Jean, \I
i90 SCIENCE HISTORIQUE DE JÉSUS-CHRIST.
Ce n'est pas Jésus-Christ humainement vivant qui a changé le monde, puisque ce n'est qu'après sa mort que s'est déclaré le principe de ce grand changement. Invisible mais présent, lui seul a pu être le Général de celte armée apostolique qui sans lui n'avait rien qui la ralliât, etdont l'accord prodigieux, dans la doctrine et dans l'action, pour une telle entreprise et par de tels hommes, ne saurait autrement s'expliquer. // était avec ew5?, il est encore avec son Église comme il a dit qu'il le serait jusqu'à la fin des temps : car Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus^.
C'est là le fondement rationnel et historique, autant que doctrinal, de la foi du Monde Chrétien. C'est à peine un mystère tant il est transparent. C'est un fait éclatant dans un mystère. On n'a pas à croire Jésus ^ Christ ressuscité : on le voit; on ne cesse de le voir dans son Œuvre.
De sa Croix où on Ta bien cloué, de son Sépulcre où on l'a bien scellé, il met en déroute toutes les erreur^^ qui asservissaient le monde, et en purge à jamais la terre.// cloue lui-même à sa Croix la sentence de notre condamnation^-^ il fait de son Sépulcre un char de triomphe où il mène captives les Principautés et les Puissances dépouilléeê et vaincues en Lui-même^ ; c'est-à-dire dans son humanité, dont l'immolation brise la tyrannie infernale sous laquelle le monde courbé gémissait. Il fixe à jamais dans son Église la pure lumière dont l'infailliblo Vérité tient en échec ces Principautés et ces Puissancc^^ auxquelles il n'est donné de s'agiter et de s'enfler que pour se briser éternellement en écume contre le Ror
1. nom. VI, 9.— 2. Aux Colossiensy II, 14. — 3. W., ibid., IT.
Divin. Rien ne témoigne de la présence de la Vérité môme, rien ne donne l'idée de la Toute-Puissance, comme cette grande défaite de l'Idolâtrie et de toutes les superstitions de l'univers, qui, depuis quatre mille ans, avaient tenu contre tous les instincts de la nature, toute Tautori té primitive de la tradition, toute la sagesse des philosophes, tout le prosélytisme juif impuissant à ramener une seule âme ; qui n'avaient fait que s'accumuler et se renforcer jusqu'à outrager la lumière de monstruosités que les ténèbres mêmes ne connaissent plus. . . et qui soudain, à la seule présence de Jésus-Christ, mais de Jésus-Ghrist Crucifié^ entrent dans une fuite honteuse et disparaissent à jamais en proclamant sa Divinité. — Et tout cela, non par aventure, qu'on ne l'omette pas, mais en exécution littérale et ponctuelle de ce qui avait été prédit des milliers de siècles avant l'événement.
Terminons par un aperçu des plus importants, et sur lequel nous ne saurions trop appeler l'attention, parce qu'il louche à l'erreur capitale de nos jours. Je veux parler du procédé dont Dieu s'est servi pour appliquer au monde le salut qu'il est venu lui apporter : ce que j'oserai appeler la Politique Céleste.
On estime volontiers le Christianisme comme n'ayant été et ne devant être qu'une œuvre spirituelle, n'ayant trait qu'au salut particulier des âmes^ et ne devant avoir d'objet et de sanction que dans une autre vie. On en conclut que c'est une œuvre toute individuelle, avec laquelle les sociétés temporelles, en tant que sociétés, ne "loi vent avoir rien à démêler, et qu'on ne saurait trop isoler et resserrer dans son domaine.
C'est bien là, si je ne me trompe, Topinion qui tenrl à devenir doctrine, et à s'asseoir dans les Régimes de nos jours.
J'ose dire que ce n'est rien moins qu'une énormité d'erreur. Et pour le montrer, je ne la traiterai que par le bon sens et l'histoire; et encore fort brièvement.
En effet :
Il est très-vrai que l'Évangile a pour objet direct le salut des âmes en vue de l'Éternité. Il est très-vrai que, sans acception de milieux, de races, de régimes, il ne se propose que ce but.
