CHAPITRE II
Jésus à douze ans
L'homme qui accomplit une grande œuvre, et:
exerce une puissante action sur son époque, est toujours aidé par les circonstances. Souvent même il est comme créé par elles. Le génie, si grand qu'il soit, ne suffit pas à un initiateur. Il. faut encore que le moment où ce génie peut déployer toute sa force, soit exactement le moment où il vit. Luther, né cent ans plus tôt, n'aurait pas fait la Réforme, et Napoléon a été
servi par les événements, plus encore que par son génie.
Jésus n’a pas échappé à cette loi commune.
Quand il est né, le temps, suivant lapittoresque expression de l'Évangile, « était accompli. » Le Judaïsme avait achevé son évolution religieuse,
et le Paganisme était arrivé au bout de ses recher-
ches et de ses expériences. Il fallait au re siècle une grande rénovation religieuse et sociale.
Elle fut inaugurée par celui dont nous essayons de raconter la jeunesse, et, au nombre des événements qui l’instruisirent, qui l’éclairèrent, qui hâtèrent l’éclosion de sa conscience religieuse, il faut placer au premier rang la scène que nous a conservée saint Luc, et qui se passa lorsque l'enfant avait douzeans.
Chaque année, Joseph et: Marie: faisaient le:
voyage de la ville sainte;à la fête de Pâque,.et: se joignaient à:la petite troupe de: dévots qui, à: Nazareth, tenaient au strict accomplissement de la: Loi. Emmener Jésus avec eux, dès qu’il eut!
douze ans, fut considéré par ses parents:comme: un devoir impérieux: L'enfant avait: été certai-.
AA Da TE PR
nement préparé par sa mère àla venue de ce:
grand jour. Partir, voir Jérusalem, le Temple, s'initier au rite sacré de: l’Agneau pascal: pour lequel ses parents:avaient un tel respect et faisaient de si grands: sacrifices! combien:
souvent n'y avait-il pas. songé !
Ea route: que: prit la petite caravane: fut, a: partir de ce:joun, suivie: tous: les ans par Jésus. Outre la fête de Pâque; celle des: Tabernacles,.et d’autres: encore; durent l’attirer chaque: année: à Jérusalem ; et il se trouve: alors que ce chemin, qui'existe toujours, est, de toutes les routes de: la: Palestine; celle: que: Jésus a: le: plus: souvent parcourue.
En quittant: Nazareth, la petite. troupe des fidèles: commençait pan gagner la vallée du
Jourdain, car il fallait éviter la: Samarie: Elle se
dirigeait donc vers le sud-est, et, après avoir croisé la: grande: route des caravanes d'Égypte à. Damas, elle: passait à Sunam, patrie dela Suna-. mite d’Elisée (1), et à Jisréel (2), en traversant la
(1) 2 Rois 4 : 8-37.
(2) Aujourd’hui Zerin.
vallée de ce nom. De Jisréel, les voyageurs gagnaient Bethsean, appeléeaussi Scythopolis (1). C'était la première étape.
On avait derrière soi neuf heures de marche depuis Nazareth; la vallée du Jourdain commençait; on faisait halte, on dressait les tentes, on passait la nuit. Scythopolis était une grande ville fortifiée, remplie de monuments païens, temple, jeux, théâtre; elle dominait le fleuve, d’une hauteur de cent mètres.
Le lendemain, les pèlerins, qui s'étaient bien gardés d’entrer dans la ville, pour ne pas contracter de souillure par le contact des païens, reprenaient leur marche, suivant la vallée, couverte de riches pâturages et traversée de nombreux ruisseaux. Ils passaient à Sukkoth (2) et à Archélaïs (3), ville toute neuve que venait de construire Archélaüs, un des fils d'Hérode.
Cette seconde étape était de douze heures environ; la caravane campait de nouveau dans les champs, toujours pour éviter d’entrer dans
{1) Aujourd’hui Beisan.
(2) Aujourd’hui Sqoût.
