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DISTINCTION DES DEUX POUVOIRS. ‘ #1 parole ne laisse pas percer ce dédain commode, quoique
| transcendant, qui permet de se retirer du combat de la justice et d'abandonner le monde à lui-même, sans se
soucier du bien et du mal dans la sphère sociale. Rien
Je pareil dans la doctrine de Jésus, telle qu'il l’a formulée par un acte symbolique.
L'impôt représente la dépendance vis-à-vis de l'Etat; en le payant, on reconnaît la légitimité du pouvoir civil en soi. Il importait extrêmement que la religion de l’'Evang'le fit cet acte de reconnaissance, et admît ainsi l’une des conditions essentielles du développement normal de lhumanité. En prenant une attitude d’opposition et de révolte, elle eût renoncé à la durée; au liéu d’un astre nouveau capable d'éclairer le monde moderne, nous n'aurions en elle qu'un météore passag'er, traversant un ciel embrasé.
Mais on se tromperait gravement si l’on s’imaginait que Jésus à sanctionné non-seulement l'Etat en soi, mais encore toutes les formes iniques ou tyranniques qu 1l peut revêtir. Un Etat nouveau devait peu à peu se former sous l'influence de l'Evangile et se substituer à l'Etat païen en consacrant les pre- Miers droits de l’homme. On devait apprendre qu'il en est de l'Etat comme du sabbat, et que c’est lui qui est fait pour l’homme, et non l'inverse. Ainsi devait cesser l'exploitation tyrannique qui caractérise Ja cité païenne pour faire place à l'Etat moderne, protecteur du droit et de la liberté, ce qui est du moins
son idéal de plus en plus accepté. Dans ce nouvel
ordre de choses, ce qui s'appelait César au temps du” Christ s'appelle la loi; rendre à la loi ce qui lui appartient, c’est souvent résister avec une mâle énergie ‘ aux gouvernants de fait. Dans le monde moderne, le. chrétien, en tant que citoyen, a des devoirs virils qui n’avaiént pas, en quelque sorte, de raison d'être dans l'Etat païen. Si Jésus avait voulu transformer celui-ci autrement que par l'influence morale, il aurait : dû mettre la force au service de la vérité religieuse. C'était risquer sur la carte la plus hasardeuse le salut de l'humanité, c'était, en outre, rendre impossible la réforme même que l’on eût voulu accomplir, car son premier effet devait être de soustraire la conscience au pouvoir civil et d'affranchir l'individu du joug qui l'écrasait. Or, tenter une réforme religieuse par les coups de la force, c'est précisément accroître l’inextricable confusion entre l'Etat et la religion qui constitue le despotisme le plus corrupteur! Aussi peut-on dire que la liberté est née dans le monde le jour où Jésus, après avoir prononcé cette parole : « Rendez à César ce qui est à César, » a ajouté : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. » |
Il y a donc quelque chose dans l’homme qui n’appartient pas à l'Etat et qui doit échapper à toutes les tyrannies; il y a donc une sphère qui ne relève que de Dieu, et devant laquelle le pouvoir civil est tenu de s'arrêter. Il n’est pas vrai que le culte se “ décrète par le souverain quel qu’il soit, comme l’impôt; il ne dépend que de l’âme individuelle. L'Etat
n'a rien à voir dans notre relation avec Dieu, il ne peut ni former, ni briser ce lien sacré; dès qu’il empiète sur ce domaine réservé, il sort de son droit, et le plus chétif esclave a le devoir de résister à César pour conserver à Dieu ce qui lui appartient. L'Evangile ne fait pas seulement rentrer dans cet ordre supérieur la piété proprement dite, mais encore la morale et tout ce qui est du ressort de la conscience, Ainsi surgit à la voix du Christ, au milieu du débordement de toutes les tyrannies, le roc inébranlable contre lequel elles se briseront, et qui sera le saint rempart de la liberté morale. La cité théocratique disparaît aussi bien que la cité païenne. Le temps n’est plus où le représentant du pouvoir civil est aussi celui de Dieu; où la croyance et le rite pourront être imposés par contrainte comme les ordonnances de sûreté publique. A l'Etat le glaive, à la religion la persuasion, à l’un la force, à l’autre la parole; c’est ainsi que la condition première de la liberté est posée. Les deux sphères sont distinctes, mais il y a communication incessante de l’une à l’autre par voie d’influence. Voilà pourquoi l'Etat va se transformer entiè- / rement sous l’action pénétrante des principes nouveaux. Ses progrès se mesureront précisément à son respect - pour la conscience dans tout ce qui relève de la re- ligion. L'Etat chrétien par excellence, ce sera celui qui, pénétré davantage de l’esprit de l'Evangile, s’ingèrera le moins dans les intérêts directement religieux. . Il fallait de longues et cruelles expériences pour que
ces grandes idées, contenues en germe dans la maxime . 1 de Jésus, triomphassent des préjugés de l’ancien monde. : Mais elles n’en ont pas moins inspiré toutes les résis M stances de la conscience et ses saintes rebellions, Le martyre a été une sublime démonstration de l'impuissance |. de la force matérielle aux prises avec la foi. Ce dédamm M des supplices a conquis la liberté des âmes. « Com- M ment, disait Tertullien, ne rendrai-je pas à Dieu ce qui appartient à Dieu, moi qui, en tant que chrétien, suis son ie et comme une médaille frappée à son empreinte !. |
Certes ai est un homme libre qui se sent fait.à à l'image de Dieu et qui reconnaît qu'il lui appartient tout entier. Son indépendance vis-à-vis de César prend un caractère religieux et ses droits sont inviolables parce qu'ils se fondent sur ses devoirs.
