LA PHILOSOPHIE GRECQUE
pour lui révéler sa faiblesse, il lui fit trouver dans sa
-conscience la base de la certitude et la révélation
du Dieu juste, voilé par tant de fables. « L'âme de l’homme, disait-il, participe au divin ! » S'il lui rap-
, pela ses obligations et ses immortelles destinées, il insista sur la solidarité du vrai et du bien; il releva le
caractère moral de la connaissance et la sainteté de la vérité dans un temps où la philosophie n'était plus qu'un jeu frivole. Enfin il vécut selon ses lumières, et mourut pour sa doctrine. Nous n’hésitons pas à saluer en lui un précurseur du Christ; il lui a frayé là voie au milieu de beaucoup de ténèbres et d’incertitudes;, son. enseignement, interprété et élargi par Platon, est devenu tout ensemble le dissolvant le plus actif du polythéisme et la manifestation la plus élevée de l’idée morale dans l'antiquité. Mais pour saluer dans cette
grande école l’initiatrice même de la religion définitive,
il faut oublier ses lacunes et surtout ses erreurs dualistes si marquées chez Platon, qui n’a pu atteindre le Dieu vraiment libre, maître de la matière, et a fini par le confondre avec l'unité abstraite et impersonnelle à laquelle il a sacrifié tous les droits individuels et la per-
sonne morale elle-même. Cette philosophie a été impuissante à réformer la Grèce; par son étroitesse hel-
lénique et aristocratique, elle s'est volontairement renfermée entre les frontières d’un petit pays et dans les limites d’une classe privilégiée ; l’odieuse théorie de la conquête et de l’assujettissement des barbares, la justitication de l'esclavage et même de lä traite, n’ont-elles
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pas reçu leur formule la plus exacte dans le ae LR ;
d'Aristote, bien peu d'années après la mort de Platon ? C’est que cette noble philosophie pouvait bien révéler les choses meilleures, mais elle n'avait aucune force pour détourner de l’accomplissement des pires. Elle ruinait l’ancienne foi, et elle avait raison pour l'honneur de la Divinité, mais elle ne lui substituait qu’un haut idéal et non une croyance capable d’enflammer les cœurs. On prenait ses négations, on laissait ses grandes vues morales, et les sceptiques reparaissaient mieux armés. L'épicuréisme redit à sa manière la fameuse maxime : Connais-toi toi-même, et ramena l’homme à la sensation. Le stoïcisme. partait de la même base pour conclure à la vie sévère, mais en Grèce il ne revêtit jamais la trempe austère qui le fit si grand à Rome. En vain l'âme troublée se rejetait sur les cultes secrets qui n'étaient qu'un retour aux vieux cultes de la nature quelque peu purifiés ; les mystères d'Eleusis, beaux et touchants par leur préoccupation de l’immortalité de l'âme, ne donnaient aucun apaisementréel, pas plus que les purifications rattachées au culte d’Apoilon à Delphes, ou que les doctrines cachées qui s’infiltraient dans tous les mystères et qui, sous le nom d'orphisme, ramenaient le panthéisme oriental. De tout ce grand mouvement d'idées, de cette civilisation si vivace, si parce, de tous ces systèmes religieux ou philosophiques, le dernier mot à l’époque d' Alexandre était toujours la doctrine socratique ; elle demeurait le os culminant du développement hellénique. C était
ps, À - | N = LE MONDE GRÉCO-ROMAIN. 73 un idéal très élevé, mais incomplet et souvent contradictoire, qui dominait la religion populaire sans la remplacer, et sans exercer sur les âmes et sur la vie privée ou publique une action vraiment puissante. C'est donc exagérer sans mesure l'influence et la portée de l’œuvre du grand maître de la sagesse antique que de lui attribuer l'honneur d’avoir posé la base du christianisme. Il faut pour cela réduire l'Evangile, avec Baur, à un simple retour à la vie intérieure ‘ et passer sous silence, comme Strauss, tous les points faibles du platonisme ?.