(3) Aujourd’hui Kirbet-Makherout.
de En tt did
JÉSUS A DOUZE ANS 6t
les villes païennes. Le troisième jour, on atteignaït, en quatre heures, Phasaëlis, ville récente aussi, car elle avait été fondée par Hérode le Grand, en l’honneur de son frère Phasaël ; quatre heures encore et l’on était à Jéricho.
De Jéricho à Jérusalem, il ne restait plus que six heures de marche, et on devait les réserver pour le quatrième et dernier jour. Cette fin du voyage était rendue extrêmement pénible par la chaleur étouffante due à la dépression de la vallée du Jourdain. Celle-ci est, en effet, profondément encaissée entre deux chaînes de montagnes, et la température peut y devenir intolérable. Il est vrai qu’on était au printemps, aux environs de la Pâque, et c’est précisément l’époque de l’année où le voyage peut se faire dans les conditions climatériques les moins défavorables.
Ajoutons que le chemin n'était pas sûr ; de Jérusalem à Jéricho et dans toute la vallée du Jourdain, les attaques des brigands étaient fréquentes, et les hommes de la troupe de Nazareth étaient certainement tous armés. Le jour, quand on n'avait rien à craindre, les fidèles chantaient
les cantiques des pèlerinages (1), et on :se représente Jésus, à la halte du soir, aidant Joseph à dresser la ‘tente, pendant que Marieprépare
lerrepas, et tous, avant de s'endormir, récitant
le Psaume 121° qui était l’hymne de la fin du jour
Je lève mes yeux vers les montagnes.
D'où me viendra le secours?
Le secours me vient de l'Éternel
Qui.a fait les cieux et la terre.
Il ne permettra point que ton pied chancelle, Celui qui te garde ne sommeillera point.
Voici, il ne sommeille ni ne dort,
Celui qui garde Israël.
L'Éternel est celui qui te garde.
L'Éternel est ton ombre, à ta main droite.
Pendant le jour, le soleil ne te frappera point Ni la lune pendant la nuit.
L'Éternel te gardera de tout mal,
Il gardera ton éme.
L'Éternel gardera ton départet ton arrivée, Dès maintenant .et à jamais.
(1) Psaumes 120 à 134.
RS NN PR es
NPD, PR SE -DT D ut em rien RTS Eh + 2. Ride, Se ” CRE CE ca e ;
Jéricho, la ville des palmes, était une cité charmante, la première de celles où nos pêlerins pouvaient se reposer un peu; car elle était la seule qui ne fût pas infestée de païens. Toute la campagne qui l’environnait était couverte de bois de palmiers entremêlés de jardins «et de champs cultivés.
De Jéricho à Jérusalem, on traversait d’abord une longue plaine aride et pierreuse, ayant des aspects de désert ; puis la route s'élevait rapide- ment et s'enfonçait entre deux murailles presque verticales de rochers gigantesques. Onétait dans la montagne. La voie, dont les:restes existent | encoreet-sont faciles à suivre, continuait à monter.et.cette montée, de plus en plus raide, n’était, par:moments, qu’un véritable escalier taillé dans le roc. On était tout entouré de sommets dénudés et crevassés ; de temps à autre, dans un gouffre béant, à une grande profondeur, se montrait le torrent de :Cédron, ‘argenté comme un filet d’écume.
Après.cette marche pénible dans ces sentiers escarpés et sauvages, et qui justifiait bien l’ex-
pression « monter à Jérusalem », on arrivait
à Béthanie, un des villages que Jésus a le plus aimés et dont il fit alors connaissance pour la première fois.
Jérusalem esttout près, mais on ne la voit pas encore ; elle est cachée par le mont des Oliviers. Encore cette colline à gravir, et, dix minutes après être sorti de Béthanie, voici, tout à coup, la plaine qui se découvre, et le splendide panorama de la ville, dominée par son templegigantesque, qui apparait.
Les Nazaréens s’arrêtent et regardent. Voici d’abord le sommet du mont Sion, puis celui du Morijah, et, enfin, les mursquientourentleSanctuaire. Ce spectacle granC ‘ose est nouveau pour Jésus. La ville semble une place forte presque imprenable. Une épaisse et haute muraille, garnie de soixante tours, l’environne entièrement. Dans l'enceinte apparaît la masse des édifices, groupés, serrés les uns contre les autres, et sans toits. C’est une multitude de petits cubes de pierre blanche, se détachant sur le ciel bleu. Elles sont à inégales hauteurs, car la ville est bâtie sur des montagnes.
