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récit imagé des Evangiles nous décrit admirarablement la crise que traversa son âme et les combats qu'il soutint.
Il y avait longtemps qu’il avait commencé de prendre, vis-à-vis de « l’Espérance d'Israël », une attitude pleine de réserve. Avantle baptême, pendant les années de solitude passées à Nazareth, s'était présentée cette pensée : Si j'étais le Messie ! Elle l'avait poursuivi ; il avait cherché à l’éviter, et il avait attendu, avec une prudence qu'on ne saurait trop admirer; attendu parce qu'il s'était défié. Maintenant, il sait qu’il est le Messie ; il ne peut donc plus écarter la lutte. La voilà! Elle sera terrible; elle sera ur combat
gigantesque dont il sortira vainqueur. Sa cons-
cience en sera le théâtre.
Il triomphera de telle sorte que la tentation ne se représentera plus jamais.
De quoi triomphera-t-ilr Des idées fausses,
des notions erronées de ses contemporains, de
tout ce qu'il avait cru et attendu avec son peuple tout entier.
Ici, il faut préciser et dire quelle était cette
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104 JÉSUS-CHRIST AVANT SON MINISTÈRE « Idée Messianique » que les apocalypses juives lui avaient enseignée comme étant la vérité même ; quelle était cette folle espérance, ce rêve éblouissant dont la vision hantait son peuple depuis tant d’années. Nous chercherons ensuite ce qu'il en a fait pendant les jours de lutte au désert, et nous verrons que, fidèle à sa méthode constante, il en a rejeté une partie, et en a conservé une autre. [ci encore, il n’a rien aboli, il a tout accompli. |
Qu’a-t-il donc cru jusque-là, comme tous ses compatriotes, et que se passe-t-il dans son âme, à ce moment précis où il vient d'apprendre qu’il est le Messie?
Il a cru que les Juifs sont un peuple privilégié, et dont le privilège consiste à avoir Dieu luimême pour Roi (1). Tous les jours il récite ces paroles du Schemoné Esré : « Sois Roi sur nous, toi seul, Seigneur ! (2) » Comme tous les hommes pieux de son temps, il a certainement dit souvent que le seul Roi d'Israël, c’est Dieu (3). Le
(1) Ps. de Salomon 17: 1, 51.
(2) 11° Bénédiction.
(3) Voir Josèphe, Ant. Jud. 18, 1, 6, et D. B. J. 2, 8, 1.
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peuple juif est donc le Royaume de Dieu; mais
il est tombé au pouvoir des païens, des « pécheurs », des « méchants », et le Royaume
de Dieu n’est pas ce qu’il devrait être. Quand les Romains seront chassés, le vrai Royaume de Dieu sera établi.
C’est un idéal à venir. Dieu, le Roi, a, pour un temps, abandonné ses droits aux « Gentils », mais le temps est proche où cet état de choses cessera. Daniel l’affirme dans ses prophéties; aussi, son livre est-il plus médité qu'aucun autre, et nous avons déjà dit que, pendant de longues années, il a certainement été l’objet constant des études de Jésus. Le Royaume futur sera universel (1), dit Daniel, et Jésus croit à ce qu'enseigne ce livre. Daniel dit encore que les Royaumes païens disparaîtront, et que la souveraineté sera exercée par les Juifs pieux et croyants qui auront à leur tête un mystérieux personnage, descendu du ciel sur les nuées, qui sera le chef de l’Israël nouveau, dominateur du
monde. Tous les peuples de la terre seront
(1) Daniel 7: 14.
assujettis aux Juifs (1). Cet idéal de Daniel avait si bien pénétré les esprits des Juifs du premier siècle, que tous les Apocryphes et les Pseudépigraphes lus par Jésus (2), selon toute probabilité, nous l’avons aussi montré, en parlent clairement (3). | L’avènement de ce Royaume inaugurera le siècle à venir, et se manifestera par un Jugement qui précédera son établissement. Jean-Baptiste vient de le prêcher avec l’ardeur et la conviction d’un Voyant. Il ne s’est pas trompé. Or, il a dit : D'abord, le Jugement, et ce Jugement est imminent (4); il sera marqué par la défaite des
(x) Daniel 7 : 13-28.