Les conquêtes d'Alexandre eurent pour résultat de briser dans une certaine mesure le moule étroit du nationalisme où s'était enfermé jusqu'alors la civilisation païenne; en mêlant les races et les religions, en fondant une ville qui fut comme le point de jonction où les divers courants de l'esprit humain se rencontrèrent, il contribua ainsi à amener l’avénement de la grande idée de l'humanité planant au-dessus des diversités locales. La conquête du monde par Rome et le terrible niveau
qu'elle fit passer sur tous les pays qu’elle soumettait,
tendirent à la même fin. Nous ne nions point le caractère providentiel de ces événements, qui devaient faciliter les progrès du christianisme, en ouvrant à ses missions un champ plus vaste, mais il ne faut pas oublier que la notion de l’unité du genre humain a
1 Baur, Gesch. der drei erst. Jahrh. der Kirche, p. 4. $ Strauss, Leb. Jesu, p. 182.
toujours été très imparfaite avant l'Evangile ; elle a été favorisée dans le paganisme bien plus par l’affaiblissement des vertus patriotiques que par des.pensées plus larges et plus hautes. [l est certain que l'épicuréisme, avec son désir de reposet son culte du plaisir, a adouci les mœurs en les corrompant et a amorti les passions farouches en éteignant dans le cœur l'amour de la patrie. Cet humanitarisme sceptique et voluptueux coïncidait avec la perte de la liberté et l'oubli des qualités viriles qui avaient agité et ennobli la vie publique dans les démocraties de la Grèce. Ce n'était pas tant un droit nouveau et plus élevé qui faisait son apparition que le lâche abandon de périlleuses obligations !. L'énergie, la vigueur étaient toutes, du,côté de” la race fière et dure qui avait patierniment, poursuivi son ferme dessein de conquérir le monde. Reconnais- . sons que le peuple romain était un apôtre assez étrange de la grande idée de l'unité humaine; il l’en= tendait d'une façon singulière; il voulait sans doute que le genre humain n’eùt qu’une seule tête, mais c'était à la condition de la courber sous son joug de fer. Il aspirait à réunir tous les peuples de l’univers, mais cette aspiration révélait bien plutôt l’immensité de ses ambitions que la largeur de ses idées. Quand dans le cirque où s’entassait la plèbe de Rome, le cap-
1 Voir sur tout ce mouvement de la philosophie grecque le beau livre de M. Jules Denys sur l'Histoire des idées morales dans l'antiquité, t. I. Bien que l’auteur soit convaincu que la morale avait déjà trouvé sa forme la plus pure à cette époque, sa sincérité et son savoir l’amènent à des restrictions fort importantes.
Te
tif gaulois avait mêlé son sang à celui du Germain et du Parthe, il était difficile de voir dans ce fait - brutal un progrès marqué de l'idée humanitaire. Non, ce n’est pas à cette école de dureté implacable, de rapacité sauvage que le monde antique pouvait apprendre l’unité morale de l'humanité. Qu'un grand et libre esprit comme Cicéron en ait eu le pressentiment, nous l’admettons, mais cela n'empêche pas l'avocat de la Sicile, si éloquent contre Verrès, de défendre les exactions dont le proconsul Fonteius s'était
rendu coupable en Gaule '. La charité du genre lumain était un mot sublime, un éclair dans la nuit; mais il fallait à de tels sentiments, pour pénétrer dans la conscience publique, d’autres propagateurs que des épicuriens blasés, des conquérants implacables ou des platoniciens à moitié sceptiques.
