Exode. -^ 2. Psaume LXXVII
LE MONDE JUIF. ioO
maintenus sur le sommet de la vérité divine, d'où nous étions enclins à déchoir à chaque instant dans les monstrueuses mœurs de tous les peuples qui nous environnaient.
On n'admet pas cette explication, bien qu'elle se recommande par la sublimité du phénomène, bien qu'elle ait pour garant le témoignage public et historique de tout un peuple, bien qu'on n'en ait jamais fourni aucune autre.
Soit. — Mais alors la question se resserre et nous serre :
Ou bien l'égarement idolâtrique du genre humain était l'état naturel; et alors la préservation du seul Peuple Juif au sein de cet universel égarement ne peut avoir été que surnaturelle. Ou bien c'est le Peuple Juif qui était l'état naturel ; et alors c'est l'égarement universel du genre humain qui ne s'explique, pas.
Ces deux états sont trop tranchés pour pouvoir s'expliquer par des raisons du même ordre.
La simple nature humaine, la môme de part et d'autre, ne sufiit pas à expliquer ni tant d'égarement, ni une telle préservation; et loin d'exclure le surnaturel de celle-ci, je le verrai plutôt dans tous les deux en sens contraire : le surnaturel satanique dans l'un, le surnaturel divin dans l'autre.
Le surnaturel divin dans le Peuple Juif ressort d'autant plus, en effet, que pour s'élever et se maintenir à une telle hauteur doctrinale et morale, ce peuple n'avait pas seulement h résister au poids naturel de la faiblesse humaine, mais i\ l'exemple, à rattrait,à la séduction et à l'obsession de ce môme Esprit mauvais qui nous a apparu dans les pratiques abominables du paganisme universel.
C'est là un prodige d'effet qui suppose un prodige de cause ; et il y aurait plus de crédulité à écarter celui-ci qu'à l'admettre; car, outre ce prodige d'effet qui s'impose historiquement au plus sceptique, il faudrait croire qu'un tel prodige serait sans cause, ce qui serait mettre la plus absurde crédulité à la place de la plus légitime et de la plus raisonnable croyance.
Entre tous les miracles qui nous sont racontés dans l'histoire sainte comme ayant concouru à ce prodige indiscutable qui les suppose, il en est un qui semble fait exprès pour servir à notre argument : c'est celui des trois jeunes Hébreux jetés par l'ordre de Nabuchodonosor dans une fournaise, pour avoir refusé de sacrifier à l'idole, et qui, du sein des flammes qui les épargnaient, chantaient cet admirable cantique que l'humanité chrétienne n'a cessé de redire depuis, et redira toujours comme une magnifique protestation contre l'idolâtrie : « Ouvrages du Seigneur, — puissances et forces de Dieu dans la nature (dont les nations se sont fait autant de dieux auxquels ils prostituent les adorations qu'ils lui refusent), bénissez tous le Seigneur, louez-le, et relevez sa souveraine grandeur dans tous les siècles. — Anges du Seigneur, Cieux, eaux du ciel, soleil et lune, étoiles du firmament, pluies et rosées, vents et tourbillons, feux et chaleurs, froids et glaces, nuits et jours, lumières et ténèbres, foudres et nuages, montagnes et collines, plantes de la terre, fleuves et mers, monstres et poissons de l'océan, oiseaux de toute espèce, bétes des forêts et des champs, enfants des hommes, prêtres du Très-Haut, esprits et âmes des justes, — bénissez, bénissez à l'cnvi le Seigneur, louez-le et relevez sa souveraine grandeur dans tous les siècles, parce qu'il no"^
a sauvés de la fournaise, qu'il nous a délivrés du milieu des flammes et tirés du'milieu du feu^ !» — Et l'impie Nabuchodonozor lui-même, tout hors de lui à la vue de ce prodige, de s'écrier aussi : « Béni soit leur Dieu qui les a délivrés d'une manière si merveilleuse, parce qu'ils n'ont voulu adorer aucun autre Dieu que lui seul M »
On ne veut pas croire à ce miracle, qui a toute une nation pour garant, et qui fut l'objet d'un Édit dans toute la Chaldée ; pas plus qu'on ne croit au passage de la mer Rouge, à la manne du désert, à la promulgation de la Loi sur le mont Sinaï, et à tous les prodiges opérés par Dieu pour retenir son peuple dans la fidélité à cette Loi sublime. Mais ce miracle, qu'est-il auprès de celui qu'on ne peut discuter et qui n'en est que plus prodigieux si nous écartons tous les autres : celui, non plus seulement de trois jeunes hommes, mais de la Nation Juive tout entière, pendant tant de siècles plongée dans la fournaise de l'Idolâtrie, environnée de ces flammes et de ces feux impurs dont brûlaient tous les peuples de la terre, et seule maintenue dans la spiritualité de la doctrine et la sainteté de la morale détruites partout ailleurs?
