II. — RÉALITÉ DU MIRACLE
La résurrection de Jésus-Christ a une importance si capitale dans le christianisme, que nous ne pouvons nous borner au simple exposé des faits, et que nous devons écarter les principales objections qu'on lui oppose. Tout d’abord on a exagéré sans. mesure les divergences entre les récits évangéliques ‘. Nous
1 On peut réduire les principales aux traits suivants : 1° Différence entre Matthieu et Marc, qui n’admettent qu’un ange au sépu cre, et Luc et Jean qui en admettent deux (Matth. XXVII, 2; Mare XVi,5; Luc XXV, 4; Jean, XX, 12): — 2° d'après Marc (XVI,:8), les femmes
ne contestons pas ces divergences, et nous n'avons pas la prétention de les faire disparaître au nom d’un système préconçu ; mais, réduites à leur juste valeur, elles ne s'élèvent jamais à la hauteur d'une contradiction irréductible. Elles s'expliquent de la façon la plus naturelle, quand on se souvient qu’une seule des relations que nous possédons est entièrement de la main d'un témoin oculaire. Ces différences mêmes achèvent d'établir l'authenticité du quatrième évangile, en nous y faisant découvrir les traces évidentes d’un récit vraiment primitif. Si c’est bien Jean, comme
tout le démontre pour nous, qui raconte ce qu'il a vu
de ses yeux, nous possédons un témoignage irréfrasable, d'autant plus concluant que, pour tous les faits essentiels, il est confirmé par les synoptiques. En effet, d'après nos quatre évangiles, Jésus sort du tombeau au matin du troisième jour; ils sont unanimes pour admettre une apparition angélique, les hésitations des pieuses femmes au matin de cette grande journée, et. l'incrédulité persistante des disciples. Le quatrième évang'ile admet comme les deux premiers une rencontre en Galilée. Seulement, tandis que ses devanciers confondent les événements successifs, 1l les distingue et concilie le récit de Matthieu, qui ne parle que de la
se taisent de frayeur ; d’après Luc (XXIV, 9), elles courent annoncer la grande nouvelle aux apôtres; — 3° d'après Luc, Marie Madelaine a eu une apparition d'ange avant de parler aux apôtres (Luc XXIV, 10); d'après Jean ce n’est que plus tard (Jean XX, 12) ; — 4° les apparitions se passent toutes en Galilée, d’après Matthieu; et toutes à Jérusalem d'après Luc. Nous avons déjà essayé de faire disparaitre quelques-unes de ces divergences dans la manière même dont nous avons reproduit les faits. Nous voyons avec satisfaction nos jeunes théologiens, consa-
Galilée, et celui de Luc, qui ne parle que de Jérusalem. Les divergences incontestables de. nos récits camoniques en démontrent la parfaite sincérité, et s’expliquent suffisamment par le trouble extraordinaire où furent jetés les disciples à la suite d'un événement aussi inattendu *. | À
En dehors des objections de la critique, nous rencontrons trois explications principales de la résurrection, tendant toutes à nier le miracle. Tout d’abord, on arepris: l'odieuse calomnie du sanhédrin contre les premiers chrétiens, et on les a accusés d'avoir dérobé le corps de Jésus pour faire croire à la résurrection ?. Notre époque rougirait de ramasser un pareil argument; inventé au plus fort des réactions passionnées du dixhuitième siècle. Comme on l’a très bien dit, il est infiniment plus facile d'admettre que l'Eglise chrétienne est née d’un miracle, que de s'imag'iner qu’elle crer de sérieuses études au miracle de la résurrection. Nous citerons deux thèses récentes sur ce sujet, l’une de M. Henri Gambini, l’autre de M. Paul Valloton.
1 Tout prouve que nous avons dans le quatrième évangile un récit de première main. Que l’on compare ce qui concerne Marie Made- Jaine dans Matthieu et dans Jean. Dans le premier évangile tout est raconté sans précision; dans le quatrième, tout se succède et tout se coordonne. De mêmeen est-il pour les apparitions de Jésus à Jérusalem. Dans Luc, elles sont réunies en une seule, qui précède immédiatement l’ascension. Il passe sous silence le doute de Thomas. Jean seul explique que Jésus ait montré à ses disciples la trace des clous sur ses mains et ses pieds (Luc XXIV, 39), surtout après que les apôtres ont accueilli les disciples d'Emmaüs, en leur disant : Le Seigneur est vraiment ressuscité. Dans Matthieu, qui domne la Galilée pour unique théâtre de la résurrection, il est fait mention du doute Geï disciples (XXVIIT, 17), mais cette mention très succincte réclame
pour commentaire le récit de l'incrédulité de Thomas. 2 Reimarus, Fragments de Wolfenbüttel.
est née d’un mensonge ‘. Les plus violents adversaires du christianisme repoussent une pareille insinuation, qui d’ailleurs n’expliquerait rien, car le fait dont il faut rendre compte, c'est le changement opéré chez les apôtres après la mort de leur Maître, c’est la joyeuse confiance qui succède à leur désespoir. Or, une fourberie n'a jamais relevé le courage de personne.
