LES MIRACLES INSÉPARABLES DES DISCOURS
sée, qui prête à Jésus une connivence à moitié calculée, à moitié involontaire avec les idées superstitieuses de son temps. D'après cette théorie, Jésus aurait partagé, jusqu'à un certain point, les notions enfantines de son peuple sur le merveilleux; il n'aurait pas discerné avec clarté la limite qui sépare la nature de l'ordre surnaturel, et pourtant il aurait éprouvé une répugnance instinctive pour les prodiges; il ne s’y serait prêté que pour assurer le succès de sa cause, en poussant si loin les concessions qu'il aurait plus d'une fois joué le rôle d’un vulgaire magicien, tranchons le mot, d’un imposteur ".
Cette explication se heurte contre une invincible contradiction, car si Jésus s’est trompé tout le premier en confondant l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, il n’a eu nul besoin de pratiquer le commode système des fraudes pieuses. Sur le premier point, il est certain qu'il a toujours parfaitement reconnu la distinction tranchée entre le cours ordinaire des choses et les manifestations exceptionnelles de la puissance divine. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler de quelle manière il fait appel à ses miracles comme attestant sa mission. Quant au second point, à cette imputation voilée d'imposture, d’autant plus perfide qu’elle est tournée en éloge, nous ne le discutons pas. La conscience qui a reconnu en Jésus le saint de Dieu, le grand et austère témoin de la vérité, repousse avec
1 Voir le curieux et fuyant chapitre sur les miracles dans la Vie de Jésus de M. Renan, p. 255. ù |
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LES MIRACLES INSÉPARABLES DES DISCOURS. er)
indignation l’accusation et plus encore l'apologie. Le sens moral ne varie pas d'Occident en Orient; sous tous les cieux il condamne le mensong'e et ne supporte pas sans frémir que l’on en flétrisse la plus pire figure morale qui ait apparu dans ce monde.
L'école du mythe n’a pas besoin de s'ingénier à ces subtilités compromettantes; elle a d'avance éliminé
tous les miracles, mais sa position est devenue moins
“facile depuis que la critique est à peu près unanime Fe à placer l'apparition de nos trois premiers évangiles entre l’an 70 et l’an 80. Nous n’insisterons pas sur les
atténuations étranges du récit sacré, par lesquelles on essaye de réduire l’action miraculeuse de Jésus-Christ
à une simple influence morale. Il faut pour cela re-
ancher tous les faits qui ne peuvent décidément se prêter à une semblable interprétation, tels que les miracles accomplis sur la nature inerte '; il faut en outre transformer les autres miracles au gré de l'hypothèse. Nous ne reviendrons pas sur les principes généraux qui nous font admettre la possibilité du surnaturel; nous u avons plus à traiter la.question en elle-même, mais seulement dans son application au ministère de Jésus, en nous demandant quel a été le but et le caractère de ses miracles.
t C'est la grande lacune de la Vie de Jésus par Schleisrmacher. Il n’admet que les guérisons, en les attribuant à l’action morale du Rédempteur. Quant aux résurrections dont parle le récit
évangélique, il suppose que la mort n'avait été qu'apparente. (Leben.
Jesu, 805-220). M. Schenkel a poussé ces atténuations jusqu'à, J'ab-. surde. SE”
sa gr” ÿ ) 36 DIFFÉRENCE ENTRE LE MIRACLE ETLE PRODIGE,. Distinguons tout d’abord entre le miracle et le ste prodige. Le prodige n’est qu’une manifestation de puissance, un fait merveilleux qui saisit fortement l’atten. tion et provoque l'admiration ou l’étonnement, abstrac- tion faite de son caractère moral. Evidemment, la - “aucune valeur religieuse, il s'adresse aux yeux et non au cœur et à la conscience; il ne peut servir à établir,
pi une mission divine, ni une vérité nouvelle, car le
mal lui-même peut avoir ses manifestations extraordinaires; l’Ecriture sainte parle de prodiges qui rendront l'erreur efficace. D'ailleurs sila puissance appartient à Dieu, elle n’est qu'un de ses attributs; € n'est pas en elle qu’il faut chercher son essence, puisqu'il est avant tout sainteté et amour. Les plus grands éclatsde cette puissance ne le font pas vraiment connaître. De là la stérilité du prodige réduit à lui seul. Les Juifs, dans leur sens grossier et terrestre, avaient soif de merveilleux, ils le demandaient avec instance à Jésus,:et, s'il les eût satisfaits, ils l’eussent adoré, ou plutôt ils eussent acclamé en lui leurs plus chers préjugés. Voilà pourquoi il leur a toujours refusé des prodiges: Aux
pharisiens qui lui demandent un signe éclatant, il ré-
pond qu’il ne leur en sera point donné d'autre que celui
du prophète Jonas, dont l'apparition fut à elle seule un
grand miracle dans une ville corrompue comme Ninive*.
