‹ Jésus-ChristChapitre 85 sur 158 · Genèse · texte numérisé non relu

Genèse

d'une Toute-Puissance sans limite, en dehors et au-o sus de la nature, Cause unique et première des ( lences finies, quelle incompatibilité, quelle contra lion y a-t-il à ce que cette Toute-Puissance ait » l'existence universelle, à ce qu'elle l'ait fait être, de i être qu'elle était?

Je dis plus : c'est le contraire qui, non-seulement n conviendrait pas à l'idée de Toute-Puissance, mais q^ serait faux et impliquerait contradiction. Comme noi l'avons vu de la Trinité, nous dirons de la Création elle doit être. Et c'est là, en définitive, le rôle de l'espr humain : reconnaître à posteriori par la raison ce qu'il ne connaît à priori que par la foi.

Voici à cet égard un témoignage digne de considération.

Un savant du commencement de ce siècle, le ii teur Broussais, avait professé l'Athéisme toute sa vii la fin, il se rendit à l'impression que ne peut manqi de faire sur tout esprit libre le spectacle de la Nature, e^ ce simple argument de Voltaire : « Quelque chose exial « donc quelque chose est de toute éternité. Ce monde « faitavec intelligence, donc par une intelligence: jem'i « tiens là.» Maisilnes'ew^m^/?as là. Plus penseur etmoi^ partial que Voltaire, il alla plus loin. Il déposa dans testament scientifique les lignes que voici : — « Je s( « comme beaucoup d'autres qu'une Intelligence a « coordonné ; je cherche si je peux en conclure qu'elle a « créé : mais je ne le puis pas, parce que Vexpéri c( (seule) ne me fournit pas la représentation d'une ci a tion absolue. Mais, sur tous les points, j'avoue n'a^ « que des connaissances incomplètes dans mes facultés « intellectuelles, et je reste avec le sentiment d'une In-

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c( iclligence coordonnatrice, que je n'ose appeler crca- (( Irice, quoiqu'elle doive l'être. »

Je n'ai pas cité cette profession de foi comme autorité seulement, mais comme valeur de raisonnement. Elle est des plus remarquables à ce titre, et prouve en faveur du sens et de la droiture du docteur Broussais.

Qu'une Intelligence ait tout coordonné, cela est manifeste; et Broussais, en le reconnaissant, ne fait que sortir de l'absurdité de l'Athéisme. Mais lorsque, allant plus loin, il dit : « Je cherche si je peux en conclure « qu'elle a créé,» il faitpreuve d'une grande pénétration. L'idée seule de cette induction est originale, et l'esprit humain, en dehors de la foi, ne l'avait pas eue avant lui. Cependant il s'arrête dans cet effort. Pourquoi? Parce que, dans le champ de l'expérience naturelle, il ne trouve pas où s'appuyer. Toutefois, il ne revient pas pour cela en arrière. Il confesse seulement son impuissance. Admirable sentiment, aussi juste de raison que louable de sincérité! Et alors qu'arrive-t-il ? Une chose des plus remarquables dans l'ordre moral de la pensée : c'est que, au moment même où il fai t l'aveu de l'infirmité de ses facultés intellectuelles, il lui est donné d'en montrer la force, en franchissant l'obstacle de cet ex nihilo nihil que lui oppose l'expérience, et qui a toujours borné jusqu'à lui, sur cette question, le champ de la philosophie, et en concluant, avec autant de mesure que de vigueur : « Je reste avec le sentiment d'une Inlelli « gence coordonnatrice, que je n'ose appeler créatrice^ « quoiqu'ELLE doive l'être. 9

Ce quoiqu'elle doive Vêtre est un trait de force. Il eût fait honneur a Platon qui, dans tout l'essor de son génie, n'a pu s'élever jusque-là. Broussais, il est vrai,

était dans un milieu chrétien, où la doctrine de la Création est répandue : il était averti; mais, se renfermant dans l'ordre purement rationnel, il reste au moins avec le mérite d'une induction exclusivement de cet ordre, et qui montre une fois de plus l'accord de la raison et de la foi.

Et voici quel est dans la pensée de Broussais l'induction qui le fait passer de l'hésitation à l'affirmation : c'est le rapport logique qui unit la puissance coordonnatrice à la puissance créatrice.

