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Jean, V

LE CHRIST, VERBE \iNCRÉÉ AU SEIN DU PÈRE. 249

Sous les noms de Père, de Fils, de Saint-Esprit, apparaissent ainsi en Dieu, dans une activité d'opération incessante, rÉlre, qui est la perfection même en foyer et en puissance; la Connaissance qui en est la splendeur; et l'Amour, qui en est comme la conscience et la complaisance. Trois et Un.

Trois, car ce qui connaît et aime est nécessairement autre que ce qui est connu et aimé. Un, car, en tant que Dieu se connaît et s'aime, il ne connaît pas et il n'aime pas sans doute autre que Lui. Dieu est ainsi ; trois en personne, et un en substance ; la même substance, la môme Divinité, le môme Dieu unique, personnifié triplement.

Et dans cette triple personnification égalité parfaite. Car, bien que le Père soit principe par rapport au Fils, et l'un et l'autre par rapport au Saint-Esprit, et qu'en ce sens la distinction aille jusqu'à la hiérarchie : cependant, comme cette triple relation n'a ni commencement ni mesure, qu'elle est simultanée et incessante, que toujours le Père épuise infiniment toute sa perfection dans le Fils, et que l'Amour mutuel qu'ils s'inspirent est en raison de cette éternelle et infinie perfection, le plus et le moins, l'antériorité et la postériorité, ne peuvent trouver place dans ce qui est tout et toujours usqu à l'infini , et substantiellement adéquat jusqu'à 'unité. — La Trinité, en un mot, n'est pas la division, ni a succession; mai? le déploiement et l'harmonie de 'Unité, — Comme nous sommes chacun de nous en une )ersonne, Dieu est ainsi en Trois. Il est trois Personnes. Arrôtons-uous par défaut, non de carrière, mais de )roportion et de rapport avec la conception et le langage de l'esprit humain.

Et cependant, si de cette hauteur nous portons notre regard sur ce même esprit humain en lui-même, si borné qu'il soit; si nous généralisons ce regard à l'humanité; si nous l'abaissons enfin jusqu'à la nature inférieure elle-même, il n'est rien, rien de créé, en quoi, maintenant que nous sommes instruit de cette manière d'être de Dieu en lui-même , nous ne retrouvions la Trinité, comme l'empreinte de l'Ouvrier sur son ouvrage, venant confirmer sa révélation.

N'est-il pas vrai, d'abord, que nous sommes essen- ! tiellement un dans l'indivisible simplicité de notre moi? Et cependant, dans l'activité intellectuelle de cet unique moi, que se passe-t-il? Ne tendons-nous pas à nous dédoubler en plusieurs nous-mêmes, et n'apparaît-il pas bientôt en nous trois choses, qui ne sont pas seulement trois opérations, mais trois puissances bien distinctes : — l'entendement, — la pensée, — la volonté ? — Ventendement, qui est comme le réservoir de notre substance spirituelle ; la pensée qui en sort, et que nous sentons naître en nous comme la Minerve de notre esprit ; et la volonté, par laquelle réfléchissant avec complaisance sur cette production, nous nous en donnons h nous-mêmes le spectacle? Ces trois phénomènes se produisant dans une grande âme d'artiste, un Virgile, un Mozart, un Bossuet, comment appellerons-nous ^œu^ de leur génie, ce poëme, ce chant, ce discours qu'ils concevront, qu'ils se chanteront ou qu'ils se diront à euxmêmes intérieurement, qu'ils seront les premiers à goi1 avant de les produire au dehors, qu'ils goûteront seuls quelquefois dans une inexprimable jouissance ? Con-j fondrons -nous cette œuvre avec la simple puissance de la produire? N'en est-elle pas aussi distincte qu'elle

en est virtuellement inséparable? Et ce goût, cette jouissance qu'elle leur inspirera, qui leur en fera caresser la conception et les enivrera, n'est-ce pas encore une troisième chose aussi distincte des deux premières que celles-ci le sont entre elles? Et toutes trois ne sont-elles pas cependant la môme âme qui s'exprime, qui est exprimée, et qui se complaît dans cette expression ? Y aura-t-il témérité à ajouter, que si cette conception produite ne devient pas une réalité à part, une subsistance parallèle à son principe, une personne^ et que si cet amour de complaisance que nous avons pour elle ne parvient pas pareillement à unir notre âme à sa propre reproduction, ce n'est pas que ce ne soit la tendance de notre âme, c'est qu'il y manque le pouvoir ? C'est ce que la Fable a figuré sous l'allégorie de Pygmalion, produisant une figure tellement parfaite, qu'elle s'anime de sa propre beauté, et s'éprenant pour elle d'un amour qu'elle lui rend.

