Gt«é«t'»,Vl, 12. — 2. MaUh
180 SCIENCE HlSTUKKjUE DE JESLS-ClilUST.
Toutes les expressions par lesquelles le monde païen lui-môme redisait la grande Attente se résument en une qui s'étendait à l'universalité des hommes et des choses : Nova, Le Christ a Innové la nature humaine : il lui a fait de nouvelles entrailles et un nouveau cœur.
Ce sont choses entièrement nouvelles, en effet, que le Christ est venu apporter à la terre, et non-seulement nouvelles, mais en opposition avec toutes celles qui avaient cours : les Béatitudes Évangéliques : la pauvreté volontaire, les larmes résignées, le règne de la douceur, la soif de la justice, la miséricorde, la pureté, la paix, la persécution endurée pour la Vérité, la malédiction et la haine des hommes pour partage : tout cela, non pas subi comme des maux, mais ambitionné et embrassé comme des biens et comme des joies, en vue de trésors supérieurs à cette vie, révélés et assurés pour la première fois à l'humanité. C'est le goût de tout ce qui était en horreur et en mépris, et le mépris et l'horreur de tout ce qui était en goût et en crédit parmi les hommes. De là des vertus qui faisaient pour la première fois leur apparition sur cette terre et auxquelles les noms manquaient, comme ils avaient fini par manquer aux crimes : le dépouillement, la pénitence, le zèle, l'humilité, la virginité, la soif de la justice, la profession de la vérité, l'obéissance, le pardon, Tamour des malheureux et l'ambition du bonheur de ses semblables, l'apostolat du bien moral et la conquête des âmes à sa possession : en un mot, sous toutes ses formes, les saintes ardeurs du Sacrifice à la gloire de Dieu et au salut temporel et spirituel des hommes, inspirés par la Foi, VEspérance et la Charité.
Toutes ces choses étaient surtout nouvelles en ce que, entièrement contraires à la nature précipitùc en st m-
opposé, elles prennent leur source dans le surnaturel divin, et ont leur foyer dans un sentiment tout inconnu jusqu'alors : l'amour céleste.
C'est là la grande Création de Jésus-Curist : l'Amour : l'amour de l'homme pour Dieu, provoqué par l'amour de Dieu pour l'homme.
Par là, on peut dire que les pôles du monde ont été retournés; retournés de Tégoïsme à l'amour : c'était r amour de soi jusqu'au mépris de Dieu ^ et c'est l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi.
Avoir conçu, avoir osé, avoir fait cela d'un coup, je dis que c'est une Création, pareille à celle de lancer le soleil dans l'espace.
Écoutez là-dessus un génie dont le regard d'aigle allait au fond de tout.
« Le Christ parle, et désormais les générations lui « appartiennent par des liens plus étroits, plus intimes « que ceux du sang; par une union plus intime, plus « sacrée, plus impérieuse que quelque union que ce « soit. Il allume la flamme d'un amour qui fait mourir « l'amour de soi, qui prévaut sur tout autre amour.
« A ce miracle de sa volonté, comment ne pas recontt naître le Verbe créateur du monde?
« Les fondateurs de religions n'ont pas même eu l'idée (( de cet amour mystique qui est l'essence du Christia- « nisme sous le beau nom de Charité.
« C'est qu'ils n'avaient garde de se lancer contre un « écucil; c'est que, dans une opération semblable, se u faire aimer, l'homme porte en lui-môme le sentiment H de son impuissance.
« Aussi, le plus grand miracle du Christ, sansconlrc-
dil, c'est le règne de la (Uiarité.
« Lui seul il est parvenu à élever le cœur des hommes « jusqu'à l'invisible, jusqu'au sacrifice du temps; lui « seul, en créant cette immolation, a créé un lien entre « le ciel et la terre.
« Tous ceux qui croient sincèrement en Lui ressentent « cet amour admirable, surnaturel, supérieur; phéno- « mène inexplicable, impossible à la raison et à la force « de Thomme, feu sacré donné à la terre par ce nou- « veau Prométhée, dont le temps, ce grand destructeur, i( ne peut ni user la force, ni limiter la durée.... Moi « Napoléon, c'est ce que j'admire davantage, parce que a j'y ai pensé souvent. Et c'est ce qui me prouve absolu- « ment la divinité du Christs »
De là naquirent des hommes nouveaux que le monde d'alors ne comprenait pas, et qu'il contribuait à former par tout ce qu'il faisait pour les détruire : les Saints, race nouvelle à laquelle on pouvait appliquer le vers de Virgile :
Jam nova progenies cœlo demittitur alto.
