‹ Jésus-Christ avant son ministèreChapitre 27 sur 37 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Tégus et Jean-Baptisté

La seule influence qui s’exerça sur Jésus dune façon durable fut celle de Jean-Baptiste.

Sans doute, lui aussi, fut un jour dépassé; mais ici encore, ici surtout, Jésus, en se séparant de Jean, conserva ce que celui-ci lui avait donné de meilleur ; et, tout le reste de sa vie, il garda de Jean un souvenir plein de reconnaissance et d’admiration. Derrière Luther, il y a Staupitz; et il est peu d'hommes ayant exercé une grande

action qui n'aient eu leurs précurseurs et leurs initiateurs.

Comme Jésus approchait de trente ans, il entendit parler de ce jeune et pieux ascète, plein de fougue, qu’on appelait Jean-Baptiste, et dont l’action religieuse et morale était devenue, en peu de temps, considérable. Il eut immédiatement l'intuition très nette qu'auprès de cet homme, il avait beaucoup à apprendre et, quittant Nazareth avec quelques disciples, qui étaient ses parents ou ses amis, il partit pour le voir et l'entendre.

Jean, ou plus exactement Johannan, était sur les bords du Jourdain et sur la limite du désert de Juda en arrivant de la Galilée, dans une vallée solitaire, couverte d’une végétation vivace, au, milieu des tamarisques et des saules. Là, il prêchait, et sa paroleétait d’une éloquenceâpre et agressive qui exerçait un ascendant étrange. On affluait pour l'entendre.

Jésus commence par se mêler à la foule, etil écoutecomme les autres.[lentend Jean prononcer de longs discours passionnés:et violents dont le

thème principalétaitcemotsans cesse répété: «Repentez-vous, le Royaume de Dieu approche» (1). Aucun prodige n’accompagnait ces paroles.

Jean ne faisait point de miracles et ne prétendait pas en faire. [1 n’est pas dit qu’on lui ame-

nâtdés malades ,et qu’il s’occupât de les guérir.

Il ne s’occupait que de régénération morale. Il accomplissait, cependant, un acte religieux, un seul, le baptème. Tous ceux de ses auditeurs qui désiraient la régénération morale, et confessaient leurs péchés, étaient menés par lui au

. fleuve du Jourdain. Là, 1l les baptisait, c’est-à-

dire, pratiquait une immersion totale de leur corps dans l’eau. C'était son seul rite.

Ce baptême n'était pas seulement un signe, destiné à faire impression sur la foule, mais encore une préparation et une consécration pour

le Royaume de Dieu, qui était imminent. Il

créait un lien entre tous les disciples de Jean. Il marquait le renoncement à la vie passée, l’entrée dans une vie nouvelle, et surtout l’ardeur

(1) Ev. de Matth. 3 :2 et parall.

de l’espérance messianique. Jean était convaincu que l'heure de Jéhovah allait sonner.

Enfin, il était universaliste. Tout en restant Juif, il pressentait et prêchait une réaction contre l’étroitesse de certains Pharisiens. Il disait : « Dieu peut faire naître de ces pierres mêmes des enfants à Abraham » (1), ce qui revenait à dire qu’on pouvait être enfant d'Abraham sans descendre d'Abraham.

Voilà ce que Jésus vit et entendit. L'impression qu'il reçut fut très profonde. Ce qui dut le frapper d’abord c’est que Jean n’était pas un anachorète ordinaire. Car il n’était point préoccupé de sa sanctification personnelle, mais uniquement des péchés de son peuple.

C’est ensuite, la conviction dont l’âme de Jean était remplie, qu’il avait une mission à accomplir, qu'il la tenait de Dieu seul et que lui seul pouvait l’accomplir. Jésus ne tarda pas à arriver à la certitude que la prédiction d’une seconde venue d’Elie, faite parles Scribes, avait reçu son accomplissement en la personne de Jean-Bap-

('Ev'de Luce

tiste. « C’est lui, dit-il, qui est l’Elie qui de-

vait venir » (1). Sur ce point important il n’hé-

sita jamais et, jusqu’à la fin de sa vie, il fut persuadé que Jean avait été la personnification d’Elie. Cela est d’autant plus remarquable que Jean lui-même se refusa à être Elie et déclara

qu'il ne l’était point (2). Nous ne savons si Jésus eut connaissance de cette dénégation de Jean-

Baptiste. En tout cas, il garda son opinion.

Bientôt, il se sentit entièrement gagné; tout dans la personne et dans l’œuvre de cet homme extraordinaire, lui inspirait confiance. Du rang d’auditeur, il passa à celui d'ami. Il entra en relations avec Jean, et leurs rapports furent aus-

sitôt très étroits et très affectueux. Jésus aimait

cette substitution du rite privé aux cérémonies légales; il aimait cette prédication qui s’accordait si bien avec tout ce qu'il éprouvait luimême.Jéanexprimaitavecunehardiesse, avec un courage sans égal ce que Jésus pensait depuis

(1) Ev. de Matth. 11 : 14 et parall.

