‹ Jésus-ChristChapitre 95 sur 158 · Ju vénal, Satire XIIL · texte numérisé non relu

Ju vénal, Satire XIIL

bien. Nier cette personnalité du Verbe naturel, distincte de nous en nous, par laquelle s'enrichit ou s'appauvrit notre propre personnalité, selon qu'on s'en rapproche ou qu'on s*en éloigne; la nier dans l'humanité réunie en sociétés et en nations , c'est nier la raison commune, c'est nier la conscience universelle, ce par quoi nous sommes des êtres intelligents, moraux et sociaux.

Dans l'application de l'esprit à la recherche sincère de la vérité, par quelles illuminations soudaines, par quels coups de lumière ce Verbe naturel ne se révèle-t-il pas ! se dérobant parfois à toutes nos prises quand nous apportons à cette recherche un esprit trop personnel, et nous arrivant soudain des hauteurs et des profondeurs de l'invisible, ^en des pensées et des expressions toutes faites qui nous excitent à la tâche lorsque nous désespérons de nous.

Ce commerce avec lui n'est pas moins connu de l'artiste que du penseur et que du juste: car le Verbe n'est pas moins le Beau qu'il n'est le Vrai et qu'il n'est le Bien : triple reflet de la môme lumière. Ce Beau que, premier Artiste lui-môme, il a rendu dans sa Création, non-seulement il nous en a par là fourni tous les modèles, mais de lui viennent aussi ces inspirations parlésquelles nous devenons nous-mêmes en quelque sorte créateurs. Il est VArche de ridéal, dit saint Thomas d'Aquin. Il en contient en lui tous les types. Il est lui-même cet Archétype du Beau, auquel nous nous élevons et d'où nous faisons descendre dans nos œuvres, comme par une échelle mystérieuse, toutes ces divines animations dans lesquelles on croit voir, entendre, sentir un dieu, et qui n'ont ce caractère de beau qu'autant ({u'elles nous reportent îi leur céleste origine.

Chanter, c'est prier Dieu; peindre, c'est rendre hommage

A Celui qui forma l'homme à sa propre image ;

Le poëte inspiré, le peintre, le sculpteur,

L'artiste, enfant du ciel, après Dieu créateur,

Qui fit jaillir un jour une œuvre lumineuse,

Peut s'écrier : J'ai fait une œuvre vertueuse !

Le Beau, c'est vers le Bien un sentier radieux,

C'est le vêtement d'or qui le pare à nos yeux *.

Voilà le Verbe naturel en personne, illuminateur de l'âme humaine, comme nous l'avons vu d'abord créateur et exemplaire de l'univers, et en principe engendré de toute éternité au sein du Père.

Eh bien, encore une fois, cette même personne du Verbe, c'est Jésus-Christ. Il s'est redonné surnaturellement au monde, qui ne le connaissait plus dans son état naturel de Raison, de Justice et de sainte Beauté, et qui mourait de sa privation. A quel point en effet fallaitil que ce monde l'eût perdu, que la Raison, la Justice et la Sagesse y fussent éclipsées, pour qu'il lui ait paru folie, pour qu'il y ait été scandale , pour que son Évangile ait soulevé toutes les fureurs et n'ait prévalu qu'à force de miracles, et par une Toute-Puissance qui ne le prouve pas moins que sa Sainteté !

Toutefois, il y a une double différence entre ces deux manifestations naturelle et surnaturelle de la même lumière, du môme Verbe : différence de mode et différence de degré.

t. Brizeux, Hymne j dédiée h M, Ingres. — D'où Platon infère, dans le livre X de la République, que, en tant qu'Auteur et Archétype de l'Idéal, outre toutes les merveilles de la Nature dont il est l'Artiste immédiat, Dieu fait à lui seul tout^ ce que les divers arlisies font dans leur genre, ceux-ci n'étant, li proprement parler, que des imitateurs, s'inspirant de lui, en le copiant.

Et d'abord différence de mode.

La Raison, en effet, a revêtu un mode sensible en Jésus-Ghbist, pour frapper les yeux et les oreilles de ceux qui ne peuvent ni voir ni entendre que par leurs sens. « Les hommes, dit excellemment le Platon chrétien, ont vu de leurs yeux la Sagesse éternelle, le Dieu invisible qui habite en eux. Ils ont touché de leurs mains, comme dit le bien-aimé disciple, le Verbe de vie. La vérité intérieure a paru hors de nous, grossiers et stupides que nous sommes, afin de nous apprendre d'une manière sensible et palpable les commandements éternels de la loi divine, commandements qu elle nous fait sans cesse intérieurement et que nous n'entendons point, répandus au dehors que nous sommes. Ne saviezvous pas que ces grandes vérités que la foi nous enseigne sont en dépôt dans l'Église, et que nous ne pouvons les apprendre que par une autorité visible, émanée de la Sagesse incarnée? C'est toujours la vérité intérieure qui nous instruit, il est vrai ; mais elle se sert de tous les moyens possibles pour nous rappeler à elle et nous remplir d'intelligence ^ »