Il y a, en effet, un lien nécessaire entre ces deux actes. La puissance de coordonner, en principe, et au degré où elle nous apparaît dans l'arrangement de l'Univers, présuppose la puissance de créer. Pour avoir fait de la matière première cet Univers, si merveilleusement ordonné, et si constamment assujetti aux lois qui lui ont été prescrites sans qu'il s'en écarte jamais; pour se jouer ainsi dans l'Orbe des choses, selon l'expression des Livres Saints, en quelle possession faut-il avoir été de cette matière au jour où on en a disposé ainsi! Quelle maîtrise faut-il avoir eue sur elle, et dans quelle dépendance doit-elle être sous cette Main qui en a fait ce qu'elle a voulu ! Gomment admettre, dès lors, sans une flagrante contradiction, qu'elle n'ait pas dû son être à celte môme Puissance à qui elle a dû sa forme ; qu'elle se soit appartenu de toute éternité; en un mot, qu'elle n'ait pas été créée? Si Dieu n'a pas tout créé, il y avait donc quelque chose d'éternel autre que Lui, un fonds subsistant par soi, indépendant de Lui, sur lequel néanmoins il aurait appliqué sa Toute-Puissance formatrice ? Mais cette toute-puissance de coordonner implique nécessairement la dépendance absolue de la chose eue

donnée par rapport au Suprême Coordonnateur. Donc, Dieu ayant coordonné la matière comme nous la voyons, elle n'était pas indépendante; donc elle n'était pas par elle-même ; donc elle a dû être créée. C'est là le fonds du raisonnement de Broussais.

« Je ne trouve point, dit magnifiquement Bossuet, « que Dieu ait eu besoin, comme un ouvrier vulgaire, (( de trouver une matière préparée sur laquelle il trace vaillât et de laquelle il fît son ouvrage ; mais n'ayant « besoin pour agir que de lui-même et de sa propre « puissance, il a fait tout son ouvrage. Il n'est point un « simple faiseur de formes et de figures dans une ma- « tière préexistante ; il a fait et la matière et la forme, « c'est-à-dire son ouvrage dans son tout. Autrement, son « ouvrage ne lui doit pas tout, et dans son fonds il est « indépendamment de son ouvrier. Mais il n'en est pas « ainsi d'un ouvrier aussi parfait que Dieu. Lui qui est <( la forme des formes et l'acte des actes, il a fait tout ce « qu'il est selon ce qu'il est et autant qu'il" est, c'est-à- (! dire que, comme il a fait la forme, il a fait aussi ce « qui était capable d'être formé, parce que cela même i( c'est quelque chose qui, ne pouvant avoir de soi- « même d'être formé, ne peut avoir non plus de soi- « même d'être formable ^ »

Le soulïle de foi qui donne à ce langage un vrai caractère d'Elévation ne lui ôte rien de sa rigueur logique. Je me permettrai cependant d'y introduire une réilexion, en réponse à une objection qu'on pourrait y faire.

Un ouvrier vulgaire^ dira-t-on, peut bien façonner une

l. l'Jtévaiions sur les Jtf//i<<ire*-

matière préexistante, comme le potier l'argile. La préexistence n'est donc pas incompatible arec la dépendance. Pourquoi n'en aurait-il pas été de même d'une matière première par rapport au grand Ouvrier, sans qu'on soit obligé de la lui faire créer? Sans doute, la grandeur de Dieu ne permet pas de le penser. Mais aloi ce n'est plus qu'une question de dignité et de convenance.

Il faut répondre : la matière préexiste par rapport à l'homme, bien qu'elle soit sous sa dépendance : cela est vrai. Mais préexiste-t-elle absolument en elle-même et par elle-même? C'est là la question. Or, de ce qu'elle est sous la dépendance de l'homme, je conclus qu'elle ne préexiste pas par elle-même, et qu'elle a été mise sous cette dépendance par une Puissance préexistante et à l'homme et à la matière. J'en conclus, à fm^tiori, la Création. Car, si elle est sous la dépendance de l'homme même, combien donc ne s'appartient-elle pasl Combien donc faut-il qu'elle ait été sous la dépendance de celle Puissance première qui en a façonné l'univers ol l'homme ! Combien donc faut-il qu'elle n'ait pas en soi cette préexistence éternelle qu'on voudrait associer à une telle dépendance! Combien donc faut-il, par conséquent, qu'elle ait été d'abord créée! — L'objection se retournerait donc contre ses auteurs.

Et puis, enfin, nous avons raisonné jusqu'ici sur un sorte de fiction. J'appelle ainsi celte matière premièi avant qu'elle ne fût formée et coordonnée en ce magnifique Univers. Nous avons même été jusqu'à assimiler o^ qu'elle aurait été avant avec ce qu'elle est après cette foi mation, en comparant à l'action de l'homme sur elle eu son état actuel celle que Dieu aurait appliquée sur sou