Une philosophie épurée oppose l'unité divine aux fables. du polythéisme; elle parle des droits de l’esclave et se fait le bouclier des êtres faibles et malheureux. L'idéal brillait d'autant plus pur que la réalité le dé- mentait davantage, car jamais les jeux de la force n'ont été plus sanglants et plus terribles, jamais l’oppression n à été plus lourde, jamais le respect des superstitions publiques plus lâchement professé, témoin Cicéron qui faisait de la pratique officielle de la religion de l'Etat une nécessité sociale, et qui se cachait dans les jardins de Tusculum pour expri-
à Denys, IL, 44.
mer des doutes tout ensemble hardis et prudents. Ainsi à la veille du christianisme se développent, au sein de l'impuissance et de l’abjection universelles, de ferventes aspirations, flammes dévorantes qui n'ayant plus d’aliment se retournent contre le cœur .où elles s'étaient formées et le consument. Sous le fardeau de misères, de tyrannie, de scepticisme et de corruption qui l’accable, l'humamité païenne pousse un long soupir de lassitude et de détresse; tantôt elle demande aux jouissances matérielles l’apaisement de son désir infini et se roule dans les voluptés monstrueuses qui révèlent son ardeur trompée et inquiète; tantôt elle maudit ses dieux avec une sorte de fureur et s’exalte dans une impiété qui est du désespoir, ou bien elle mène deuil sur cette mythologie, charmante mais insuffisante, dont la fin prochaine est annoncée dans de poétiques légendes; tantôt par un secret pressentiment elle tourne ses regards vers l'Orient pour demander la délivrance aux arts magiques ou-à de mystérieux oracles dont l’écho est parvenu jusqu’à elle. Ainsi se forme au commencement de notre ère un état des âmes très particulier qui se peint dans la littérature du temps, mélange de dégradation, de volupté morbide, de scepticisme blasé et d’inquiètes aspirations. Cette disposition des esprits a trouvé son plus parfait symbole dans l'inscription aw Dieu inconnu que Paul lut à Athènes sur l'un des autels qui encombraient cette ville idolâtre. Ce n’est pas tant en effet une doctrine plus complète qu’une manifestation divine nou-
velle qu’attend le monde. Nous ne nions pas que quel. ques-unes des réformes sociales de l'Evangile n'aient été entrevues à cette époque; mais à quoi peut servir une idée flottante, nuageuse et incapable de passer dans les cœurs et dans les faits! Qu'’est-elle, après tout, sinon un désespérant idéal qui appelle une manifestation de ‘puissance pour le réaliser ? Plus haut on élèvera le monde antique au point de vue de l’idée, sans oublier ses incertitudes et ses mortelles erreurs, plus on démontrera pour nous la nécessité d'une religion nouvelle, qui, avec la lumière, apporte la force.
Si nous serrons de plus près cet idéal Gu cette aspiration de l'humanité païenne, nous reconnaïtrons qu’elle dépasse de beaucoup la vague intuition de l'unité divine ou le pressentiment de quelques réformes sociales. Ce que demande l'âme, c'est une réconciliation entre elle et Dieu, c’est le rétablissement de l’union entre la nature humaine et la nature divine; sous les mythesles plus divers, au travers de tant d'erreurs grossières, nous découvrons le même désir fixe et ardent d'une grande expiation. Il y a plus, la notion d’un libérateur, d’un Messie n’est pas moins universelle; elle se retrouve en Inde dans la léscende de Bouddha, le réformateur sauveur, en Perse dans celle de Mithra, le vainqueur futur des puissances mauvaises, en Grèce dans le mythe de Prométhée, et en Germanie dans ce dieu plus puissant qu'Odin, qui doit sauver le monde «et qu'on n'ose nommer. » Ainsi s'exprime l'aspiration générale de l'humanité, alors qu'elle s’est dégagée de
tous les anciens cultes, et que ces cultes à leur déclin ont été rapprochés les uns des autres, alors qu'à la jeunesse enivrée des races vaillantes a succédé une caducité précoce, une ère de servitude et de décadence lans l'abondance des richesses matérielles et intellectuelles. Le paganisme gréco-romain de ces temps aurait pu répéter, pour se peindre lui-même dans ses. meilleures tendances, ce mot mélancolique d'un jeune Romain : « J'étais ballotté de doctrine en doctrine, plus malheureux que jamais, comme emporté dans un tourbillon d'idées contraires, et je soupirais du plus profond de mon âme ‘.»
