FONDER LE VÉRITABLE ROYAUME MESSIANIQUE
CotmdértUUms générales.
Ici se présente une question qui préoccupe de plus en plus les historiens et les théologiens. Si Jésus s'est cru le Messie et que néanmoins il ait marché au supplice, ne faut-il pas supposer qu'il a considéré sa mort comme un simple accident de sa carrière messianique, et qu'il a compté reprendre cette carrière dans une autre existence pour achever de la parcourir conformément aux idées des Juifs? La période d'abaissement, dont le point le plus bas était la mort, ne devait-elle pas être suivie, d'après ses espéi*ances, d'une période de gloire vraiment messianique, apocalyptique, où sa puissance se manifesterait avec éclat aux yeux de toutes les nations?
Telle fut bien la foi de l'Église primitive- Les chrétiens du siècle apostolique croyaient que leur maître*
JBSCS LE MESSIE. l&S
qui depuis sa résurrection habitait le ciel à la droite du Père, d'où il descendait parfois visiter les siens ^, reparaîtrait bientôt, entouré d'anges, pour établir sur la terre son royaume visible , le vrai royaume de Dieu. Tous les écrivains du Nouveau Testament partagent cette foi. L'attente du Seigneur, l'espoir de son avènement très-prochain est un des éléments les plus essentiels et les plus pratiques du christianisme tel qu'ils le conçoivent. Il est du reste très-facile de se l'expliquer. On sait avec quelle lenteur l'Église se sépara de la Synagogue; les apôtres, sans même en excepter entièrement Paul 2, restèrent juifs quant au culte, tout
* D'après la tradition la plus authentique, Jésus est monté au ciel le dimanche matin, immédiatement après sa résurrection, mais à plusieurs reprises ses disciples l'ont vu apparaître , en dernier lieu Paul sur le chemin de Damas ; chaque fois il disparaissait au bout de quelques instants et remontait près de Dieu (Matthieu, Marc ^ Jean, Paul). La tradition postérieure fait de ces différentes apparitions un séjour unique et prolongé sur la terre, suivi d'une seule ascension (Actes; le troisième évangile a encore l'autre tradition, si ce n'est que Jésus parait rester sur la terre jusqu'au soir du dimanche). D'après la première manière de voir, les apparitions de Jésus sont celles d'un être céleste {(Ttù\iM icveufxaxixtîv , comme dit Paul, 4 Cor. XV, 44, lorsqu'il parle des ressuscites, en général); d'après la seconde, ce sont les apparitions d'un être terrestre (atof^a i|/uyixdv). La plupart des récits cependant nous montrent à cet égard le passage d'une tradition à l'autre. Paul- est entièrement^ absolument, pour les apparitions Spirituelles; voy. par exemple Gai. 1,46: àirox. Iv è^oL Et cependant personne n'a cru plus fermement que lui à la résurrection. Comp. 4Cor. XV, 44-46.
«Actes XXI, 23-316.
llik DEUXIÈME PARTIE.
en étant chrétiens. La même chose eut lieu dans le domaine des idées. Avant de croire à Jésus, ils avaient cru au Messie^ ils avaient partagé les espérances apocalyptiques de leurs compatriotes. Croire à Jésus, c'était pour eux, croire qu'il était le Messie juif, pleinement, complètement; c'était espérer qu'il fonderait le royaume théocratique de l'avenir. Lorsque les Douze montèrent à Jérusalem avec lui, ils pensaient qu'il manifesterait immédiatement sa gloire ; lorsqu'il eut été mis à mort, ils durent ou bien renoncer à lui , ou bien se dire qu'il reviendrait dans peu de temps achever son œuvre. Ils continuèrent donc , comme tous les Juifs, à attendre un Messie triomphateur; seulement ce Messie à venir c'était leur ami et leur maître Jésus de Nazareth.
Cette foi de l'Église primitive, Jésus l'a-t-il partagée lui-même? A-t-il compris son rôle messianique ainsi que ses disciples l'ont compris après sa mort?
