DE LA CONSPIRATION DE BABEUF POUR L’ÉGALITÉ
Mon héros n’a pas précisément suivi la ligne tracée par le décret salutaire qui interdit toute discussion de la propriété. Mais :
Scribitur ad narrandum non ad probandum. J’écris pour raconter et non pour rien prouver.
Datée de l’an premier de l’état de siège, cette déclaration sera-t-elle taxée de pusillanimité? Vous n’y verrez qu’un éclatant témoignage de ma soumission aux lois de mon pays.
Comme l’a dit l’Assemblée dans une proclamation en date du 23 juin :
LE DROIT EST DANS L’OBÉISSANCE (p).
Je suppose, que l’histoire n’est point comprise dans ce que le général Cavaignac a repris à la liberté (q), dans l’intérêt de la République ; — semblable au chi-
rurgien qui ampute un membre pour faire profiter les autres, — avec cette différence ou cette analogie, que le membre n’est perdu que jusqu’au jour du jugement et de la résurrection.
C’est l’histoire de maître Pancrace et de son œil.
Perdrai-je l’œil? lui dit messer Pancrace.
Non, mon ami; je le tiens dans ma main.
Assurément, si, comme la chose eut lieu ailleurs il v a quelques dix-huit siècles, un homme paraissait aujourd’hui sur les rives de la Seine, et qu’il allât prêchant dans les rues et les carrefours :
L’abolition de l’exploitation de l’homme par 1 homme ; Et la communauté des biens ;
Injuriant les prêtres et les magistrats, traitant les commerçants de voleurs, lançant l’anathème aux riches, soufflant dans l’àme des pauvres des espérances insensées, vivant dans la société du bas-peuple, et n’ayant d’ailleurs ni domicile connu, ni moyens dexistence/
Si, groupés autour de ce clubiste en piein vent, de nombreux disciples se faisaient l’écho d’une doctrine subversive des lois, des mœurs, de la religion, de la famile, de la patrie et de la propriété ; mettant cette doctrine en pratique, poussant les simples à vendre leurs biens et à en distribuer le prix à tous, selon le besoin que chacun en aurait ; s’ils appliquaient sans vergogne ce conseil éminemment communiste du Maître: « En quelque maison que vous entriez, demeurez-y, mangeant et buvant ce qu’on vous donnera. » — Ah ! heureusement il y a des commissions militaires à Paris.
Je dis donc, que, si le divin Jésus, ses Saints Apôtres et les plus illustres Pères de l’Eglise renaissaient parmi nous, et que, séduits par leurs paroles, nous voulussions pratiquer ou seulement propager leurs doctrines, nous ne pourrions le faire sans violer notre droit d’obéissance aux lois de la République et sans voir entraver cette précieuse liberté d’aller et de venir que la Constitution avait d’abord l’intention de nous reconnaître.
Ceci a-t-il besoin de démonstration? Peut-être. Tel se croit chrétien dont la religion consiste à assister aux offices, à s’humilier devant le prêtre, à s’approcher de la sainte table. Quelle erreur, citoyen! et combien de dévotes s’enfuiraient épouvantées si, du vestibule de la religion, pénétrant dans le temple, elles étaient sommées de pratiquer ces œuvres en l’absence desquelles la foi est
de nulle valeur, au dire de saint Jacques. — D’ailleurs, l’éclaircissement de cette thèse n’est pas inutile au succès de la petite précaution oratoire dont j’ai cru juste autant que nécessaire de faire précéder mon travail. Permettez donc que, dans un de vos moments perdus, j’aie l’honneur de vous faire connaître le Christ et ses Apôtres.
Si-
Leurs maximes fondamentales, ô fidèles, l’auriez-vous cru ! nous jettent en plein communisme.
Entre une infinité de citations, je prends au hasard les suivantes :
Quiconque d’entre vous ne renonce pas a tout ce qu’il a, ne peut être mon disciple, dit le Maître. (Saint Luc, XIV, 33.)
De nombreux témoins vous attesteront, que, non contents de propager cette doctrine attentatoire à la propriété et à la famille, ils la mettent en pratique. On vous prouvera que « toutes choses sont communes entre eux, » et que, parmi eux, « personne ne dit jamais que ce qu’il possède soit à lui en particulier. »
Mais peut-être d’aussi brèves citations vous paraîtrontelles suspectes. Lisons donc ensemble les Actes des Apôtres.
Et tous ceux qui croyaient étaient ensemble dans un même lieu, et avaient toutes choses communes ; ils vendaient leurs possessions et leurs biens et les distribuaient A TOUS SELON LE BESOIN QUE CHACUN EN AVAIT.
Et ils étaient tous les jours assidus au temple d’un commun accord; et, rompant le pain de maison en maison, ils prenaient leurs repas avec joie et simplicité de coeur. (Act. des Ap., II, 44, 45, 46.)
Et ailleurs :
Or, la multitude de ceux qui avaient cru n’était^ qu’un coeur et qu’une âme ; et personne ne disait que ce qu’il possédait fut a lui en particulier, MAIS TOUTES CHOSES ÉTAIENT COMMUNES ENTRE EUX.
Il n’y avait personne parmi eux qui fût dans l'indigence ; parce que tous ceux qqi possédaient des fonds de terre ou des maisons les vendaient, et apportaient le prix de ce qu’ils avaient vendu.