Voilà le mystère de la Trinité dans notre âme, qu'on a pour cela justement appelé une Trinité créée.

Mais qu'est cela qu'une ombre, qu'un vestige éphémère, borne et languissant de la Trinité ina^éée ?

Car, le verbe humain, cette conception produite en nous, ne constitue (lu'un accident sans subsistance, qu'un mode de notre esprit cherchant à s'égaler lui-même, par une succession d'clïorts, et n'y parvenant jamais : tandis qu'en Dieu son Verbe est le jet total et consommé de sa substance, en qui il se reproduit éternellement d'une reproduction égale à Lui-même et ayant vie commi; Lui. (Vest le Dieu uni^fue se parlant à Lui-même ses perfeclions d'une Parole qui est autre puisqu'il l'entend, et qui est Lui-même, puisque dans cette [larole il s'entend. Et

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cela si parfailement et si entièremenl, que cette Parole éternelle remplit son éternité et lui suffit. Dieu a parlé une fois ^ dit Job, et cette fois est toujours.

Ce que nous venons de dire du témoignage de la Trinité en chacun de nous ne s'y borne pas. Il s'étend à l'humanité tout entière, au monde des intelligences. Qu'y a-t-il en effet dans ce monde-là et qu'est-ce qui nous y meut ? entendre^ connaître, aimer ^ et régler toutes choses sur ces trois. Trois choses assurément bien distinctes, savoir : ce besoin inné de se rendre compte, d'apaiser une soif, de réaliser une tendance invincible ; puis répondant à ce besoin, la vérité et sa connaissance ; puis enfin, le contentement qui en résulte, et cette joie de 1 ame qui se repose dans la satisfaction de son désir. C'est là l'humanité. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes est un jeu incessant d'activité, de lumière et d'amour. Seulement ce triple élément de vie no dépend pas de nous et ne se suffit pas en nous. Notre activité, je ne dis pas dans ses modes, mais dans son principe, qui est notre être, ne se détermine pas ellemême. Et quant à ses deux aliments, ils nous sont également départis : c'est cette lumière éternelle de la vérité qui éclaire le monde des esprits ; et c'est cette flamme qui jaillit en quelque sorte de la rencontre de notre activité et de cette lumière, et que nous appelons amour.

Enfin, il n'est pas jusqu'à la nature physique et -au monde des corps qui ne porte à sa manière l'empreinte de la Trinité. Chaque corps, en eflet, présente ces trois choses : sa substance en elle-même ; sa forme qui détermine sa substance; et enfin ses rapports d'affinité ou d'attraction qui le relient aux autres êtres. Et l'Univers tout entier qu'offre-t-il autre chose, dans

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l'ensemble de ses substances, de ses formes et de ses rapports, que le magnifique témoignage d'une activité puissante qui le meut, d'une intelligence merveilleuse qui l'ordonne, et d'un amour infini qui s'y complaît?

Et maintenant, ramenez de partout cette activité, cette intelligence, et cet amour au foyer qu'ils supposent, élevez-les à leur plus haute puissance, franchissez par induction l'abîme qui sépare le fini de l'intini, et vous les retrouverez en Dieu, en plénitude et en infinité, dans sa Trinité trois fois Sainte.

Arrêtons-nous encore une fois, et sachons reconnaître, et la grandeur de notre esprit, capable de pénétrer en Dieu et de s'en approprier la science par la foi ; et sa limite naturelle, incapable qu'il est de l'aborder par la raison.