Certes, on n'a pas le droit de conclure immédiatement des croyances des disciples aux siennes, comme d'un effet à une cause, car on n'a nullement besoin de recourir à cette cause pour expliquer leurs croyances. Si donc les Évangiles ne contenaient point de paroles où Jésus exprimât une conviction semblable , personne ne pourrait la lui attribuer. Mais ces paroles ne sont ni rares ni obscures. Qu'il suffise pour le moment de
JESUS LE MESSIE. ilib
citer celle-ci : « Gomme réclair flamboyant brille de l'une des extrémités du ciel à l'autre, il en sera de même de l'avènement du Fils de l'homme ; toutefois il faut d'abord qu'il soit mis à mort^. » Aussi la plupart des critiques modernes attribuent-ils k Jésus l'espoir d'un retour glorieux et prochain sur les nuées du ciel. Plusieurs avouent ne le faire qu'avec une extrême répugnance; mais, disent-ils, nmis ne pouvons autrement, les textes sont trop clairs.
Cette répugnance est bien naturelle, indépendamment même de toute opinion théologique et de tout respect religieux pour la personne de Jésus. J'ai dit en commençant que je me place sur le terrain de l'histoire, sur le terrain des faits matériels, en quelque sorte, et je compte y rester ici comme ailleurs. Mais précisément au point de vue historique cette répugnance paraît très-justifiée. Tout ce que nous avons vu dans les deux chapitres précédents : la notion si exclusivement spirituelle que Jésus se fait du royaume de Dieu ; sa certitude que ce royaume est déjà fondé ; l'autorité toute morale qu'il réclame ; la signification purement religieuse des noms qu'il se donne ; le soin avec lequel il évite de prendre les titres messianiques de Fils de David et de Fils de Dieu ; la transformation
'Luc XVII, 24 25:
IkG DELXIÈME PARTIE.
complète qu'il opère dans le type du Messie lorsqu'il consent à s'approprier ce type ; tout cela , il faut bien l'avouer, est en contradiction manifeste avec les opinions apocalyptiques qu'on lui attribue. S'il n'y avait rien de plus grand à ses yeux que de servir et de soufiFrir et de mourir (et, avec la croyance en « notre Père, » voilà l'une des deux idées fondamentales de l'Évangile), n'est-il pas évident que la mort devait être le but suprême de sa mission ? Au Calvaire tout allait être véritablement accompli. Il ne restait plus rien à ajouter à son œuvre ; elle était parfaite. Pourquoi reviendrait-il sur la terre-? Pour triompher, lui qui hait le succès? Pour vaincre par la force, lui qui veut vaincre par la faiblesse et la résignation ? Quoi î Il se serait considéré comme son propre précurseur, précurseur humble et doux d'un Messie violent et terrible? Sa vie aurait été la préface chrétienne d'un poëme juif? Conçoit-on une pareille contradiction dans un cœur humain? Vous trouvez impossible de vous représenter le Christ de la théologie orthodoxe avec sa nature divine et sa nature humaine, se sachant à la fois créateur tout-puissant des cieux et de la terre et pauvre captif que bafoue le vétéran romain, à la fois jouissant de la béatitude céleste et ressentant des souffrances infernales. Mais, en vérité, le Jésus de la critique moderne n'est guère plus un, ce me semble, ni
JÉSUS LE MESSIE. ilil
plus réel. Ses croyances, ses désirs, ses sentiments, tout est double en lui , et il ne peut voir dans sa vie présente qu'une sorte de prologue, au fond, trèsinutile.
Ceci m'amène à demander quelle est au juste l'eschatologie * qu'on va lui prêter : — celle des Juifs de son temps? celle des chrétiens plus ou moins judaïsants? celle de l'Église? On en parle comme s'il n'y en avait qu'une seule ; il y en a trois.
Puisque les croyances apocalyptiques de Jésus n'ont pu être, en tout cas, qu'un emprunt, il semble qu'il ait dû prendre nécessairement l'eschatologie des Juifs, la seule qui existât encore. Or les Juifs de son temps, je ne me lasse pas de le répéter, n'attendaient d'autre Messie qu'un roi, un second David, qui pouvait venir soit en avant, soit après le jugement. Jésus est venu avant; espère-t-il revenir après? Mais pour se représenter un second David venant après le jugement dernier, il faut ou bien réduire celui-ci aux proportions d'une bataille, comme le faisaient les an-
* Ce terme , qu'il est impossible d'éviter dans une étude spéciale , désigne les doctrines ou les croyances touchant « les choses dernières, » touchant les destinées finales du monde créé.
