CHAPITRE VII
Jésus ef les Csgséniens
Après le Pharisaisme, l’Essénisme. Jésus ne pouvait pas ne pas interroger ces sectaires étranges, et, à bien des égards, il dut se sentir attiré vers eux. Il se demanda, sans doute, s’il n’y aurait pas là quelque chose. une voie indicatrice, une initiation à recevoir, en vue de son œuvre à venir. [l y avait, chez les Esséniens, à côté de bizarreries inacceptables et de véritables extravagances, une élévation, une grandeur morale, qui ne pouvait manquer de frapper Jésus.
On l’a représenté quittant Nazareth, pour aller se mettre au courant des pratiques esséniennes dans les couvents de l’oasis d’'Engaddi. Nous nous garderons de ces descriptions, où ilya plus d'imagination que de réalité. Mais un fait demeure : Jésus a beaucoup connu les Esséniens, et beaucoup pratiqué l’Essénisme.
Transportons-nous au 1f siècle ; parcourons les bords du lac de Tibériade et les villages de Galilée. Voici que nous rencontrons des hommes en vêtements blancs, dont la vie est pure et qui sont très aimés du peuple. Ils passent pour avoir le don de prophétie et de miracles, et chacun attache une grande importance à leurs paroles et à leurs actions. Ils ont une autorité que les Scribes ne parviennent pas à avoir.
Ils s’abstiennent systématiquement de politique, et séparent avec soin ce qui appartient à César de ce qui appartient à Dieu. Ils aiment le recueillement et la prière et, en même temps, sont actifs et dévoués. Leur prédilection les porte vers les pauvres et vers les malades. D'une
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très grande sobriété, ils ne mangent que d’un
seul mets à chaque repas. D'ordinaire, ils vont
de lieu en lieu, entourés de leurs disciples, et l’un des membres de la petite troupe de fidèles porte la bourse commune. Ils ne vivent, d’ailleurs, que des biens dont on les assiste ; et, peu préoccupés des détails matériels de la vie, ils ne prennent aucun souci du lendemain. [ls ne portent avec eux ni or, ni argent, ni bourses, ni provisions, ni vêtements de rechange. Ils comptent sur les frères, dans les maisons desquels ils entreront, pour trouver tout ce dont ils auront besoin, et c’est à la façon dont sera accueilli leur salut de paix, qu'ils verront si la maison où ils pénètrent est, oui ou non, habitée par des amis.
Beaucoup renoncent au mariage pour mieux se consacrer à leur œuvre ; mais le mariage ne leur est nullement interdit. Modèles de vertu, de probité, de désintéressement, ils bläment l’esclavage. Jamais ils ne prêtent de serment, et ils défendent à leurs disciples d'en prêter. [ls se bornent à dire oui, oui, ou non, non; et leur parole est plus respectée que tous les serments
des autres. Enfin, ils célèbrent en commun des.
repas religieux qui ont un caractère sacré.
Beaucoup de ces Esséniens s'occupent à prècher et à guérir. [ls baptisent aussi, etils laissent leurs disciples baptiser. Un certain nombre font des miracles, et ils acquièrent par leurs guérisons surnaturelles une grande réputation. C'est à chasser les démons qu'ils s'appliquent plus particulièrement, et ils passent pour fort habiles dans la pratique des exorcismes.
Une de leurs croyances fondamentales est la prochaine apparition du Royaume de Dieu, et ils font de cette annonce le fond même de leur prédication. Ils l’appellent le Royaume des cieux (Malchouth-ha-Schamajim). 11 faut, disent-ils, se préparer à cet avènement,et le Judaïsme touche à une crise terrible après laquelle viendront les temps messianiques. Pour hâter la venue de ces temps bénis, il faut vendre ses biens et en donner l'argent aux pauvres.
Eux-mêmes ils ont pratiqué ce précepte ; ils ont vendu leurs biens qui étaient des richesses injustes;etilsont, sur les Pharisiens,cetavantage, que ce qu'ils disent ils le font, tandis que les
Pharisiens disent et ne font pas; aussi, les Esséniens les accusent-ils d’hypocr'sie.
Rappeler ces détails c’est montrer, de suite, ce qui identifiait le Christianisme naissant et l’'Essénisme ; dire que Jésus n’a pas pratiqué l’Essénisme, surtout au début de son ministère, et lorsqu'il était en rapport avec Jean-Baptiste, dont la parole et le genre de vie offraient plusieurs points de ressemblance avec ceux des Esséniens, c’est nier l'évidence même.
Mais on se tromperait gravement si on croyait expliquer Jésus en disant : il était un Essénien, indépendant sans doute, mais convaincu ; car il n’a pas plus appartenu à ce parti qu’à aucun autre. Il a toujours dominé l’Essénisme d’une hauteur incomparable, et il l’a traité comme il a traité le Pharisaïsme, avec une liberté entière et un détachement complet. S'il a adopté certaines de leurs coutumes et même de leurs idées, ce qui est indéniable, 1l s’est nettement séparé d’eux sur ce qui faisait le fond même de leur tendance.