Ils se produisaient sous toutes les formes du Bien dont ils étaient les Athlètes contre toutes les puissances du mal : les Apôtres, les Confesseurs, les Vierges, les Anachorètes, les Cénobites, les Martyrs, les Docteurs, h Apologistes, les Pontifes : en un mot les Chrétiens.
Le monde païen se souleva contre eux : ils le brisèrent; il les enveloppa de supplices : ils le débordèrent. Ou plutôt il se brisa sur eux : l'iniquité sur la justice, la force sur le droit, la matière sur l'esprit, la
1. Extrait de la conversation de Napoléon avec le général Bertrand, rapportée en entier dans les Etudes, Tome IV, p. 79.
folie sur la raison, la violence sur la patience, Tégoïsme sur l'amour : Tinfernal sur le divin. Leur sang jaillissant des arènes, et leur cendre volant des bûchers les réensemençaient dans les spectateurs et dans les bourreaux. Ils surgissaient partout, dans les ateliers des esclaves comme dans les palais des Césars; et, sans rien détruire, ils prirent la place de tout.
Leur société, sous le nom d'Église, constituée à l'avance par Jésus-Christ comme un bataillon carré au centre duquel il était resté Lui-même, faisait front de toute part à l'ennemi, en repoussait tous les assauts, en déjouait toutes les ruses, sans jamais laisser pénétrer son intégrité, portant en soi le dépôt inviolable de la Vérité, et l'aliment divin de la Charité, destinés à toutes les générations futures.
Elle devint la forme du Monde Nouveau sur laquelle tout fut refait : le Sacerdoce, le Pouvoir, le Droit des gens et de toute l'humanité, novaSacerdotia, Imperia, Jura gentium hominumque, comme l'avait auguré Tite-Live ; et de son Siège s'étendit au monde cette Loi unique dont Cicéron disait aussi : « Elle ne sera pas autre dans « Rome, autre dans Athènes, autre aujourd'hui, autre « demain : par tout, dans tous les temps, régnera celte (' Loi immuable et sainte, et avec elle Dieu, le Maître et
le Roi du monde. »
L'homme changea de condition dans tous les états de la vie. Lié plus étroitement au devoir, il fut affranchi de l'arbitraire et du caprice. Il releva de Dieu dans son âme, et s'appartint par la liberté morale et religieuse limitant la tyrannie en tout : du Pouvoir sur les sujets, (lu maître sur le serviteur, du riche sur le pauvre, de l'homme sur la femme et sur l'enfant. Tous furent enno-
blis et constitués en dignité. Les fers des esclaves tombèrent; la famille devint un sanctuaire d'égards, d'amour et de respect; la cité une émulation d'offices et de services ; les diverses nations entre elles une République de droit commun ayant le Christ pour Roi, son Évangile pour code, et son Église pour arbitre de leurs différends.
Enfin, cette grande Création a affecté en un sens le monde physique même. S'il est vrai en effet que l'homme modifie les choses extérieures à son image ; s'il est vrai que l'ordre spirituel soit comme ^optique de l'ordre sensible, dont on juge et dont on use tout autrement selon l'idée qu'on a de l'Auteur des choses, le Christ a refait la Nature même, dont il a changé l'aspect à nos yeux, en faisant évanouir toutes ces divinisations mythologiques dont le Paganisme l'avait défigurée; en en faisant un pur miroir de Dieu, et en la restituant à la vérité de nos rapports avec elle, et à ces sciences naturelles dont elle est devenue le libre champ.
En ce sens même il est donc vrai de dire que le Christ a Créé une nouvelle terre et de nouveaux cieux.
Tel est, en traits raccourcis, le Monde Chrétien : véritable Création, au sein d'un monde qui n'était plus, par des éléments qui n'étaient pas.
Mais ce qui met le cachet créateur sur cette œuvre, c'est qu'elle a été faite humainement de n'en; par la vertu propre de Jésus-Christ-Dieu.
A prendre d'abord le Christianisme tel qu'il s'offre aujourd'hui à l'observation, après deux mille ans bientôt d'existence, tel quil fonctionne et qu'il opère dans son activité incessante : son sacerdoce, ses vierges, ses œuvres, ses missions, ses dévouements et ses sacrifices, ses
prodiges de zèle et de charité, ses fruits de préservation, de régénération et de civilisation, ses effets en nous ou autour de nous produits par la fidélité à sa pratique ; enfin son organisation catholique, l'Église, la Papauté, qu'on observe bien, qu'on scrute, qu'on analyse : au fond, on ne trouvera rien qui l'explique ; n'en de naturel, rien qui soit, hors la vertu surnaturelle de Jésus-Christ : (( soutenant toutes choses par la parole de sa puisce sance ^ . »
Ce mot de saint Paul, entendu de l'ordre de la nature et du Verbe Créateur, n'est pas moins vrai de l'ordre do la grâce et du même Verbe Réparateur : le Christ.