i/(8 DELXlàHE PARTIE.
ciens prophètes, ou bien peindre avec les couleurs les plus charnelles lautre monde, la vie qui suivra le jugement et la résurrection. Ce n'est point avec ces couleurs que Jésus Ta peinte, nous le savons; il reste donc à dire , si on lui prête les idées juives, qu'en mourant il espérait que Dieu exterminerait bientôt ses ennemis dans un combat suprême et l'établirait roi d'un vaste empire dont Jérusalem serait la capitale. Mais trouvera-t-on dans l'enseignement religieux de Jésus une seule ligne qui ne contredise pas explicitement ou implicitement une pareille manière de voir? Il serait vraiment absurde de la lui prêter. Rien n'a été plus éloigné de sa pensée que la fondation d'une théocratie politique.
Jésus n'a donc pas emprunté purement et simplement à ses contemporains leur eschatologie. Peutêtre, en se l'appropriant, l'a-t-il modifiée? Peut-être est-il arrivé à se faire une eschatologie semblable à celle que nous rencontrons plus tard chez ses premiers disciples, les judéo-chrétiens ? L'Apocalypse de Jean nous en offre le résumé le plus complet. Après la chute de Rome, que détruira Néron à la tête des Parthes, le ciel s'ouvre* et voici le Christ apparaît sur
'Apoc. XIX, 44 etsuiY.
JBSUS LE MESSIE. ili9
un cheval blanc, entouré des légions célestes; il est armé d'un glaive acéré et d une verge de fer, car c'est lui qui va fouler le pressoir du vin capiteux de la colère de Dieu. En effet, Néron et ses vassaux combattant contre lui, il les détruit, et les oiseaux de proie s'assouvissent de leur chair. Le Christ fonde maintenant^ son royaume sur la terre, au milieu des peuples vaincus; il a pour capitale Jérusalem et pour assesseurs les chrétiens qui n'ont pas apostasie pendant la persécution, ainsi que les martyrs qui ressuscitent tout exprès. Ce royaume théocratique dure mille ans. Alors^ les peuples de la terre se révoltent contre la nation sacerdotale et assiègent la ville sainte, mais le feu du ciel les consume. Enfin* l'Étemel apparaît sur son trône. Les cieux et la terre s'évanouissent; les morts ressuscitent et, se tenant debout devant le Très-Haut, ils entendent prononcer leur sentence conformément à leurs œuvres. La mort et l'Hadès sont jetés dans le feu^, des cieux nou-
^ Apoc. XX , 4 et suiv. Au v. 4 il est dit : « Je vis des trônes , et ils Vassirent dessus, et le jugement (xpîfiia) leur fut donné. » S'il s'agit d'un procès, qui donc juge et qui est jugé? Le seul but de cette solennelle procédure serait de distinguer ceux qui ont droit au millénium, or ce sont eux qui jugent. II faut évidemment traduire xpî(xa par « domination. » L'auteur annonce d'abprd que les saints vont régner, puis il énumère ces saints. En aucun cas, le jugement n'est attribué au Christ. — 'Apoc. XX, 7 et suiv.— ' Apec, ibid.^ U et suiv. — '* Apoc, ibid,, U.
veaux et une terre nouvelle sont créés, une ville sainte descend d'auprès de Dieu, une ville qu'il habite avec l'Agneau*.
L'Apocalypse, on le voit, place le royaume messianique avant le jugement, ainsi que les Juifs d'alors commençaient à le faire, et elle le distingue soigneusement du monde à venir, de l'éternité. Le royaume du Messie est peint, en outre, comme un empire politique; il se fonde par une bataille contre Néron et a Jérusalem pour capitale; il s'étend sur les peuples de la terre, qui sont subjugués, mais qui un jour se révoltent. Que Jean, d'ailleurs, fasse ressusciter les martyrs pour prendre part à cette époque de félicité et de gloire, nous ne saurions nous en étonner, car nous avons rencontré une pensée analogue dans le livre d'Hénoch^. L'unique différence entre l'eschatologie de Jean et celle des Juifs c'est que, d'après lui, le Messie descend du ciel. Il le fallait bien, puisque ce Messie est Jésus, qui depuis sa résurrection vit à la droite du Père. Étant donnée, d'une part, la mort de Jésus et, d'autre part, la foi de ses disciples en. sa messianité, étant donnée par conséquent la croyance à un second avènement, il était d'une nécessité ma-