La crucifixion du Christ est le martyre par excellence. Nous verrons Jésus sceller de son sang le droit | de la conscience, car il a été immolé parce qu'il a voulu M accomplir jusqu’au bout la volonté de Dieu malgré l'opposition des représentants de l'Etat. Jésus est le premier des rebelles aux lois impies. Sa croix est comme la borne sacrée placée entre le domaine de César et celui de Dieu. Son attitude à la barre du sanhédrin et devant le tribunal du proconsul sera le plus beau commentaire ÿ s de sa réponse aux pharisiens et aux hérodiens,
Nous avons réservé pour ce chapitre quelques trai sh remontant à des époques différentes de la vie. ne 1e
4 De fuga in persecutione, ç. XII. Le Lee 4
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de Jésus qui sont en parfaite harmonie avec le principe
qu'il vient de formuler au centre même de la théocratie. L'indignation dont nous avons recueilli l’énergique expression sur ses lèvres, quand Jacques et Jean veulent faire descendre le feu du ciel sur les Samaritains qui le repoussent, prouve à quel point il lui répugne de mettre la force et la conträinte au service d’une cause entièrement spirituelle. Plus tard, lorsque l’ardent fils de Jona a tiré le glaive pour résister aux émissaires du sanhédrin, Jésus réprime sa fougue par ce mot sévère : « Remets ton épée dans le fourreau, car tous ceux qui auront pris l'épée périront par l'épée. Crois-tu que je ne puisse pas maintenant prier mon Père qui me donnerait plus de douze légions d’anges !? » L'usage du glaive n'est pas interdit d'une manière absolue; saint Paul déclare que le prince en est muni pour sauvegarder la justice®. Jésus n’a donc entendu parler que du domaine religieux ; la vérité dans sa personrification la plus haute, dans sa forme la plus pure, décline tout ce qui ressemble à la contrainte, et quand le ciel même s’armerait pour elle, elle n’en serait pas moins déshonorée et avilie par l'intervention de la force. En prenant l'épée, elle descend en quelque sorte de son éternité dans
Fr sphère agitée et mobile où le triomphe appartient
au plus fort, où tout dépend d’une fortune changeante,
n< ‘où un glaive qui se brise décide d’une cause. Celui qui
es Matih. XXVI, 52-53.
® 2 «Il ne porte point vainement l'épée, car il est le serviteur de
Dieu, ordonné pour faire la justice, » (Rom. XIII, 4.)
prend l'épée périt par l'épée, ou du moins il peut périr, et mérite de périr; rien ne garantit qu'il ne succombera pas. Une cause divine ne saurait accepter de pareilles chances et se subordonner à de tels accidents. La vérité peut être chargée de liens, abreuvée d’outrages, traitée par les hommes de la force comme le rebut du monde; elle n’en conserve pas moirts son inaltérable noblesse, aussi longtemps que, fidèle à elle-même, elle n emprunte pas leurs armes et ne lutte qu'avec les moyens dignes d'elle, qui sont l'amour et la sainteté. « Quand je serai élevé, a dit Jésus en parlant de sa mort, j'attirerai tous les hommes à moi! » Il à eu pour trône un bois maudit, et. il n’a été conquérant qu'en étant victime.