Tl porte seul toutes choses de sa Vertu ; car il porto ainsi le Christianisme qui porte le monde moderne ; qui le conserve et le retient sur le néant.
Il en est de cet ordre de la grâce, dis-je, comme de l'ordre de la nature : des deux parts c'est uhq création continuée.
Avec cette différence, que le Monde Chrétien est une création, non-seulement continuée, mais disputée et arrachée à toutes les puissances du mal, toujours près de l'engloutir et toujours déçues.
Le Monde Chrétien en cela ne fait que vivre de ce dont il est né : et c'est surtout à sa naissance que ce caractère {ïêtre fait de rien apparaît en toute évidence.
Ramenez en effet ce monde à son origine : que verrezvous?
L'impiété moderne ne peut éviter de le rapporter ù Jhsus-Ghuist, h Jésus-Christ seul. Et alors elle épuise
l. Aux Hébreux, 1, 3.
tout le vocabulaire de l'adrairation, de Texaltation, de la déification, pour faire de lui une idole de l'humaniiô s'adorant elle-môme en lui comme dans sa personnification la plus parfaite. Elle le revêt même de toulos les qualifications de la foi, — moyennant qu'on lui accorde que ce n'est qu'un homme, — et elle séduit par là beaucoup d'esprits.
C'est là déjà pour elle une assez grosse difficulté. Cai-, comme cet homme aurait joué le Dieu, il devient le dernier des misérables : elle ne fait faute de le représenter tel, et outre la contradiction d'associer dans un même être la plus sublime perfection à la prétention la plus délirante et la plus criminelle, elle rapporte finalement à un pur homme, et à un tel homme, une œuvre telle que le Monde Chrétien, qu'elle appelle elle-même une Création,
Mais il y a une autre difficulté : difficulté celle-ci non plus seulement rationnelle, mais historique.
C'est que cet homme auquel on veut réduire Jésus- Christ a échoué, complètement échoué.
A prendre Jésus-Christ pour un simple homme, c'est trop de dire que c'est un homme : c'est moins qu'un homme. Et, étant moins qu'un homme, ce n'est donc pas l'homme qui a fait cette œuvre: c'est le Dieu- Homme.
(ï Le Christ parle, — disait Napoléon, — et désormais (( les générations lui appartiennent, etc. » C'est fort beau ; mais c'est inexact.
Le Christ a parlé magnifiquement sans doute, comme nous le voyons dans l'Évangile, et à sa parole toutes les générations seront à jamais suspendues. Mais désormais? dos l'heure où il a parlé ? immédiatement? — Non.
Si nul homme n'a parlé comme cet homme ' , nul homme n'a moins agi sur ses contemporains, nulle parole n'a été d'abord plus stérile. Comparé à Socratc et à Platon, à ce point de vue-là, il ferait pitié.
Il n'a trouvé que des contradictions, que des inimitiés, que la plus épaisse ignorance et la plus grossière inintelligence, dont ceux qui lui tenaient de plus près ne sortaient parfois que pour y retomber plus profondément. Il n'a eu son jour d'Hosanna que pour le voir tourner aussitôt en dérision par le Crucifige que les mêmes bouches ont vociféré contre lui.
Ce sort-là du reste ne Ta pas étonné. Ce n'était pas un désappointement, c'était un plan d'anéantissement et de sacrifice tracé à l'avance par la Prophétie : a II s'élé- « vera, avait-elle dit, comme un rejeton qui monte d'un (( sol aride. Il n'aura ni grâce ini beauté. Accablé d'op- « probres, délaissé des hommes, tous détourneront de « lui la face. Couvert d'ignominie, il a compté pour « un néant, etc. » C'était là son portrait, et ce caractère mémo de son identité devait le faire méconnaître. — Voilà le vrai. — Le Christ n'a converti définitivement personne de son vivant. Délaissé, renié de ses disciples eux-mêmes, maudit el broyé sur une croix, il a pu dire en toute vérité ; « Je suis un va^ et non un homme ^. » Puis il a été enseveli; « son tombeau a passé pour celui « d'un méchant et sa mort pour celle d'un impie, » en conformité littérale encore de la Prophétie', et la désertion, le silence, la nuit se sont faits autour de ce tragique écucil de son entreprise.
Voilà l'histoire de l'homme que vous exaltez : elle se