Le panorama que Jésus enfant a sous les yeux, est celui-là même qu'il aura le dimanche des Rameaux, cinq jours avant sa mort, et il est à la place où il pleurera sur la ville et sur son peuple. Songea-t-il plus tard, quand il fut à ce jour des palmes, à ses impressions d’enfant, et à cet autre jour qui précédait aussi, de bien peu, la Pâque de son peuple, etoù, vingt-et-un ans auparavant, ces lieux sacrés lui étaient apparus pour la première fois? Ille voit donc enfin, ce Temple dont il s'était si souvent représenté la toiture dorée, étincelante au soleil !
Mais il faut achever la route ; le sentier descend obliquement ; les voyageurs traversent le vallon de Gethsémané, passent le Cédron, et, cinq minutes plus tard, pénètrent dans la ville par la porte des Brebis, celle-là même par laquelle Jésus sortira le jeudi soir, la veille de sa mort. Tous chantent alors le Psaume 122€ : « Nos pieds se sont arrêtés dans tes portes, à Jérusalem!..….. »
Ces pauvres Nazaréens devaient beaucoup
ressembler aux pèlerins d'aujourd'hui, qui vien-
nent du fond de la Russie ou d’ailleurs, s’agenouiller au Saint-Sépulcre, et dont la piété ardente et naïve fait sourire les spectateurs blasés des émotions du Sanctuaire. Leur dévotion reproduit certainement, dans ses traits essentiels, celle des Galiléens d’autrefois. | de
Ceux-ci ne trouveront pas à se loger dans la ville ; car le chiffre de sa population, qui est de soixante à quatre-vingt mille habitants en temps ordinaire, s'élève, en ces jours de fête, dans des proportions inouïes, invraisemblables. Ils devront camper dehors, sur le mont des Oliviers.
Le jardin du « pressoir à huile », où Jésus fut arrêté, appartenait à un ami qui y avait une ferme servant de maison de campagne. Qui sait si l’habitude qu'il prit plus tard de passer toujours la nuit hors de la ville, et sur le mont des Oliviers, ne date pas de son enfance, et ne vient pas d'anciennes relations de sa famille avec quelque habitant de cette localité P
Cependant Joseph, Marie et l'enfant ne tar-
dent pas à se rendre au Temple et, pour cela, ils :
doivent beaucoup monter, car il est situé sur une des collines que l’enceinte enferme.
. C’est lui surtout qui attire les regards. Il ressemble à une forteresse ; un formidable mur de défense l'entoure tout entier. Joseph, Marie et l'enfant, accompagnés sans doute d’autres Nazaréens, « leurs parents et leurs connaissances» (1), pénètrent dans l’enceinte par une grande porte voûtée et se trouvent, dans une cour immense, à
l'intérieur de laquelle règnent, lelong des murs,
des portiques.
Jésus aperçoit, au milieu, les vendeurs, les changeurs, les acheteurs qui déblatèrent; il entend, pour la première fois, les Sadducéens qui lancent leurs insultes, etles Pharisiens qui
vocifèrent. Des soldats romains, impassibles,
montent la garde comme les soldats turcs d'aujourd'hui, et, d’un seul coup, l’enfant a sous
(1) Évangile selon saint Luc 2: 44. Ces parents pouvaient être Zébédée et Salomé, père ét mère de Jacques et de Jean. Nous croyons, quoique ces questions de parenté soient difficiles à résoudre, que Salomé était sœur de Marie, et que Jacques et Jean, fils de Zébédée, étaient les cousins germains de Jésus.
les yeux le spectacle de la profanation du Saint Lieu, de l’étroitesse et des haines des partis religieux qui dirigent la nation, et de l’oppression de l'étranger qui le détient sous un joug de fer. Ses sentiments religieux et patriotiques sont, à la fois, exaltés et froissés. C’est le premier contact de Jésus avec les prêtres, qui regardent de haut ces pauvres pèlerins venant faire leurs ardentes dévotions, ces Galiléens qui parlent avec un si déplaisant accent, et, qui pis est, ces Nazaréens sortis d’un village dont rien ne peut venir de bon.