(2) Lus par Jésus, du moins ceux qui ont été composés avant lui; mais la date de quelques-uns reste indéterminée et ceux-là peuvent être postérieurs au Christ. En tout cas, et c’est l'essentiel, ils expriment des idées populaires au temps de Jésus.
(3) I Macch. 2: 57; 4: 46; 14: 41. u Macch. 7: 0; 13: 4. Judith 09: 12. Eccli. 5 : 26; 47: 13. Baruch 4: 23; 5:24, 25 : 20. Sapience 3: 8; 5 : 16. Le plus ancien fragment du livre d'Enoch 90 : 29-42; gi : 12, 17. Similitudes 39 : 1-8 ; 5-51.
(4) Ev. de Matth. 3 : 10-12, de Luc 3 : 7-9 (voir aussi Ev:cde Luc 1077).
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païens et la suprématie des Juifs. Non seule-
ment Jésus croit que Jean-Baptiste ne s'est pas trompé, mais il est persuadé qu’il est l’Elie qui devait venir et que, lui-même, Jésus, est le Messie. [1 pense donc que l’histoire de son peu-
ple et du monde en est juste à ce moment où
les douleurs de l’enfantement de l’époque messianique vont commencer, puisqu'Elie est déjà là, et que le Messie est déjà né. Il doit naître, en effet, avant le Jugement messianique, et non après (1).
Maintenant, que va-t-il se produire ? Un dernier assaut des païens contrele Messie; maïs ils ne l'emporteront pas: c’est impossible. Ilsseront, au contraire, presque tous anéantis par un Jugement terrible; les païens survivants se convertiront, et les Juifs dispersés se réuniront.
C’est ainsi que tous les actes du grand drame étaient fixés dans un ordre rigoureux.
Lorsque toutes les scènes, dont nous venons
de-parler, seront accomplies, alors, et alors seu-
(HNOracl, "Sybl 3: 1652-650.\Ps. de Saltr7: 24, 20, 2735290200; A1; etc:
168 JÉSUS-CHRIST AVANT SON MINISTÈRE lement, le Royaume de Dieu sera fondé. Il le sera en Palestine, et, de là, s’étendra sur le monde entier. La terre sera entièrement soumise aux enfants d'Israël. Une ère de félicité suprême commencera; le sol sera d’une fertilité surprenante; les hommes seront riches et heureux: ils vivront mille ans; les femmes enfanteront sans douleur; les moissonneurs ne souffriront plus de la fatigue; il ne se commettra aucune injustice chez le peuple élu. Tous les hommes seront saints,et leur vie sera un culte perpétuel. Ce sera la Palingénésie, c’est-à-dire le Renouvellement de toutes choses.
Sur l’époque exacte où la Palingénésie commencerait, tous n'étaient pas d'accord. Les uns la faisaient coïncider, comme nous venonsde le dire, avec le Royaume messianique; les autres ne la plaçaient que plus tard, dans ce qu'ils appelaient Aolam-Aba, le siècle à venir. Des traces de cette divergence se remarquent dans le Nouveau Testament; tantôt il est dit: le Royaume sera fondé dans le présent siècle, dans le monde actuel (1), tantôt il est placé dans le
(HEv, de Lucrp ri 246"2r
siècle à venir (1). En tout cas, un des caractères de la Palingénésie sera la Résurrection des morts, accompagnée d’un Jugement final, universel, dont le résultat sera, pour les uns, la condamnation et des tourments dans la Géhenne, pour les autres, la vie éternelle et des récompenses dans le Royaume de Dieu.
Jésus a reçu cet enseignement; il est appelé maintenant à le juger. Il doit faire la part du vrai et celle du faux; et il doit prendre, lui, le Messie, une attitude définitive à l’égard de ces croyances messianiques, acceptées par tous comme vérités indiscutables. :
Il annoncera, lui aussi, le Royaume de Dieu et il l’appellera le Royaume des cieux (Malekat Achamajim). En cela, il ne fera qu'imiter ses contemporains, pour lesquels les deux expressions étaient absolument synonymes, et qui n’employaient la seconde que pour éviter de prononcer le nom sacré de Jéhovah ou même ceux d’'Elohim et d'Adonaï (2). Jésus fera de même. Il
(r) Ev. de Matth. 24: 3; de Marc 13: 4.
