Discours sur la méthode. — 2. Du divorce
LE MONDE païen. 139
Scipion, et autres faits mémorables de ce genre, que l'Antiquité gravait sur le marbre et sur l'airain, et dont l'éloge ferait rougir aujourd'hui celui qui l'aurait mérité.
Il faut reconnaître toutefois, à l'honneur de notre nature, que, si inférieure qu'elle soit au Christianisme, elle était supérieure au Paganisme; et cela même mesure l'abîme qui sépare les deux états. L'homme valait mieux que ses dieux. Et c'est à cela, c'est à cette grandeur native de l'âme humaine, naturellement chrétienne, qu'il faut rapporter tout ce que nous trouvons chez les Anciens de bon, de vrai, de beau, de pur et de conservé, par inspiration de ce Verbe éternel, son type et son idéal, en attendant qu'il vînt la tirer de son esclavage. Comme une fille de noble condition, qui expie sa chute dans le piège de celui qui l'a séduite, par la révolte de son ancien honneur contre le joug qu'elle subit, sans avoir, par elle-même, la force de le briser, la nature humaine ne s'appartenait pas. Elle était possédée.
Il y a deux choses dans cet égarement prodigieux du genre humain : la faiblesse humaine, faillible par nature; puis, par suite de l'avantage qu'elle avait donné sur elle à l'Esprit du mal en y succombant une première fois, la tyrannie de celui-ci.
Qui ne connaît cet empire honteux et cependant devenu comme irrésistible, que le Mal prend de plus en plus sur ses victimes, et cette propension à descendre dans ses abîmes à laquelle une première chute les assujettit? Et encore n'avons-nous aujourd'hui de cet empire du Mal qu'une idée imparfaite, gnlcc à Jésus-Ciirist qui nous a donné l'infaillible moyen de nous en relever, et qui chez ceux mêmes qui n'y ont pas recours le tient en
bride par les mœurs publiques. Sans doute il lui est encore donné, (out écrasé qu'il est par le pied du Libérateur, de se replier contre son talon ^, pour l'honneur et le mérite du combat. Mais ce combat même peut nous faire concevoir ce que devait être l'asservissement du genre humain à ce terrible ennemi. Non qu'il ]ui fût tellement inféodé que le secours divin fît absolument défaut à l'âme humaine, mais la plénitude de ce secours dans son effusion universelle étant surtout réservée au Sacrifice de Jésus-Ghrist, on peut dire que le Mal était jusque-là comme le Prince de ce monde.
C'est ce nom qui lui est donné dans l'Évangile par Jésus-Christ annonçant qu'il vient le jeter dehors : Princeps hujus mundi ejicietur foras ^, indiquant par là, non pas le mal abstrait, mais une Puissance malfaisante personnifiée dans une nature supérieure, tombée la première de toute la hauteur du ciel par sa révolte contre Dieu, et à qui il a été donné d'éprouver l'homme par la tentation, pour lui procurer le prix d'avoir bien fait en résistant à la séduction de mal faire : l'Ange apostat, le Démon et ses légions infernales.
Nous n'y croyons plus aujourd'hui, parce qu'il a été réduit à se cacher; parce qu'il mène en quelque sorte ses victimes par derrière, au lieu qu'autrefois il les menait par devant. Mais le genre humain y a toujours cru^ et cette croyance a toujours fait corps avec celle de la déchéance originelle dont ce mauvais Génie fut l'instigateur, et avec la foi au Libérateur dont le propre devait être d'en affranchir le monde. Nous avons donné ailleurs des témoignages universels de cette croyance, dont cha-