Ils le mettaient aux pieds des apôtres , et on le distribuait à chacun selon qu’il en avait besoin.
Ainsi Josès, surnommé par les apôtres Barnabas, c’est-àdire fils de consolation, qui était lévite et originaire de Chypre, Ayant un fonds de terre, le vendit et en apporta le prix et le mit aux pieds des apôtres. (Loc. cit., IV, 32, 34, 35, 36, 37.)
Je vous entends ; l’exemple de quelques fanatiques ne prouve rien, et l’empressement qu’on met a citer ce José* indique assez que ceux qui se résignèrent à cet abandon de la famille et de la propriété ne furent jamais nombreux. — Le mal est bien plus grand que vous ne le pensez !
Il n« Doint ici, dit Salvien, d’une poignée de chrétiens. Leur petit nombre aurait pu affaiblir l’autorité de leur exemple.
Il s’agit d’une multitude considérable de peuple, et 1 on en peut iueer'par ce qui nous est rapporte dans les Actes , qu au début même du christianisme 8 000 hommes, en deux jours se joignirent à la nouvelle Eglise, sans compter les enfants et les femmes. Combien donc chaque jour ne grossit-;l P» dans 1a suite le nombre des fidèles vivant en communauté. (Salvian, Cont. avarit. I, 3.)
Cela vous donne à penser. Voici qui va vous décider à intervenir.
Je reprends la suite du récit.
Mais un certain homme, nommé Anamas avec Saphira, sa
' e EU.’ retfnt'iTiSSbdîpH*. du consentementde sa femme, et il en apporta le reste, et il le remit aux pieds des apôtres.
Mais Pierre lui dit: Ananias, pourquoi Satan s est-il emparé de ton cœur pour te faire mentir au Saint-Esprit et détourner UNE PARTIE DE CE FONDS DE TERRE?
Si tu l’eusses gardé, ne te demeurerait-il pas ? Et 1 avant vendu, n’était-il pas en ton pouvoir d’en garder le prix? Comment cela a-t-il pu entrer dans ton cœur? Ce n’est pas aux hommes que tu as menti, mais c’est à Dieu.
Ananias, à l’ouïe de ces paroles, tomba et rendit 1 esprit ; ce qui causa une grande crainte à tous ceux qui en entendirent parler.
Je le crois bien !
levant, le prirent, l’emportèrent
Et quelques jeunes gens,
et l’ensevelirent. „ . . . „
Environ trois heures après, sa femme, ne sachant rien ae ce qui était arrivé, entra.
Et Pierre, prenant la parole, lui dit : Dis-moi, avez-vous vendu le fonds de terre autant? Et elle dit : Oui, nous l avons vendu autant. ,,
Alors Pierre lui dit : Pourquoi vous êtes-vous accordes ensemble pour tenter l’esprit du Seigneur? Voila; ceux qui ont euseveli ton mari sont à la porte, et ils t’emporteront.
Au mè ne instant, elle tomba àses pieds et rendit l esprit- Et ces jeunes gens étant entrés, ils la trouvèrent morte, et ils 1 emportèrent, et l’ensevelirent auprès de son mari.
Cela donna une grande crainte à toute l’Eglise et à tous ceux qui en entendirent parler. (Act. des Apôt., IV, 36, 37, v. 1 ail.
Si ces citations ne suffisaient pas à éclairer votre religion, je pourrais puiser à pleines mains dans les livres des commentateurs. A quelles épreuves, citoyen, vos oreilles seraient soumises. Jugez-en :
Ecoutez peuples chrétiens et comprenez, s’écrie saint Basile... Nous qui jouissons de la raison, ne nous montrons pas plus cruels que les brutes. Celles-ci acceptant les produits de la terre comme des choses naturellement communes, en usent sans distinction entre elles; les chèvres paissent toutes ensemble sur une même montagne et les brebis dans un mêm9 champ ; on voit en outre certaines espèces d’animaux se secourir mutuellement dans les besoins de la vie. Nous, au contraire , nous nous rendons propres les choses qui sont communes , nous possédons seuls les choses qui appartiennent au plus grand nombre. Vénérons <et imitons dans les Gentils leur genre de vie si pleine d’humanité; il existait parmi eux des nations où une heureuse coutume réunissait tous lbs citoyens autour d’une même table, pour une
•COMMUNE NOURRITURE, ET DANS UN SEUL ÉDIFICE. Mais laissons
là les exemples étrangers, et que les trois mille hommes rassasiés par le Seigneur avec un petit nombre de poissons, nous servent surtout d’enseignement. Enfin, la vie des premiers chrétiens doit nous remplir d’une généreuse émulation. Dans le principe, tout était commun entre eux ; ils avaient une vie, un esprit et des sentiments communs, de même qu’une table commune; ils étaient animés d’une fraternité réelle, et leur charité n’était pas une fiction ; ils ne formaient tous ensemble qu’un seul corps, et leurs âmes diverses se confondaieut dans une même volonté. (S. Basil , homil. in divit.)
Un mot de saint Jérôme :
Le juste fait de son pain le pain de la communauté. (Fragment du comment, sur le prophète Ezéchiel.)
Vous conviendrez que lorsqu’au 16 avril, au 15 mai et au 23 juin la partie modérée de notre population criait • Mort aux communistes ! elle n’entendait pas accorder un bill d’indemnité à ces plagiaires de M. Gabet. L’indignation publique dit assez ce qui vous reste à faire.