premier état. Mais entre ces deux états il y a un abîme : celui de sa formation môme. Car c'est sur une matière déjà formée et réglée qu'il a été donné à l'homme d'exercer son action. Dieu y a déjà passé. Mais avant, que pouvait-cc être, si ce mot ^'être peut s'appliquer à ce qui serait sans manière d'être, sans forme, sans loi, sans ordre, un je ne sais quoi que l'esprit ne peut saisir ni se figurer? Et c'est cela qui se fût appartenu de toute éternité par rapport à Dieu , alors que cela même formé ne s'appartient pas par rapport à l'homme?... Mais il y a moins de distance du rien à cette chose informe, que d'elle à ce qu'elle est devenue ; et comment dès lors la même Puissance qui lui a fait franchir cette seconde distance ne lui aurait-elle pas fait franchir la première? Comment disputer fi la notion de Dieu la puissance créatrice, alors qu'on est obligé de lui accorder la puissance coordonnatrico à un degré qui suppose tellement la Création même, qu'on se demande s'il en est distinct, et si ce grand Ouvrage est autre chose qu'une Création continuée, comme on l'appelle justement.

Je reste donc avec le sentiment d'une Intelligence coordonnatrice que j'ose appeler créatrice; parce que la foi me dit quV//e Vest, et que la raison me dit qu'elle doit rêtre.

Cette raison, toutefois, qui reconnaîtainsi cette grande vérité était incapable par elle-même de la trouver : l'idée d'une Puissance qui fait quelque chose de rien, quelqur nécessaire qu'elle apparaisse après coup, n'ayant jamais pu venir dans une tôle humaine, parce qu'elle n'a aucune analogie sur la terre. Le mystère do la Création a été moins deviné que celui de la Trinité, bien que celui-ci appartienne entièrement à l'onhv divin, el que celui-là

se soit réalisé en dehors de cet ordre. C'est que la Trinité a laissé son empreinte sur son ouvrage, tandis que l'acte Créateur, par l'énergie môme de sa puissance, s'y est consommé.

Quoi qu'il en soit, Fignorancc de ces deux mystères faussait entièrement la notion de Dieu. Et ceci est une preuve plus irréfragable encore de leur vérité. Cette grande notion, en effet, les réclame. Pour la Trinité, nous l'avons vu, son ignorance assujettissait Dieu à des relations finies qui ne satisfaisaient l'idée de son activité qu'en portant atteinte à celle de son indépendance. Pour la Création c'était bien pis : l'ignorance de ce dogme élevait l'univers, dans son fonds, à une préexistence éternelle, rivale de celle de Dieu, qui s'imposait à Lui, qui le limitait, et ruinait par là sa notion dans son essence : l'Infinité et la Toute-Puissance. Dieu était ainsi doublement effacé. Il disparaissait dans un double panthéisme : panthéisme de haut en bas^ par l'ignorance de la Trinité; panthéisme de bas en haut, par l'ignorance de la Création. C'était la confusion de tout. Dieu était le monde, et le monde était Dieu. L'indépendance n'était pas plus en Dieu que la liberté n'était dans le monde. C'était un chaos, sur lequel planait l'aveugle Nécessité.

Le Christianisme, par la notion de la Création jointe à celle de la Trinité, est venu faire dans l'ordre moral ce que l'acte créateur avait fait dans l'ordre sensible. Il a tiré la notion de Dieu du chaos de l'esprit humain, et l'a posée comme sur ses deux pôles. Il a distingué infiniment Dieu et le monde. — Dieu Souverain Seigneur de toutes choses dont il est indépendant par la Trinité trois fois Sainte où il se suffit; — lo monde tiré par Lui

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du néant au-dessus duquel il le soutient par la même Puissance qui Ta Créé.

Mille autres conséquences se pressent. Mais il faut les ajourner. Nous les verrons se déduire et se ranger successivement comme autant d'astres dans le firmament chrétien. Pour Finstanl, la Création étant ainsi reconnue, il faut voir ce que la Personne du Christ, le Verbe, y a été.

« Par Lui toutes choses ont été faites : et rien de ce « qui est fait n'a été fait sansLui^ »

La seconde partie de cette énonciation semble être une réduplicalion de la première. Elle lui donne par là une portée plus affirmative et plus absolue, qui ne laisse rien en dehors de cette action créatrice du Verbe, et qui fait tout relever de Lui : soit les choses visibles, soit les invisibles.

Mais on doit y voir aussi deux propositions, deux sortes de parts revenant au Verbe dans Pacte créateur : l'une comme Opérateur, l'autre comme Exemplaire de toute la création.

Et d'abord, par Lui toutes choses ont été faites: Il est Opérateur de l'Univers.

L'unité de Dieu ne souffre aucune division de ses trois Personnes, dans toutes ses opérations extérieures, pas plus que dans sa vie intime. Mais elle admet très-bien une distinction dans leur coopération. Elles agissent toujours et en tout de concert, par l'indivisibilité même de Dieu, Père, Fils, Saint-Espril. Il se porte, si j'ose

}. Jean, F, 3.

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