Un peuple étrange est apparu au centre même de l'ancien monde, profondément séparé de tout ce qui l'entoure, solitaire et pourtant ayant conscience d’une mission universelle, gardien jaloux de ses traditions: religieuses et néanmoins tout entier tourné vers l'ave- ‘ nir. C’est le peuple d'Israël. Il n’a ni le génie métaphysique et brillant de l'Inde, ni la fécondité artistique de là Grèce, ni l'ardeur conquérante de Rôme; ilest rude, opiniâtre; il devient un objet d’animadversion dès qu’il est connu par les autres nations. Et cepéndant il a obtenu dans le domaine religieux la pri=
mauté qui appartient à la Grèce dans de domaine de | 3% |
{ Recognitiones, c. I.
Part et à Rome dans celui de la force. Il a vaincu l'humanité dont il était l’opprobre, et à abattu devant son Dieu redoutable et invisible toutes ces idoles de marbre et d’or, tout ce paganisme gracieux et poétique qui avait fleuri au sein des races les plus favorisées. Israël, en effet, s’est donné tout entier à l'idée religieuse la plus haute; enlevèz-lui cette idée, il n'est plus rien, même en gardant ses foyers; tandis que, proscrit, exilé, il retrouve une patrie sur larive étrangère, dès que la grande pensée qui constitue sa nationalité se ranime en lui. Le Juif n'est ni un soldat, n1 un poëte, ni un philosophe; c’est un prêtre et un prophète. Voilà son rôle dans l’ancien monde, et c'est pour cela qu'il est par excellence le peuple précurseur, celui qui fraye la voie au Rédempteur. Sans doute on retrouve ailleurs ce mélange de crainte et d'espoir qui caractérise la religion avant le Christ, alors qu’elle est un désir et uhe recherche bien plutôt qu'une calme certitude. L'œuvre de préparation con-
v - 14 L 7 A siste précisément, comme nous l'avons vu, à enflammer
ce désir, à le porter au point où il devient une prière ardente, éplorée, appelant non-seulement le secours divin mais Dieu même pour secourir une détresse
absolue. De là, dans toutes les époques et dans toutes
. dements du mal et les violentes distractions de la vie
les-civilisations de l’ancien monde, malgré les débor-
terrestre, ce langage universel du cœur humain, ces cris de douleur et d’ang'oisse et ces paroles d'espérance, an un mot, tout ce qui fait la partie la plus élevée de
la poésie, de l’art et des mythes religieux. De.là cette institution universelle de la prêtrise et du sacrifice qui montre que l'humanité se sent dans son ensemble éloignée de Dieu et indigne de s'approcher de lui, mais qu’elle nourrit néanmoins l'espoir d'une mé- - diation. Le sacerdoce est l’expression la plus générale et la plus énergique du désir du salut, car il révèle tout ensemble l'éloignement naturel où l'homme se trouve de la Divinité et le pressentiment d’une réconciliation future. Or, le sacerdoce, c’est tout le judaïsme, puisqu'il n’est pas une seule de ses institutions qui ne repose sur la séparation du peuple élu du-reste de l’humanité, au profit de la race entière. Il réalise done l’idée universelle de la prêtrise, mais en l’élevant à une hauteur où elle se dégage de tout ce qui l’altérait dans les religions polythéistes ou panthéistes. Ainsi le judaïsme n’est pas autre chose que la religion générale de l’époque de préparation, purifiée, spiritualisée, mais reposant sur le même fond de sentiments et d’inspiration que tous les autres cultes à cette période. Seule- | ment, il y a une telle différence entre la forme que cette religion générale a revêtue dans les livres sacrés des Juifs et les formes dégradées sous lesquelles elle nous apparaît ailleurs, qu'il est impossible d'attribuer cette supériorité à une simple évolution historique et naturelle. | On sait ce que devient la notion de Dieu dans les religions de la nature, même dans les moins grossières; l’humanisme grec ne parvient pas à la dégager