Encore une fois, cette exemption, dépourvue du régime surnaturel qui seul l'explique, demande plus de crédulité que ce régime ne demande de croyance, et la diiïlcullé se grossit de tout ce qu'on fait pour la diminuer.
Le bon sens devient ici identique à la foi, jusqu'à ne laisser à celle-ci aucun mérite.
Et cependant, nous n'avons pas encore relevé dans \o
1. Daniel, chap. III. — 11 est ii rcmanitjor quo foules les œiivros do la Crfialion sont (înuuK'Tilea dans en cantique Selon l'ordre traciî par Moïse dan» la Genèao. -- 2. /</., ihid.
Peuple Juif le trait le plus saillant, qui ne suppose pas seulement le surnaturel, mais qui est le surnaturel mêiiT^ ostensible.
Je veux parler de son caractère Prophétique.
Le fait, encore ici, est indiscutable : c'est toute l'existence même du Peuple Juif depuis Abraham jusqu'à Jean-Baptiste. On n'a jamais sérieusement discuté les Prophéties, surtout dans cet ensemble, dans ce caractère général plus frappant que les détails, et qui ramène à ceux-ci après s'être défendu par lui-même. Les Apologistes n'ont eu qu'à les exposer, et le seul parti de leurs adversaires a été de les éluder. A la fin, ce parti même a été abandonné. On s'est rendu. « Les jours d'une « science impartiale sont venus, et je ne sais trop pour- « quoi on a continué à éluder la difficulté, » a-t-on dit avec une désinvolture singulière ^ Ce 7e ne sais trop pourquoi veut être naïf, et n'est que Taveu forcé de la preuve qui ressort des Prophéties ; et quant à cette science qui se fait un mérite d'impartialité de ne plus les éluder, c'est qu'il ne lui reste qu'à s'exécuter.
Voici comme elle le fait par la plume de son organe le plus avancé, en couvrant sa retraite de cette phraséologie nuageuse qui confirme la vérité de toute la mauvaise grâce de l'aveu :
« C'est la race sémitique qui a la gloire d'avoir fait la « religion de l'humanité. Bien au delà des confins de « rhisloire, sous sa tente restée pure des désor^dres d'un « monde déjà corrompu^ le patriarche bédouin préparait