Si nous remontons plus haut dans le ministère de Jésus, nous le voyons, lors de son retour de la Syrophénicie, payer l'impôt de deux deniers que l’on préle-
vait pour l'entretien du temple. C’est à cette occasion
qu'eut lieu le miracle du statère. Pierre, ayant jeté son filet dans le lac de Génésareth, en retira un poisson dans la bouche duquel était la petite monnaie que réclamaient les percepteurs juifs‘. Si l’on demande pourquoi Jésus, au lieu de payer simplement cet impôt comme celui qui revient à César, accomplit un
prodige pour une somme si minime, C’est qu'il s’agit
1 Matth. XVII, 24, 27. Le miracle ici consiste dans la connaissance surnaturellé d’une circonstance échappant entièrement à l'observation. Je ne sais de quel droit on le rangerait «a priori
parmi les mythes, s’il est aussi bien documenté que les autres |
miracles.
‘Ne
LE
ici de la cité divine et non de la cité politique. Or,
il est roi dans ce domaine, il ne saurait reconnaître
dans le temple de Dieu une volonté supérieure à la sienne. C'est ce qu'il déclare à Pierre en termes expli-
cites : « Que t'en semble, Simon ? Les rois de la terre,
de qui prennent-ils des tributs ou des impôts? Est-ce de leurs enfants ou des étrangers? Pierre dit : Des
étrangers. Jésus lui répondit : Les enfants en sont donc
" exempts. » Jésus, le Fils de Dieu, ne peut être tribu-
taire de la maison de son Père. Voïlà pourquoi, s’il con-
sent à payer l'impôt du temple pour ne pas provoquer
un scandale inutile, 1l accomplira un acte royal qui
maintiendra sa dignité. Sa conduite ne présente donc aucune contradiction. Dans une autre occasion, il a encore décliné de la manière la plus catégorique toute immixtion dans le temporel. Deux frères étaient venus un jour le consulter sur une question d'héritag'e : « Qui m'a établi sur vous, leur répondit-il, pour être votre jug'éet pour faire vos partag'es ?» C’estau nom du même principe que, lorsque les pharisiens lui ont amené une
malheureuse femme convaincue d’adultère, en lui de-
.mandant s’il fallait ou non la lapider selon la loi de
Moïse, il transporte la question du domaine civil dans
le domaine purement religieux et refuse de se poser en
juge; il Se borne à dire aux accusateurs de cette in-
fortunée : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première picrre ?. » Ce n’est pas qu'il abroge
1 Luc. XII, 14.
£ Jean VII, 7. 3
les lois formelles de son peuple; il sait bien que dans
l'ordre politique la justice doit avoir son cours, il ne : veut point se substituer aux autorités compétentes. Il
ne sort pas de l’ordre religieux et moral, où les juges officiels sont souvent au-dessous des accusés; à vrai dire, dans ce domaine il n’y a qu’un juge, c'est Dieu dont la conscience rend les arrêts. C’est à la barre du tribunal divin qu’il cite les pharisiens; aussi les renvoie-t-1l confus et condamnés, tandis que la femme coupable emporte une parole de pardon qui est en même temps un germe de renouvellement : « Va et ne pèche plus, lui dit Jésus". » Cette scène si touchante ne s'explique que par la distinction tranchée entre la religion et l'Etat. Dans toute autre supposition, les bases mêmes de l'ordre social seraient ébranlées, car le droit public serait désarmé par la miséricorde faussement appliquée. |
Tout nous ramène donc, dans les actes et les paroles du Maître; à l’entière séparation des deux domaines, si nettement formulée plus tard devant Pilate par ce mot décisif : Jon royaume n'est pas de ce monde. C’est
1 On sait que le récit: de la femme adultère manque das les manuscrits les plus anciens du quatrième évangile. On reconnait aussi qu'il rompt le fil de la narration entre les deux passages Jean VII, 52, et VIII, 12, qui se relient étroitement l’un à l’autre. Le verset 13, qui nous apprend que Jésus s'adresse aux pha-
risiens, n’est pas conciliable avec le verset 9, qui nous dit que.
les pharisiens s'étaient retirés dans leurs demeures. Si ce beau récit ne fait pas partie de l’évangile de Jean, il n’en est pas moins authentique dans sa substance. On voit, dans les fragments
de Papias, qu’il faisait partie de la tradition la plus ancienne dans
l'Eglise,
D'ARTS cl
| ainsi que la grande émancipation de la conscience humaine à été inaugurée, non par la violence, mais par la douceur et l’obéissance, et que la liberté des âmes,
| mère de toutes les autres, à reçu dès son premier jour
le baptême de la douleur *.
1 Un savant écrivain, M. d'Eichtal, dans son livre intitulé : Les Evangiles, Paris, Hachette, 1863, a donné du fameux texte: Rends à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, une interprétation qui ne maintient pas suffisamment la distinction des deux pouvoirs, et incline trop du côté d’un christianisme plus social qu'individuel. (Voir Préface, p. 1v et v.)