Ceux-ci, cependant, traversent la grande cour sans s’y arrêter, ils ont hâte de passer par la « Belle Porte », et d’entrer dans l’enceinte réservée aux seuls Israëlites. Ici, Marie demeure: c’est la cour des femmes; il ne lui est pas permis d’aller plus loin. Joseph et Jésus S avancent jusque dans la cour dite « d'Israël» ; c'est l'emplacement réservé aux hommes.
Voici, devant eux, l’estrade des Bénédictions, du haut de laquelle un prêtre bénit le peuple assemblé. Derrière lui, se dresse, tout fumant, le grand autel des holocaustes, et, au delà,
Le
la porte du Sanctuaire, où les sacrificateurs seuls peuvent pénétrer. Le père et l'enfant s’inclinent et adorent.
Mais les pèlerins ne sont pas venus seulement pour voir, ils sont venus célébrer la Pâque.
Jésus sait déjà de quelle fête il s’agit ; aucun des détails de la solennité qui va s’accomplir ne lui échappera, et les grands souvenirs qu’elle célèbre lui sont depuis longtemps familiers.
Le premier soin de Joseph est de se procurer l'agneau à immoler. Cela est facile ; on en vend partout. Mais le prix en est élevé pour sa bourse. À la naissance de Jésus, sa mère n’a pu offrir que les tourterelles du pauvre, et le charpentier de Nazareth économise, sans doute, une partie de l’année, l’argent nécessaire à l’achat de l'agneau. L'animal choisi, Joseph, suivi de l’enfant, le porte au Temple sur ses épaules, lelivre aux sacrificateurs à l’entrée de la cour des prètres. Les bouchers sacrés s’en emparent, l’immolent sur l’autel. Un coup de trompette donne le signal du sacrifice.
On se représente l'émotion de l'enfant, les
70 JÉSUS-CHRIST AVANT SON MINISTÈRE questions qu'il se pose et tout ce qui se passe dans son âme, à la vue de ce sacrifice.
L'animal est dépouillé, vidé. Ses entrailles ‘et sa graisse sont jetées dans le feu. Joseph prend le corps, l'emporte et va préparer avec Marie le repas sacré. L'animal sera rôti et non bouilli. Aucun de ses os ne sera brisé, et ce qui ne sera pas mangé sera consumé par le feu.
Autrefois, l'usage était de prendre le repas pascal debout, le bâton à la main, prêt à partir, pour reproduire, dans tous ses détails, la scène du départ d'Egypte, la nuit de la délivrance. Mais cette coutume était depuis longtemps tombée en désuétude. Chacun donc s’assied à la . mode orientale, sur des coussins et destapis. Le festin sacré se célèbre dans un ordre rituel. Quatre fois la coupe circule parmi les convives. Après le passage de la première, on apporte des herbes amères, et on les mange avec des pains sans levain. Les herbes amères, imbibées de vinaigre, rappellent les souffrances endurées autrefois en Egypte.
À ce moment, Jésus, suivant l’usage, demande
SAN VC PR NP EU AT OUT QE ORRANARS PRE AT RE TRE RE ETES NRA ARC TE MT NS RQ EN SD QE PE FREE LE COS QT LE Me Pa TETE 1 a er ne + au ; #, = s
Et A
JÉSUS A DOUZE ANS s 71 à Joseph la signification de ce qui se passe sous ses yeux. Il fait deux fois cette interrogation, et le père répond en racontant la sortie d'Egypte ; il termine son récit par ces mots : « Nous devons « louer, célébrer, honorer, magnifier Celui qui a fait ces grandes et admirables choses à nos
pères, et qui nous a amenés de la servitude à la liberté, de la douleur à la joie, des ténèbres : à une grande lumière. Disons donc: Haile- « luiah ! Louez le Seigneur! » Toute la famille, à ces paroles, chante les Psaumes 113 et 114. Le