Cette raison, cependant, si elle ne comprend pas d'elle-même comment Dieu est ainsi, comprend qu'il doit être ainsi. Ici elle est dans «on domaine; car elle arrive à la nécessité de la Trinité par l'argument qui convient à son infériorité, l'argument du contraire. Et combien est-il riche de démonstration, nous allons le voir :

Que fait Dieu? à quoi s'occupe-t-il dans son éternité? Telle est la question naïve ou réfléchie que se pose naturellement toute intelligence, depuis l'enfant jusqu'au pliilosophe.

Comment, en effet, se faire une digne conception de Dieu, si on ne le conçoit comme souverainement indépendant de tout ce qui n'est pas Lui-même.

Mais s'il est ainsi indépendant il est solitaire, sans relation dès lors, sans activité, sans vie : il est moins que

la plus chétive créature, et à vrai dire Celui par qui tout vit ne vit pas.

Que si, pour satisfaire son activité qui ne peut être qu'infinie, il a des relations nécessaires avec quoi que ce soit en dehors de lui, c'est-à-dire de fini, il dépend de ces relations et de leur objet autre que lui-même : il n'est pas indépendant et ne se suffit pas, ce qui ne répugne pas moins à l'idée de Dieu.

Ainsi, s'il est indépendant, il est solitaire, destitué de relations et sans objet d'activité: il n'est pas le Dieu vivant. S'il est le Dieu vivant, il ne l'est que par des rapports d'activité dont les termes sont autres que lui-même: il n'est pas indépendant. Dans l'une et l'autre conception il n'est pas Dieu, par inactivité ou par dépendance.

Tel est le cercle dans lequel tournerait éternellement la raison sans pouvoir s'y arrêter ni en sortir, — n'était ie mystère de la Trinité, qui seul explique Celui qui explique tout, et à qui le monde est ainsi suspendu comme à sa racine.

Et ceci, hâtons-nous de le dire, n'est pas seulement un de ces arguments théoriques et logiques dont la force s'impose à l'esprit, c'est la plus expérimentale, la plupratique, la plus historique des difficultés; puisque c'est celle qui, partout et toujours, a fait verser le genre humain dans toutes les erreurs religieuses, et par suite morales et sociales, d'où le Christianisme seul l'a retiré.

Toutes les religions, en effet, ont donné dans l'erreur par la difficulté de soutenir la notion de Dieu à toute sa hauteur d'unité et d'indépendance, sans qu'il y expire et s'évanouisse en quelque sorte dans la solitude que lui fait sa propre grandeur. Elles l'en ont fait descendn

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pour le prostituer dans des relations créées, ne pouvant le concevoir destitué de relations. Unique, appliqué à ridée de Dieu, était synonyme, pour l'Antiquité païenne, de so/eVa/re et de destitué de vie; unicus, solitarius, destitutus : c'était là la grande objection que rencontrèrent d'abord les premiers apologistes du Christianisme ^ et qui arrêtait dans son traité de la Natiire des Dieux le grand esprit de Gicéron lui-môme* Un Dieu oisif, avec juste raison, ne se conçoit pas. Le sentiment religieux môme n'a pas été étranger aux égarements qui en sont résultés. Pour échapper à l'Athéisme, on est tombé dans le Panthéisme et le Polythéisme. C'a été là le destin de toutes les religions. Dieu, d'après les unes, s'épanouit dans le monde par des émanations successives et y perd par conséquent la personnalité distincte de son être : c'est le Panthéisme matérialiste. Ou bien, d'après les autres, il pense le monde et s'en repaît comme d'un rêve dans un éternel sommeil : c'est le Panthéisme spiritualiste. Absorbé dans le monde ou absorbant le monde , dans les deux cas ne se suffisant pas à lui-même et assujetti à une relation inférieure qui lui ôte toute indépendance, toute vie propre à lui. Le Polythéisme donnait plus franchement dans l'erreur en supprimant l'unité divine et en multipliant les dieux pour qu'ils se tinssent compagnie dans un Olympe qui encore ne leur sulUsait pas, et d'où ils venaient poursuivre des objets de haine ou d'amour sur la terre. La philosophie la plus pure, enfin, n'a jamais pu dégager l'indépendance de Dieu; elle l'a bornée par l'exislencc ^oéternelle de la matière, dont elle faisait, avec un Iroi-

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