•Apoc.XXIetXXIL
3 Voy. ci-dessus p. 27 ; il est vrai que chez Hénoch le règne du Messie sait le jugement.
thématique que la seconde fois il vînt d'en haut et non plus d'en bas. Cela seul imprime au Christ de l'Apocalypse un caractère surnaturel que n'avait pas le Fils de David des Juifs; mais nous avons vu par le livre d'Esdras^ qu'ils s'approprièrent bientôt cette idée lorsque, désespérant d'eux-mêmes, ils n'attendirent plus de secours que du ciel et lorsqu'en outre ils voulurent opposer au Christ glorifié de TÉglise un Messie tout aussi céleste.
La modification apportée par les judéo-chrétiens au système juif est donc peu grave en définitive. Elle ne porte nullement sur le fond, et je demande en quoi cette modification aurait permis à Jésus de s'approprier leur eschatologie plutôt que celle des Juifs. Lui, l'homme de douleur, l'homme de l'Évangile, a-t-il désiré revenir du ciel avec les armées du Très-Haut pour exterminer les Romains et fonder un empire hiérosolymite? En quoi les deux traits surnaturels ajoutés au messianisme juif, la résurrection des martyrs et la venue du ciel, auraient-ils pu lui rendre plus acceptable l'idée d'une théocratie politique? Car c'est pour établir une pareille théocratie, c'est pour être entièrement et exclusivement le Messie juif que les judéo-chrétiens voulaient que Jésus revînt sur la
* Voy. ci-dessus p. 57-60.
teire^. Et, en eflfet, quelle autre œuvre serait-il venu y accomplir, s'il devait reparaître avant le jugement? — L'incompatibilité que nous avons aperçue tout à l'heure entre l'esprit de Jésus et l'esprit de l'eschatologie juive, nous la retrouvons dans toute sa force lorsqu'il s'agit de l'eschatologie judéo-chrétienne.
Passons donc à l'eschatologie adoptée par l'Église et voyons si elle pourra mieux convenir à Jésus. L'Église, on le sait, supprime le millénium, et confondant entièrement le royaume messianique avec l'éternité, elle enseigne que Jésus reviendra sur les nuées du ciel pour présider à la résurrection et au jugement dernier : inde venturus est judicare vivos et mortuos, dit le Symbole des apôtres. Cette idée que le Messie présidera aux assises finales de l'humanité est complètement étrangère à tous les écrivains juifs, même à Esdras, ainsi qu'à l'Apocalypse de Jean. D'après Jean, c'est Dieu qui juge^, et quant à Esdras, lorsqu'il demande par qui se fera le jugement, l'Étemel lui répond solennellement : Per me et nonperalium^f Nous nous trouvons par conséquent en présence d'une
* Avec cette différence, bien entendu, que la nation juive fût remplacée par la nation chrétienne ou du moins par la notion Judéo-chrétienne , par la partie du peuple Juif qui avait reçu le baptême de purification au nom du Crucifié.
' Apoc. XX, 14 . — ' Voy. ci-dessus p. 60.
aoctrine née au sein de l'Église. Les épîtres de Paul la contiennent déjà. Il dit bien qu'au jour de la grande colère et de la manifestation de la justice, Dieu rendra à chacun selon ses œuvres*, mais il explique que Dieu jugera par le Christ Jésus^ et il parle indifféremment du tribunal soit du Christ^ soit de Dieu^. Au son de la trompette, les morts ressusciteront, et les vivants, parmi lesquels se range l'apôtre, verront leurs corps se transformer soudain^. Alors seulement apparaîtra Jésus, car ce n'est pas lui qui ressuscitera les morts ^; alors seulement aussi aura lieu le jugement, car Paul affirme que les saints jugeront le monde et même les anges^, et ils ne peuvent certes juger qu'après être ressuscites. Ce jugement, Paul paraît se le représenter comme devant durer longtemps® : c'est un règne du Christ, pendant lequel il triomphera peu à peu de ses ennemis. Puis, quand la mort elle|-même sera vaincue, il remettra toutes choses à son Père, et ce sera la fin^.