Mais d'abord, comme tout but à atteindre dépend de la voie qu'on suit pour y arriver, et la voie de l'Éternité pour l'homme étant sa vie dans le temps, voici déjà le temporel forcément lié au spirituel, par l'objet même de l'Évangile.
On ne peut en disconvenir. Il reste à voir maintenant si ce temporel, relevant ainsi nécessairement de la Religion, peut n'être qu'un temporel individuel, ou doit, par la nature même de son sujet, l'homme, être un temporel social.
Poser la question, n'est-ce pas encore la résoudre?
Le Christianisme ne s'adresse qu'aux âmes, il est trèsvrai. Mais les âmes ne peuvent pas être abstraites des corps qu'elles animent, et des milieux sociaux auxquels elles tiennent et doivent tenir par tous leurs intérêts, par tous leurs devoirs, par tous leurs droits, par tous les actes moraux qui constituent leurs rapports entre elles. Aussi fait-on le dénombrement des sociétés par âmes. C'est que, par toute sa nature, l'homme est un être social, et, comme dit Aristote, un animal politique. Pour vivre autrement, il faut être Ange ou brute. A ne consi-
dérer donc les urnes qu'au point de vue spirituel et surnaturel, il fallait les saisir dans les milieux temporels et naturels où elles vivent ici-bas, et où elles méritent ou déméritent pour l'autre vie. Il fallait prendre la nature humaine telle qu'elle est, pour l'élever à ce qu'elle doit être. Jésus-Ghrist n'est pas venu dissoudre les sociétés dont il est le premier auteur, en leur retirant les âmes ; mais les animer, au contraire, d'un nouvel Esprit, les inspirer de son Évangile. De son Règne sur les âmes, devait émaner ainsi son Règne sur les sociétés, par la connexion même des âmes et des sociétés.
Ces vérités sont tellement de bon sens que j'aurais du ne pas m' arrêter à les exposer.
Mais ce qui est peut-être encore plus décisif, c'est le fait^ le fait évangélique et historique de la conduite de Jéscs-Ghrist et de la Providence de Dieu dans l'établissement et dans le gouvernement du Ghristianisme.
Le Ghristianisme^ en lui-même, est exclusif de la pure individualité. Il est Société par excellence, Communion des âmes entre elles, pour entrer en société avec Dieu par leur Ghef Jésus-Ghrist, avec lequel elles ne font qu'un seul Gorps. G'est la Cité de Dieu.
G'est comme tel qu'il a dû faire sa place dans le Monde, pour refaire sur lui le Monde môme.
Aussi, chose signiticative, le Christ ne s'est-il pas arrêté à la forme individuelle sous laquelle il s'est incarné, il a vécu et il est mort sur la croix. Aussitôt, en effet, qu'il a eu ainsi payé la rançon du genre lïumain, et dès qu'il s'est agi de se convertir le monde, il a pris la forme d'Eglise^ forme sociale, comme le sujet sur lequel il voulait agir et le but qu'il se proposait. Et sous cette forme seulct il a opéré, par l'application de
ses mérites et la diffusion de sa doctrine, le salut du inonde. Sous cette forme il s'est mis, il est et il sera jusqu'à la fin des temps, pour informer les diverses Nations des hommes, comme une seule àme en diver> corps; pour faire, non pas des individus seulement, mais, sous l'image dHun seul Bercail sous un seul Pasteur^ LE MONDE CHRÉTIEN. Gela cst SI vrai, que, comme Homme- Dieu, s'il a tout préparé, on peut dire qu'il n'a rien changé; et que, dans son Église et par son Église, il a tout renouvelé.
Et cette portée universellement sociale du Christianisme, donnant droit National à Jésus-Christ sur chaque partie de ce monde, ne résulte-t-elle pas avec la dernière évidence de sa prise de possession? Comment Lui-môme a-t-il caractérisé sa mission et celle de ses envoyés? « Toute Puissance m'a été donnée au Ciel et sur la Terre. « Comme j'ai été envoyé je vous envoie. Allez donc et « baptisez... » — Qui? toutes les âmes? — Non: « toutes « les Nations ^'^)) Et à qui s'adressent, en effet, ses Apôtres, à qui saint Paul adresse-t-il ses Epîtres ? — Est-ce à des individus?— Non : à des, Nations, s'appelant lui-même le Docteur des Nations, Et saint Pierre, leur chef, où viset-il? A LA Ville des Césars et de l'Univers, à Rome.