1. M. Schérer dans le compte rendu de la Vie de Jésus ûù M. Renan.
LE MONCE JUIF. 163
(( la foi du mondes Entre toutes les tribus des Sémites ft nomades, celle de Beni-Israël était marquée déjà pour « d'immenses destinées ^ Une Loi ou Thora, tr«\s-an- « ciennement écrite sur des tables et qu'ils rapportaient « à leur grand libérateur, Moïse, était déjà le code du « Monothéisme et renfermait, comparée aux institutions « d'Egypte et de la Chaldée (et de toutes les autres na- « lions répandues sur le globe), de puissants germes « d'égalité sociale et de moralité... De là cependant ne Cl vint pas l'institution qui décida de l'avenir. Outre ses « prêtres, chaque tribu nomade (non plus nomades, « mais réunies en royaume) avait son nabi ou prophète, « sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour la solu- « tion des questions obscures qui supposaient un haut « degré de clairvoyance^... Les Nabi d'Israël furentles « vrais instruments de la primauté religieuse du peuple « juif. De bonne heure, ils annonçaient des espérances « illimitées; qu'un règne sans bornes lui était réservé,
1 . « Le Seigneur Dieu dit à Abraliam : <( Je ferai sortir de toi un grand peuple, et toutes les nations de la terre seront bénies en Celui QUI SORTIRA DE TOI. )) (Gcnèse, cil. XXII, V. 3, cli. XXII, v. 18.)
2. Jaoob (qui dans sa lutte avec l'Ange avait reçu le nom d'/sraèV) appela ses enfants et leur dit : «Assemblez-vous tous, pour que je vous annonce les choses qui doivent arriver dans les derniers jours : — Le Sceptre ne sortira point de Juda, et il aura toujours des chefs de sa race, jusqu'à ce que vienne Celui qui doit être envoyé, Celci-la qui SERA l'attente DES NATIONS. (Gcnèse, ch. XLIX, V. 8, 9, 10.) — J'attendrai LE Sauveur que vous devez enyoyer, Seigneur. » (Gen^sc, ch. XLIX, V. 18.) — « Mes bénédictions dureront ju8qu'^ ce que le Désiré des collines éternelles soit venu. » (Genèse, ch.XLlX, v. 2G.)
3. Non, <e n'était pas uno sorte d' oracle que l'on con5«//fii( comme dans le Paganisme, et qui supposait un haut degré de clairvoijancc : c'étaient devrais Voyants, des Prophètes dans toute la force du mol, (lui se disaient envoyés pour proférer l'avenir lo plus cadié et le plus loinlain, et qui, loin d'Ôlre consultés, étaient insultés et immolés.
« qu'an jour Jérusalem serait la capitale du monde a entiers et que le genre humain se ferait Juif^. Jéni- « salem et son temple leur apparurent comme un « ville placée sur le sommet d'une montagne, vers « laquelle tous les peuples devaient accourir, comme « un oracle d'où la Loi universelle devait sortir, « comme le centre d'un Règne idéal, où le genre hu- (( main pacifié retrouverait les joies de FEden. Un gi- « gantesque rêve (?) poursuivait depuis des siècles le y( peuple juif. Il crut avoir les promesses d'un avenir « sans bornes. Avant la captivité, quand tout l'avenir « terrestre de la nation se fut évanoui par la séparation « des tribus du nord, on rêva (?) la restauration de la « maison de David, la réconciliation des deux fractions « du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de « Jéhovah sur les cultes idolâtres^. A l'époque de la « captivité, un poëte plein d'harmonie vit la splen- « deur d'une Jérusalem future, dont les peuples et les « îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs « si douces, qu'on eût dit qu'un rayon des regards de (( Jésus l'eût pénétré à une distance de six siècles^ »
1. Non, mais que de Jérusalem sortirait la loi universeUe, de Sion exibit Lex et verbum Domini de Jérusalem, (Is. 111, 3, etc.)
2. Non ; mais se convertirait au vrai Dieu, et que le peuple juif serait au contraire réprouvé pour l'avoir méconnu dans son Christ.
3. Et c'est cela, c'est l'hisl-oire même, que vous appelez un rêve ? Permettez-nous de dire que le rôveur c'est vous. Mais non, vous l'avez dit vous-même : « Le Sémite était merveilleusement apte à voir les grandes lignes de Vavenir et à faire entrer l'histoire dans la Religion. » Aptitude merveilleuse en effet si elle éiixil naturelle au Sémile, et cniil fois plus difDcile à admettre que le don surnaturel de Propliétie. Dans quelles crédulités ne faut-il pas se jeter pour éviter les évidonces <l(i la Foi !