Il s'ensuit que le miracle n’est pas un simple-prodige ;
il implique nne manifestation de sainteté et d'amour.
Il est un signe, une révélation de l’invisible; il est 1 Luc XI, 29, 30. |
"+ ‘ # . Tæ à LE.MIRAOLE RÉVÈLE JÉSUS-CHRIST. 8
| destinéà élever ceux qui en sont témoins du domaine ‘extérieur à la sphère supérieure et morale; il est enfin * une œuvre, et c’est par ce mot que Jésus le désigne le plus souvent'. Une œuvre suppose le déploiement de 7 activité morale, elle manifeste non pas seulement une force particulière, mais la personne elle-même. « Les œuvres que je fais, dit Jésus, témoignent de moi?. » - Chaque miracle particulier est donc une révélation du Sauveur, un reflet de sa perfection morale, une expression sensible de sa personne. Jésus est lui-même le grand miracle, car il représente à son point culminant l'interveñtion secourable et extraordinaire de l’amour
divin pour sauver le monde. Il a rompu la chaîne des
. causes et des effets naturels pour poser un commence- - ment nouveau; il incarne la charité rédemptrice et * nous reconnaissons en lui la manifestation supérieure - de la miséricorde du Père pour réparer le désastre de la chute. Les miracles particuliers ne sont que des éma- - nations de ce miracle vivant et central.
Tout d’abord, par le seul fait qu’ils suspendent la loi » naturelle, les miracles rappellent le caractère extraordinaire de la mission et de l’œuvre de J ésus; ils mon- . trent en lui le grand envoyé de Dieu qui rétablit le royaume des cieux avec puissance; le surnaturel spécial et local reporte au surnaturel général et permanent de l’œuvre rédemptrice. Ensuite la manière même dont
4 On voit la distinction qu’il faut établir entre TÉQAS (portentum)
cnueïv, <PYOY.
Ÿ 2 AdTa Ta Épya à yo moi paprupet nept mob. (Jean V, 36.)
Jésus les accomplit nous rappelle la condition d’humilité et d’abaissement à laquelle il s’est volontairement soumis : il n’use pas directement de la puissance divine, il demande à son Père de la lui communiquer; il prie avant de guérir les malades et de ressusciter les morts, et ses yeux élevés vers le ciel témoignent qu'il en est descendu et qu’il s’est placé sous le niveau d’une : existence humaine et limitée. Enfin jamais il ne les ac- | complit pour lui-même, dans l'intérêt de sa gloire ou de son bien-être; il vit d’aumônes, lui qui peut multiplier le pain pour apaiser la faim des multitudes; il ne se désaltère que lorsqu'il trouve une source déjà creusée, lui qui pourrait faire jaillir l’eau de tous les rochers. Il se laisse prendre par ses ennemis, conspuer et flaceller par eux, lui qui pourrait s’entourer de légions célestes. Mais s’il n’accomplit jamais un miracle pour lui-même, il ne refuse point son assistance au pauvre paralytique qui l’implore, au mendiant aveugle assis aux portes de la ville; il pose ses mains sur sa prunelle éteinte avec une tendre compassion, il touche le lépreux, et c'est après avoir pleuré sur le cercueil du fils de la veuve qu'il le relève d’un mot souverain. Aïnsi ses miracles sont autant d’actes d'amour compatissant; ils le peignent comme sa parole, d'une manière plus expressive encore, ils font appel au cœur et à la conscience de ceux qui l'entourent; on y sent vraiment une puissance morale qui réclame l’adhésion de la volonté. Rien ne ressemble moins à la magie qui cherche à fasciner les hommes. Si l’on en doutait, que l'on