•Rom. n, 5-6; ni, 6; comp. Hébr. Xfl, 23.— *Siât Xpiorou 1r,aou, Rom. II, 16.- '2Cor. V, 10.— 'Rom. XIV, 10. — M Cor. XV, 5Î. — «sf Cor. IV, U (la leçon ôii 'Ir,<you est condamnée par les meilleurs manuscrits). —. ' 1 Cor. VI, 2-3.
^ Nous avons vu que, d'après Esdras, le Jugemept durera « une semaine d'années,» et, d'après Hénoch , deux semaines sur les dix dont se compose l'histoire (ci-dessus p. 55 et p. 29).
94 Cor. XV, 24-28. Voy. aussi, sur le règne du Christ, Rom. XIV, 9.
Telles sont les notions que nous pouvons glaner dans les épîtres de Paul dont l'authenticité est incontestable*; il m'a semblé juste, en effet, de négliger les autres, pour éviter toute discussion accessoire et inutile. Elles nous auraient fourni, du reste, à peu près les mêmes idées.
En somme, l'eschatologie de Paul se déroule sur une ligne évidemment parallèle à celle de l'apocalypse, puisque lui aussi il distingue le règne du Messie de l'époque où Dieu sera tout en tout. Mais ce règne du Messie, dont il n'essaie pas d'estimer la durée, il le confond avec le jugement, auquel préside Jésus. Comme le dit une des épîtres pastorales, dans une formule qu'en aucun cas Paul n'aurait rejetée : Jésus jugera les vivants et les morts?. Voilà l'idée toute nouvelle, nullement juive, qui fait maintenant son apparition dans l'Église chrétienne, et qui finira par triompher. Paul sait fort bien qu'il est le premier des disciples à enseigner cette nouveauté, car dans le seul passage où il dise formellement que Jésus sera le juge, il s'exprime ainsi : <( Suivant mon Évangile
^ L'école de Tubingue ne reconnaît comme positivement authentiques que l'épttre aux Romains^ les deux aux Corinthiens et celle aux Galates.
'2 Tim. IV, 1. Le livre des Actes place la même formule dans la bouche de Pierre (X, 4S): c'est un de ces anachronismes de doctrine comme il en renferme tant d'autres.
c'est par Jésus-Christ que Dieu jugera les choses cachées^... » Suivant mon Évangile ! Il a donc pleine conscience de Toriginalité de son enseignement à cet égard. Qu'on ne dise pas d'ailleurs qu'il s'agit là d'un changement bien insignifiant. Il est au contraire de la plus haute importance. Il marque le moment où Jésus devient aux yeux de ses fidèles tout autre chose qu'un Messie juif, mais le roi de l'humanité entière, celui qui représente devant la conscience humaine Dieu en personne. Pour un juif, dire que Jésus présidera au jugement, c'était à peu près dire qu'il est le créateur 2. Aussi je ne sais pas de preuve plus éclatante de l'immense impression produite par le Galiléen que ce simple fait : vingt-cinq ans après qu'il eut été crucifié, un pharisien, comme l'avait été Paul, a pu voir en lui le juge des vivants et des morts.
Mais alors, comment attribuer à Jésus l'espoir de revenir ainsi sur les nuées pour ouvrir les assises finales du genre humain? Si la notion d'un Messie, juge suprême, avait existé de son temps, il me semblerait déjà bien difficile qu'il se la fût appropriée et que lui, le fils du charpentier Joseph*, si connu de tous
' 'Ev ^ ^(up^ xpivel 6 0Eo< tk xpuirrâi Tb)v ÂvôpwTctov — xaxdt to £ÙaYY6Mov fjLOu — Çià 'Iyjcou XpiffTOu. Rom. H, 46. 'Voy. le livre d'Esdras, Vulg., VI, 6. — 3 me IV, 22.
