagrins ne remarquent que les vices chez les 0 peuples chrétiens, parce que les vertus y sont l'état « ordinaire et seul autorisé; comme des enthousiastes ne « remarquent chez les païens que les vertus, parce que « le vice y était l'état commun et permis par les lois '. » Témoin l'incorruptibilité de Fabricius, la continence de

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