(2) Nous disons de même en français : Le Ciel m’en
considérera aussi le Royaume comme à venir. Il va dire : «le Royaume des cieux approche». Dans {le sermon sur la montagne, dont il faut dater les ni ; Lt R préceptes de la première partie de son ministère, toutes les récompenses promises à ceux qui sont dignes du Royaume leur sont réservées dans l’avenir: Vous serez rassasiés ; vous r1rez; ils verront Dieu (1), etc. etc. [Il apprendra à ses disciples à dire : Que ton Règne vienne (2)!
Le Règne de Dieu n’est donc pas encore venu.
Nous n'avons pas à rechercher ici, si plustard, au milieu de son ministère, Jésus n’annoncera pas le Royaumecomme présent (3). Au moment où nous sommes, à l'heure de la tentation, il est préserve, fasse le Ciel que... pour: Dieu m’en préserve; fasse Dieu que. et le mot cieux dans l'expression Royaume des cieux n’a jamais signifié le séjour des bienheureux après cette vie. Ajoutons que cette expression : Royaume des cieux était très heureusement choisie puisque «le Père est dans les cieux» et que son Royaume.à venir en devra descendre pour être établi sur la terre par le Messie.
(1) Ev. de Matth. 5: 4 et suiv., de Luc 6: 21 et suiv. (2) Ev. de Matth. 6 : ro; de Luc 11 :2.
(3) Ev. de Matth. 12 : 28 ; de Luc 11: 20. Nous montrons dans notre second volume que, même lorsque
Jésus prononçait ces paroles, il considérait toujours le Royaume comme à venir. |
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de toute évidence que, pour Jésus, le Royaume est encore à venir.
Ce Royaume à venir, rien n'indique qu'il ne le rattache pas à une seconde venue de lui, venue glorieuse, par laquelle il établira le Royaume des cieux sur la terre.
- Jusqu'ici Jésus ne rejette rien, du moins en
apparence, de ce qu'enseignent ses contem-
porains. Quelle a donc été la tentation ? Quelle
est la victoire remportée par lui dans ce combat terrible où il a triomphé?
Les Evangiles distinguent expressément trois combats et trois victoires.
Dans le premier, Satan conseille à Jésus de
faire du pain avec des pierres, c’est-à-dire de vi-
vre pour lui-même et dese faire servir, de cher-
cher sa propre gloire. La tentation est formidable
parce qu’elle concorde avec ce que doit être le
Messie juif ; il doit être un Maître et un Roi,
; asseoir son trône dans le sang, s’il le faut, et,
; en tout cas, monter sur un véritable trône.
Jésus repousse une telle pensée. Ii déclare
qu'il ne se fera pas servir, mais qu’au contraire
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il servira. [Il a eu là une notion claire de la vraie grandeur, et, le premier, il l’a donnée au monde. Cette vérité, si élémentaire aujourd’hui, que l’homme vraiment grand n'est pas celui qui se fait servir, mais celui qui rend des services, Jésus l’a affirmée le premier dans ses paroles et dans sa vie. «Quiconque veut être grand parmi vous, qu'il Soit votre serviteur » (1). En triomphant de cette tentation, Jésus conquiert une place qu'il gardera toujours, et qu'attestent une foule de ses préceptes. Il oppose à l'idéal de son peuple un autre idéal, celui du renoncement et du sacrifice; celui de l’obéissance au Père, quelle que soit sa volonté.
Mais voici la seconde tentation. Satan lui dit: «Jette-toi du haut du Temple », c’est-à-dire, éblouis le monde, fascine-le par ton génie; impose-toi à lui par la force; car le Messie juif doit dominer et s'imposer. Or, Jésus a lu et relu des Apocalypses pleines d’allégories transparentes et d'images suffisamment claires, d’où il résulte que le Libérateur attendu devra, en effet, em-
(1) Ev. de Matth. 20: 26 et suiv. et parall.