(2 Ev; de\Jean 1:21

longtemps, quand il parlait contre les prêtres riches, contre les Pharisiens prévaricateurs, contre les Docteurs de la Loi formalistes, contre tout le monde officiel, endormi dans une fausse éttrompeuse sécurité.

Ce que les Esséniens avaient de meilleur, ül le retrouvait dans la parole de Jean; et il n’y retrouvait rien de ce qui, chez eux, lui avait déplu. Jean-Baptiste avait certainement connu et étudié l’Essénisme; il lui avait fait des emprunts, car il necraïgnait pas de conseiller une sorte de communauté des biens (1); mais il n'avait jamais voulu être des leurs. [l'était trop indépendant et trop original pour s’affilier à une secte et à un ordre établi. Il repoussait avec indignation le formalisme etle légalisme des Esséniens. Pour lui, le baptème ne s’administrait qu'une seule fois : « un seul baptème »; telle devait être aussi la doctrine chrétienne (2).

(1) Ev. de Luc 3:10 et 11.

(2) Ep. aux Ephésiens 4 : 5. Cependant, dans lEpître aux Hébreux, il est parlé des baptémesau pluriel (6 : 2); et l’auteur semble considérer comme aussi-important,

é \ JÉSUS :ET JEAN*BAPTISTE 151

Jésus aimait et admirait cet Essénien libre, se dégageant de l’Essénisme cloîtré, sortant de sa retraite parce qu'il était plein de compassion pour les âmes qui se perdaient, et jetant un cri magnifique d'alarme. et d'espérance !

Jésus prenait aussi, en écoutant Jean-Baptiste, des leçons de prédication et d’action populaire ; il y apprenait à mürir ses idées sur le Royaume de Dieu et sur la Bonne Nouvelle à venir. Tout lui était ici instructifet suggestif ; on comprend le grand ébranlement qu’il subit, l’admiration qu'il ressentit, et comment il fut amenéà dire : «-Ilest l'Elie qui devait venir. »

Enfin Jésus fit le pas décisif; il demanda et reçut le baptème pour. lui-même. Il y fut poussé par divers motifs faciles à saisir. D'abord, il voulait montrer qu'il adhérait entièrement à l’œuvre de Jean. De plus, il voulait se mettre, lui

aussi, ‘au rang des petits et des humbles, qui

pour celui qui s’approche de Dieu, d’avoir le corps lavé d’une eau pure, que le cœur et la conscience purifiés

de toutmal (10 ::22).

152 JÉSUS-CHRIST AVANT SON MINISTÈRE rompaient avec le passé, qui déclaraient que le temps était accompli, et qu’une ère nouvelle allait commencer. Enfin, Jésus était décidé à prêcher comme Jean, à quitter Nazareth, à parcourir le pays, en disant comme le Baptiste : « Repentez-vous, car le Royaume de Dieu approche. » Il fallait donc qu'il fût baptisé.

Cet acte qu’il va accomplir, cette humiliation qu'il va s’imposer, en se mettant en toute simplicité et amour des pécheurs au rang de ceux qui confessent leurs fautes, va recevoir de suite une magnifique récompense. ÀÂu moment précis où il sort de l’eau, sa dignité messianique lui est révélée. Le baptême, en effet, marque l’éveil de sa conscience de Messie. Ce qu’il pressentait déjà s'affirme alors; la question qu'il se posait depuis quelque temps : Serait-ce moi P reçoit sa réponse. La crise intérieure qu’il traversait,

arrive à sa période aiguë et atteint son dénouement. Il entend la voix de Dieu qui lui dit clairement : « Tu es mon Fils bien-aimé. »

Cette voix retentit dans son âme. Jésus entendit Dieu. Nous ne pouvons en douter un instant, car, à partir de cette heure sacrée, sa

conviction fut inébranlable. Elle fut une certitude du caractèrele plus absolu. Rien ne l’affaiblira désormais.

Il arrive à dire : Je suis le Messie, parce que, se sentant enfant du Père, il éprouve l’irrésistible besoin de réaliser cette filialité divine parmi les hommes. C'est le développement de sa conscience morale qui l’a amené à cette conviction définitive, à cette certitude qui porte pour lui la marque d’une absolue évidence.

Mais, quel Messie sera-t-il? Quelle œuvre accomplira-t-il ? Il se pose cette question et va chercher à la résoudre. Toujours plus convaincu qu’en écoutant le Baptiste, et ‘en accomplissant une œuvre semblable à la sienne, il est dans la bonne voie, il se met de suite à imiter Jean. Après avoir reçu le baptème, ille donne à son tour. Les quelques disciples, qu'il a amenés de Nazareth et qui ont aussi été baptisés, font de même, et les rives du Jourdain se couvrent de . baptistes (1). \

(1) Ev. de Jean 3 : 22-26; 4 : 1-2.