Les coutumes esséniennes ont été les siennes et
il n’a pu ne pas aimer les vertus, la moralité, le désintéressement des Esséniens; mais ceux auxquels il ressemblait par ses pratiques extérieures, ceux qui allaient çà et là, prêchant le Royaume de Dieu et s’entourant de disciples, avaient des doctrines contre lesquelles Jésus a constamment protesté. Leur incessante préoccupation était d'éviter, par des purifications extérieures, lessouillures interdites par Moïse, et de pratiquer, dans toute son austère rigueur, la pureté lévitique. De là, leurs bains, leurs ablutions, leurs baptèmes, que Jésus n’a pas rejetés immédiatement, peut-être, mais qu'il a répudiés de bonne heure.
C'estlequatrième Évangile qui nous l’apprend, dans un passage certainement historique et sur lequel nous reviendrons en parlant de Jean- Baptiste. Jésus a d’abord baptisé, dit-il (r), ensuite il y a renoncé pour lui-même, mais il a laissé ses disciples baptiser (2). Puis il est probable qu'il ne le leur a pas longtemps permis. Toutcela se passaitau début, quand son minis-
(1! Ev. de Jean 3: 22.
(2) Ev..de Jean :4:1-4t2.
tère et celui de Jean-Baptiste étaient encore tout mêlés l’un à l’autre. Mais des discussions sur le baptème sont survenues; FEvangéliste Jean nous en a conservé l'écho (1), et alors Jésus s’est complètement séparé de ces pratiques.
D'ailleurs, les vrais Esséniens, les Esséniens conséquents, ceux qui étaient convaincus de l'impossibilité de se soumettre à toutes les exi- . gences de la Loi, ne restaient pas dans le monde; ils se retiraient dans des monastères bâtis à l'Ouest de la mer Morte. Là, dans l’oasis d’Engaddi, ils vivaient de dattes, aliment pur, et se plongeaient dans l’eau plusieurs fois par jour. Pauvres rèveurs, adonnés à des spéculations mystiques et ésothériques, ils évitaient les souillures du corps, et croyaient par là éviter celles de l’âme. Jamais ils n’ont été condamnés plus sévèrement que par Jésus, s’écriant : « Ce n’est pas ce qui entre dans l’homme qui le souille, c’est ce qui en sort (2). »
Jésus n’adopta décidément que leurs coutumes
(1) Ev. de Jean 3 : 25 et suiv.
(2) Ev. de Marc : 14 et 15. Tout ce chapitre 7 est la condamnation de l’Essénisme.
extérieures, et, pour le reste, se sépara d’eux pour toujours. |
Il a été à l'égard de l’Essénisme ce qu'il a été en tout et partout, l’abolissant pour l’accomplir. [line conservera. pendant son ministère, que des ressemblances superficielles avec les Esséniens. : ici encore, ici plus qu'ailleurs, il ne gardera que ce qui demeure,pour re;cter éñergiquement ce qui est périssable et dépassé. Il ne gardera de l’'Essénisme que la sève morale qui l’anime, et laissera tomber l'écorce grossière qui enveloppe leurs idées et les retient emprisonnées dans le légalisme le plus étroit et le plus suranné.
Et puis, d’autres pensées l’occupent. Les Esséniens prêchent le Royaume de Dieu et annoncent les temps messianiques ; mais de la personne même du Messie, ils ne parlentjamais; et, pour Jésus, c'est la préoccupation suprême. Le Messie! Il va paraître ! Qui sera-t-il ?
Est-ce alors, dans une de ses heures de retraite solitaire sur le Djebel-ès-Sikh, que, pour la première fois, l'idéal sublime lui apparaît : Si j'étais le Messie! Si j'accomplissais, moi, l’œuvre
renverser le trône de Satan ! vaincre le péché, la douleur et la mort! préparer le Royaume de Dent 4 URI NTést-Ce) DAS UN. appel qu'il entendr.... Est-ce l’appel divin? Peutêtre. L'heure marquée par le Père, serait-elle prête à sonner et à sonner DOULIUrE ei a Encore un peu de temps, etil fera la connaïssance de l’homme extraordinaire sous l'influence duquel il prononcera le oui définitif. Jean- Baptiste aura l’insigne honneur, la gloire impérissable de révéler Jésus à lui-même, de l'aider à entendre Dieu, de lui arracher cette conviction : Je suis le Messie, et l’heure d'agir est venue. Elle sonnera, l'heure du Père, au moment inoubliable du baptême. Jean-Baptiste est sur les bords du Jourdain; il remue le peuple; il va remuer l’âme de Jésus.
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