La seconde explication ne résiste pas davantage à cette objection. Elle part de la supposition de la mort
- apparente de Jésus pour conclure à la négation de la
résurrection. C’est en vain qu'on se fonde sur le fait
citépar l'historien Josèphe de deux crucifiés qui auraient
retrouvé leurs sens, grâce à des soins multipliés ?. Les
souffrances extraordinaires de Jésus, ses tortures mo rales, le coup de lance dans son côté, son long enseve lissément, tout s’oppose à l'admission d’une hypothès inventée pour les besoins de la cause. D'ailleurs, quelle espèce d'existence aurait-il eue au sortir de telles épreuves physiques ? Il serait resté plus qu’à demimort; des précautions infinies auraient été nécessaires pour lui conserver une vie artificielle. En vérité, ce pâle moribond, dérobé à la haïne de ses ennemis dans une profonde retraite pour y conserver quelques force: languissantes, aurait été peu fait pour transformer des agneaux timides en lions. | ;
La troisième hypothèse, dont on a récemment tiré un grand parti, est celle des visions. En France, on s'est contenté d’invoquer l’état morbide de Marie de
- 1 Beyschlag, Die Auferstehung Christi, p. 14. 3 Josèphe, Vita, 75.
Magdala, et l’on a attribué sans sourciller la naissance d'une religion à l’hallucination d’une femme hystérique. En Allemagne, on y a mis un peu plus d'appareil scientifique ; le dernier historien de Jésus a dressé son argumentation avec un soin particulier ‘. Il s'appuie surtout sur des textes empruntés à saint Paul. « Je vous ai enseigné avant toutes choses, écrit le grand apôtre aux chrétiens de Corinthe, que Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures, et qu’il a été enseveli et qu’il est ressuscité le troisième jour, selon les Ecritures, et qu'il a été vu de Céphas, ensuite des douze apôtres ; qu'après cela, il a été vu de plus de cinq cents frères en une seule fois, dont la plupart sont vivants, et quelquesuns sont morts. Depuis, il se fit voir à Jacques, et ensuite à tous les apôtres, et après tous, 47 #1est aussi apparu comme à un avorton *. » Paul, nous dit-on, met sur la même ligne les apparitions du Ressuscité aux disciples présents à Jérusalem et celle qui plus tard, sur le chemin de Damas, fit de lui un homme nouveau. Or, cette dernière apparition n’a été qu’une pure et simple vision, comme le prouve cette autre déclaration em pruntée à sa lettre aux Galates : « Il à plu à Dieu de révéler son Fils en moi*.» Il s'en suit que ces différentes apparitions de Jésus appartiennent à un domaine imaginaire. Les apôtres ont bien cru que Jésus était ressuscité; ils n’ont point été des fourbes, mais des vision-
rences de Güder et de Beyschlag sur la résurrection,
naires. Telle est l'objecuon presentée récemment avec un grand art.
Nous pouvons y faire une réponse péremptoire. Il est certain d'abord que Paul dans sa lettre aux Corinthiens entend parler d’une apparition positive : « Il s’est fait voir, dit-il, à Jacques, aux apôtres, puis à moi. » Or, pour établir qu'il confondait une apparition effective avec une vision, il faudrait prouver qu’il ignorait le vrai caractère d'une vision. Rien n’était plus connu en Judée; l'Ecriture sainte distingue sans cesse entre les manifestations miraculeuses de la Divinité dans le monde et la simple vision qui demeure complétement en dehors des faits réels. [l était impossible à un Juif de confondre l’apparition divine dont Abraham fut honoré sous sa tente à la veille de la destruction de Sodome avec les visions d’un Jérémie ou d’un Ezéchiel contemplant par l'œil de l’esprit tantôt une branche d’amandier, tantôt des
animaux symboliques". La vision proprement dite se distingue de l'apparition en ce qu’elle n’a aucun rapport avec la réalité. Telle fut celle qui fut accordée à Pierre dans la ville de Joppe, au moment où les envoyés du centenier Corneille frappent à la porte de sa demeure: « Il lui survint, est-il dit, un ravissement d’esprit et ES il vit le ciel ouvert?. » Il y a plus, saint Paul luimême a eu des visions; il raconte qu'il a été ravi jusqu'au troisième ciel : « Si ce fut en mon corps ou
si ce fut sans mon corps, je ne sais”. » Il est évident
1 Jérémie I, 13-17. 2 Actes X, 11.
PATOMEXIL, 2-3. : 13
qu'il ne s'est pas trompé sur la valeur des termes et que, connaissant parfaitement la différence d’une vision et d'une apparition réelle, il n’a pu les confondre. Quand il dit qu’il a vu Jésus sur le chemin de Damas, c'est qu'il l’a vu en réalité comme ses devanciers; il se proclame leur égal précisément pour ce motif. S'il ajoute que Jésus à été révélé en lui, c'est par la raison très simple que les révélations extérieures n’ont de valeur que lorsqu’ elles ont été perçues par l'œil de l'âme,