Bientôt une lumière nouvelle se fait dans l'âme de Jésus. Se demandant quel Messie il sera et ce que sera son œuvre, il comprend, sans pouvoir encore répondre à cette question, que la prédication de Jean ne lui suffit plus et que son œuvre doit être dépassée. Il s'aperçoit que Jean, tout grand qu'il est, reste l’homme du passé, et d’un passé auquel il ne saura pas renoncer. L'’infériorité du Baptiste lui apparaît. Il faut qu'il le laisse derrière lui. Jean ne saura décidément pas aller jusqu’au bout. Il y a dans sa prédication, sur l’œuvre et le rôle du Messie à venir, des détails que Jésus ne peut accepter. Il ne sait pas et ne veut pas rompre avec l’idée traditionnelle sur le Messie. Il attend un Roi de Gloire; il parle toujours d’un Jugement, d’une vengeance et d’un règne de fer.

Or, l’idée d’être un Messie régnant par la force, inspire à Jésus une invincible répugnance. Il va chercher, il va interroger son Père, ilva passer quarante jours au désert, ‘et, s’il ne:sait pas encore ce qui sortira de ce combat, il'sait bien une chose, c’est qu'il n’en sortira pas le Messie que Jean persiste à prêcher.

Ne se sentant plus d’accord avec Jean, son premier soin est de ne plus baptiser lui-même. Cependant, il laisse encore ses disciples baptiser (1), petit trait qui peint bien les hésitations de son âme.

Mais ces hésitations, il faut qu’il y mette fin; il faut qu'il examine les idées de Jean sur le Messie, et qu'il se demande sérieusement quel Messie lui-même il doit être. [l'a à livrer un combat et à remporter une victoire que le Baptiste n’a su ni livrer ni remporter.

C'est du combat douloureux et terrible qui a précédé cette victoire que nous avons maintenant à parler. Jésus, renonçant à baptiser, et sachant qu'il est le Messie, sent se poser à lui, avec une insistance croiss inte, la question des questions : Quel Messie serai-je ? Et alors il se retire au désert et la tentation commence. . ..

Un jour viendra où Jésus prononcera sur Jean un jugement définitif : «En vérité, je vous

(1YEvdé"Tean"4rs:et 2, |

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le dis, parmi ceux qui sont nés de femme, nul

ne s’est levé plus grand que Jean-Baptiste;

mais le plus petit dans le Royaume des cieux « est plus grand que lui» (1). C'est-à-dire : Je l’admire toujours; je n’ôte rien à mon admiration première; je ne renie rien de nos longs rapports et de notre étroite intimité. Jean est

Elie : il est mon précurseur. Entre les fils des.

hommes du passé, il n’en est pas né de plus grand que lui. [Il est plus qu’un prophète. Mais il n’a pas voulu reconnaître en moi le Messie

qu’il annonçait lui-même. Il est au-dessous du

dernier de mes disciples. II n’est pas du Royaume de Dieu, car il a trouvé en moi un sujet de scandale.

Jésus se sépara donc de Jean, mais il ne l’oublia jamais. La vision du désert, où il était allé contempler et entendre cet homme, ne s’effaça pas de sa mémoire. Peu de jours avant sa mort, il parlait encore du baptème de Jean aux Pharisiens et sa prédication avait fait sur lui üne telle impression que, jusqu'à la fin de sa vie,

(1) Ev. de Matth. 11 : 11.

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des lambeaux de phrases et quelques-unes des expressions favorites du Baptiste reparaissaient çà et là dans ses propres discours (1).

I lui fut donc toujours reconnaissant ; mais s’il sentit la grandeur de Jean-Baptiste, il sentit aussi, très vivement, tout ce qui lui avait manqué. Jean-Baptiste appartenait tout entier à un passé qui devait disparaître. [Il n’avait prêché qu’une réforme morale, basée sur l'antique théocratie d'Israël, et il était resté encore trop attaché au rite. Jésus, lui, a dégagé de la prédication et de l’œuvre du Baptiste, l'élément éternel, et, lorsqu'il lui a appliqué sa méthode ordinaire, il s’est aperçu que Jean cousait des morceaux neufs à de vieux habits, et mettait le vin nouveau dans de vieilles outres usées, et prêtes à éclater (2).

(x) Ev. de Matthieu 12 : 34. — 23 33, etc.

(2) Quelques personnes trouveront, peut-être, qu'il y avait autre chose encore à dire de Jean-Baptiste ; elles me citeront, par exemple, cette parole de lui rapportée dans le quatrième Evangile : « Voici, dit-il en montrant Jésus, l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. » Je réponds d’avance à ces personnes, que mon intention n’était pas d’écrire une monographie complète du Pré-

Jean-Baptiste, de son côté, garda ses disciples, et ceux-ci restèrent indépendants du Christianisme (1).

curseur, et que je n'avais pas à dire ce que Jean-Baptiste a pu penser de Jésus, à tel ou tel:moment de savie. J’avais seulement à chercher ce que Jésus a pensé de Jean-Baptiste.

(1) Ev. de Matth. 9 : 14; de Marc 2 : 18 ; de Luc 5 : 33 rrs41sdetJéan 3628? dé Matthieu 14: 123 ACtes des ap. 18 : 24 et SUiV., 19 : 2 et Suiv.

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