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ployer la contrainte, la violence même, et met tre ses ennemis sous ses pieds. Ah! cette tentation-là le séduit beaucoup : éblouir par des prodiges, s'imposer par l'évidence sensible ou par l'évidence intellectuelle, êtrele maître incontesté des petits, pour lesquels il se sent plein d’une si infinie compassion, et les servir ainsi! Il la - repousse; il n’aura d'autre arme que la parole ; d'autre prestige que la persuasion, et autre talisman que l’amour. Il ne veut régner que sur | les cœurs. Le Règne de Dieu sera préparé par a une œuvre spirituelle et purement morale. Il | sera virtuellement présent, partout où il y aura repentir et régénération de l’âme. Point d’apparition subite et éclatante, survenant sans préparation, mais l’action lente et bénie de la parole ‘du Messie qui préparera les cœurs à la venue du Royaume. Ce ne sont 5as des réformes exté- -rieures qui sauveront le monde : il faut d’abord que les cœurs soient changés. Les réformes extérieures viendront d’elles-mêmes ensuite, et en seront la conséquence naturelle. Le Messie ne fera pas de transformation magique.
Jésus, ici, se met pour la seconde foisen oppo- 7
sition absolue avec les idées de son temps et, loin de se laisser entraîner par les croyances messianiques de son peuple, il réagit contreelles. Ce sont les doux, les débonnaires qui hériteront la terre ; et, au temps où il prêchera avec le plus de force sa Royauté et sa dignité messianique, il ne fera aucune allusion, pas une seule, aux allégories dont les Apocalypses de son peuple sont remplies (1). Il ne se servira même pas de ce langage allégorique;. sa parole sera toujours simple, humble, populaire.
Ce n'est pas tout; il a une troisième victoire à remporter. Satan lui montre, dans une vision éblouissante, tous les royaumes du monde et leur gloire; car c’est une puissance politique que son peuple attend. Et alors Jésus se demande s’il ne doit pas en être ainsi de son Royaume; lui aussi, il aime son peuple, et désire ardem- : ment qu'il soit délivré des Romains. Mêlerat-il donc la politique et la religion? Jamais. II les séparera. Il répudie absolument toute prétention politique ; il ne veut pas d’une Royauté terrestre; y songer est une inspiration de Satan.
(1) Sauf les allusions évidentes aux allégories de Daniel. Ev. de Marc, ch. 13 et parall.
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Il n’accepte qu’une seule Royauté, la Royauté divine de l'amour qui ira jusqu'où son Père le jugera bon. Sera-ce jusqu’au martyre? Il n’en Saitrien. Est-ce qu’au bout du chemin dela vie, il devine une croix dressée? Pas encore. Mais si telle est la volonté du Père, il est prêt, et quand, un jour, il apercevra le bois maudit, il se dira plus que jamais le Messie. A l’heure présente, il ne sait rien encore; au contraire, il espère fermement délivrer son peuple autrement.
Jésus va donc se donner pour le Messie promis par les prophètes. Ceux-ci ont annoncé qu’un Envoyé divin viendra établir le règne de Jehovah à Jérusalem et sur la terre. Il est cet Envoyé divin, il est le Fils du Père qui est aux cieux, et 1l réalisera son Royaume en demandant la foi en lui. Si les Juifs le rejettent, s’ils le font périr, il portera jusque sur la croix sa confiance inébranlable en son Père et en son œuvre. Devant la mort même, il restera convaincu qu'il reviendra un jour sur les nuées pour juger les vivants et les morts. Son œuvre sera le couron-
nement sublime du prophétisme:; il réalisera les espérances nationales, il sera le héros des Apocalypses juives dont la lecture a nourri sa jeunesse.
Chez lui donc, il n’y a aucun entraînement, aucune exaltation ; c’est après une longue déli-
bération, mürement réfléchie, qu’il accepte d'accomplir l’œuvre messianique, car il l’a trans-
formée.
La tentation est achevée, et il décide d’entreprendre la conversion de son peuple. Mais s’il est prêt à la mort même, pour l’entreprendre, il ne sait pas qu'une telle mission l’exigera un jour. Il n’est que le Messie spirituel et moral, il
n’est pas encore le Messie souffrant et crucifié. Il servira ; il préparera le Royaume en prêchant
la conversion des cœurs, et il n’accomplira qu'une œuvre religieuse ; sur cestrois points ila
remporté la victoire. Il sort de cetriple combat,
sans blessure, et son triomphe le meten possession d’une grandeur nouvelle et d’une force sublime que plus rien n’abattra. La notion messianique juive disparait, engloutie dans sa triple victoire.