Et en cela le divin Législateur ne faisait qu'accomplir toutes les promesses prophétiques qui se trouvent, non-seulement à chaque page des Livres Saints, mais dans toutes les traditions profanes du monde ancien, avec une unanimité surprenante : nous l'avons vu.
Mais cela ressort plus encore, s'il est possible, dos procédés et des moyens dont Dieu s'est servi pour réaliser
l.Matlh., XXVIII, 18.
celte profcntion qui eût été délirante, si elle n'était simplement divine, comme son rapide Iriomplie Ta manifesté.
On se complaît à dire que Jésus-Christ no s'est attaqué à rien, n'a rien détruit, et que, sans toucher aux institutions existantes, en prescrivant même de rendre à César ce qui est à César, il s'est borné à demander qu'on rendît à Dieu ce qui est à Dieu, et en cela même n'a agi que par la persuasion.
Cela est vrai ; mais il ne faut pas abuser de la vérité : ce qui est le caractère de Terreur.
Jésus-Christ ne s'est attaqué à rien.— D'où vient donc que tout le Monde Ancien a disparu de la terre entière? Cela a-t-il été uniquement l'œuvre de la persuasion?
Jésus-Curist s'est borné à demander qu'on rendît à Dieu ce qui est à Dieu, en prescrivant de rendre à César ce qui est à César. — Mais, César voulant retenir tout, et Dieu de qui tout émane, même ce qui est dû à César ', ayant tout à reprendre, qui ne voit que de cette prétention devait éclater le conflit le plus formidable? Pour se faire la place qui lui revenait dans un monde où il n'en avait aucune; pour sauver par là ce monde même de l'infernale tyrannie du Mal, il fallait bien revendiquer les droits de Dieu et de l'âme humaine, ou plutôt il fallait les prendre, aux risques et périls de qui il appartiendrait. La lutte dès lors était nécessaire, et nous la voyons en efl'et commencer par Jésus-Christ crucifié, et finir par le Monde Païen terrassé.
Il y a donc là quelque chose à démêler, et il faut s'entendre.
1. « Pilale lui dit : Ignorez-vous que j'ai lo pouvoir do vous cru- " «'iller? — Jésus lui répondit : Vous n'aurio/. sur mol aucun pouvoir il NE vous ÉTAIT DONNiî d'EN IIaut. )) (Mallh., XIX, 10, 11.)
Veut-on dire que Jésus-Christ ne s'en est pas pris au sociétés existantes à lamanière des hommes? Oui, cela est vrai. Les procédés de l'Évangile n'ont rien des procédés révolutionnaires. Ils en sont même la réprobation. Mais, à la manière de Dieu, il en a été tout autrement : et c'est en cela surtout qu'éclate la divinité historique du Christianisme.
Dieu a agi, dans ce grand ouvrage, de deux façons et par deux moyens : par sa grâce et par sa force : grâce et ÎOVÇ.Q divinement manifestes^ parce qu'elles étaient /mmaînement cachées ; cachées sous la folie et la faiblesse de la Croix.
Par sa grâce, il a éclairé les esprits et touché les cœurs des bons. Par sa force, il a brisé les méchants, le Monde Ennemi.
Force double : passive et active, exprimée en ces deux caractères par cette prophétique parole qui se vérifiera éternellement : « Qui tombera sur cette Pierre s'y « brisera. — Et celui sur qui elle tombera sera brisé ^ »
Passive, en effet, en recevant les coups. Car, comme les Juifs ont crucifié le Chef, les Païens ont martyrisé les membres. Mais, en ce faisant, les uns et les autres ont donné sur un écueil caché; ils sont tombés sur Dieu en Jésus-Christ; sur cette Pierre redoutable où ils devaient fatalement périr, par là densité divine dont ello est douée. Les marteaux se sont brisés sur l'Enclume, comme ils s'y briseront toujours.
Mais, — et c'est ici que l'erreur s'abuse, en abusant sacrilégement de l'Évangile de Jésus-Christ, et bassement de la faiblesse humaine de son Église ; et se Oat-