« Il ne faut pas s'étonner, dit-il ailleurs, de l'aveuglement des hommes qui vivaient dans les siècles passés, pendant lesquels ridohltrie régnait dans le monde. Il fallait que la Sagesse éternelle se rendît enfin sensible, pour instruire des hommes qui n'interrogent que leurs sens. Il y avait quatre mille ans que la vérité parlait à leur esprit ; mais, ne rentrant point dans eux-mêmes, ils ne l'entendaient pas : il fallait qu'elle parlAt à leurs oreilles. La lumière qui éclaire tous les hommes luisait

1. Malebrnnclie, V^ Entretien sur In métnpln/shiue^ nomh, IX.

dans leurs ténèbres sans les dissiper; il fallait que la lumière intelligible se rendît visible. Il fallait que cette Sagesse se présentât devant nous, sans toutefois sortir de nous, afin de nous apprendre, par des touches sensibles et des exemples convaincants, le chemin pour arriver à la vraie félicité. Voulant être aimé de nous, il fallait qu'il se rendît sensible, pour arrêter, par la douceur de sa grâce, toutes nos vaines agitations, et pour commencer notre guérison par des sentiments ou des délectations semblables, pour le bien, aux plaisirs prévenants qui avaient commencé notre maladie '. »

Cette première société de raison de l'homme avec Dieu, si bien reconnue par Cicéron, a été ainsi réparée et fortifiée par une seconde société: société de foi et de grâce, mais au fond toujours la même société de raison, venant se fondre dans cette nouvelle société sans s'y confondre. Car, dit encore Malebranche, « il faut remarquer sur toutes choses que la Raison en s'incarnant n'a rien changé de sa nature, ni rien perdu de sa puissance. Elle est immuable et nécessaire : elle est la seule loi inviolable des esprits. La Foi n'est point contraire à Tintelligence de la vérité : elle y conduit; elle unit l'esprit à la Raison, et rétablit par elle, pour jamais, notre société avec Dieu. Il faut se conformer au Verbe fait chair, parce que le Verbe intelligible est maintenant une forme trop abstraite pour former et reformer des esprits grossiers et des cœurs corrompus. Mais Tintelligence succédera à la foi ; et le Verbe, quoique uni pour toujours à notre chair, nous éclairera un jour d'une lumière purement intelligible ^.

1. Malebranche, Recherche de la F^r//é,liv. IV, cliap.ii, etliv. VI, chap. Yi. — 2. Traité de morale, t. II, chap. iv, n^ 11.

L'Église a renfermé toute cette belle philosophie du Verbe dans cette seule phrase de son chant liturgique pour la fête de la Nativité^ où elle rend grâce à Dieu « de ce que, par le mystère de l'incarnation du Verbe, « il a fait briller aux yeux de notre esprit une nouvelle « lumière, émission de sa clarté, afin que, reconnais- « sant Dieu sous un mode visible, nous soyons par là « ravis à l'amour des choses invisibles. » Quia per incarnait Verbi mysterium nova mentis nostrœ oculis lux tuœ claritatis infulsit; ut, dura visibiliter Deum cognoscimus, per hune in invisibilium amorcm rapiamur'^.

Mais ce n'est pas seulement une différence dans le mode^ avons-nous dit, qui distingue cette nouvelle société que la Raison éternelle a contractée avec nous, c'est aussi une différence de degré.

Et en effet, outre qu'il n'est rien dans l'Évangile qui ne soit conforme à la plus parfaite raison naturelle et qui ne doive ravir les sectateurs de celle-ci, son domaine y est étendu à un monde de vérités révélées qu'elle n'aurait jamais pu par elle-même découvrir, et qui s'ajustent si bien aux vérités premières, qu'on peut dire qu'elles n'en sont que le prolongement, et que la foi est à la raison ce qu'un télescope est à la vue naturelle. C'est la raison surnaturalisée. Le premier domaine de la raison n'en subsiste pas moins distinct de celui de la foi. Mais, par son alliance avec celle-ci (alliance déjà rationnelle, puisque la foi fait ses preuves de divinité avant de faire une loi de sa doctrine), elle se voit affermie dans la possession des vérités premières qui sont de son ressort ; et de plus, comme un édifice ruiné, repris d'abord

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