156 DBUXlàMB PARTIE.
ses voisins, il eût osé dire : G*e^ moi qui siégerai sur le trône de l'Étemel dans la grande journée de Josaphat ! Mais que, lui, il ait inventé, pour lui-même, cette idée du Messie-juge, parce qu'à son gré les croyances apocalyptiques ne lui accordaient pas un rôle assez royal, mon intelligence se refuse absolument à l'admettre. Jésus aurait pu, je le suppose, emprunter les idées fantastiques de son entourage, il n'a pu les outrer à ce point.
Et cependant, si nous faisons abstraction de la forme apocalyptique, il y a dans cette doctrine de Paul et de l'Église sur le jugement du monde par le Christ une idée qui correspond à une pensée bien authentique de Jésus. Jésus, en effet, nous l'avons vu, sentait parfaitement que les hommes ne pouvaient se passer de son Évangile; il croyait que de leur conduite à l'égard de l'Évangile dépend leur sort éternel. C'est donc d'après sa doctrine, c'est donc d'après lui que seront jugés et chaque homme individuellement et les peuples et l'humanité entière. Cette manière de voir (je le dis avant tout examen des textes), il a fort bien pu l'exprimer sous une image en l'adaptant, par exemple, à la notion d'un jugement solennel qui doit terminer l'histoire. Mais, je le répète, il n'a pu s'attendre à revenir sur les nuées du ciel pour présider à ce jugement.
Ainsi, en résumé, l'eschatologie juive et l'eschatologie judéo-chrétienne sont en contradiction flagrante avec la signification que Jésus a donnée aux idées messianiques, et dans l'eschatologie de Paul ou de l'Eglise nous n'apercevons qu'une pensée très-générale qu'il nous soit possible de faire remonter jusqu'à lui.
A ces considérations fondées sur le caractère même de Jésus et' de son Évangile viennent s'en ajouter d'autres qui sont basées sur un fait particulier.
Evidemment si, comme on le prétend d'après certains textes, Jésus a été imbu d'espérances apocalyptiques, dont il était lui-même le héros, il a dû déclarer nettement à ses disciples que sa mort ne serait pas un obstacle à la réalisation de ces espérances. Après avoir affirmé et qu'il était le Messie et qu'il marchait à la mort, il a dû expliquer en termes précis que tout ce qu'il leur enseignait touchant le royaume messianique ou le jugement arriverait néanmoins, malgré son supplice. Il a dû leur prédire qu'il aurait une seconde existence, et non pas seulement qu'il viendrait entouré d'anges, mais qu'il reviendrait* L'a-t-il fait? S'il ne l'a pas fait, il est im-
possible qu'il ait nourri dans son âme à la fois la conviction d'apparaître sur les nuées du ciel et le dé- ^r profond et ardent de mourir.
Les trois synoptiques racontent uniformément qu'aussitôt après la confession de Pierre, Jésus annonça aux disciples qu'il serait mis à mort, mais qu'il ressusciterait le troisième jour*. Matthieu et Marc^ lui font répéter cette double prédiction quelque temps après, pendant qu'il traversait la Galilée, et les trois la reproduisent encore une fois sur le chemin de Jérusalem*. En outre, d'après Matthieu et Marc^ il défendit aux disciples favoris de parler de sa transfiguration jusqu'à ce qu'il fût ressuscité des morts, et, ajoute Marc, ces disciples se disaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que ressusciter des morts ? » Enfin le dernier soir de sa vie, allant au jardin de Gethsémané, il dit aux apôtres, toujours selon Matthieu et Marc^ : « Après ma résurrection, je vous précéderai en Galilée. » Nous pouvons joindre à ces divers passages le mot que nous avons déjà cité, lorsque parlant de la venue du Fils de l'homme, il
•Matth. XVI , t\ et les parall. - * Matth. XVII , 23 et le pareil. Luc omet cette prédiction IX, 44.
' Matth. XX, 49 et les parall. — * Matth. XVU , 9 et Marc IX, 9. Lac omet ce verset.
'Matth. XXVi,32et le parall.
ajoute : « Il faut d'abord qu'il soit mis à mort par ce peuple^. ))
Ces prédictions sont très-explicites assurément. Mais les trois dernières soulèvent par elles-mêmes bien des doutes, et pour les autres elles consistent en une brève formule : « ressusciter le troisième jour, » que la mémoire des évangélistes, a pu faire passer des Symboles, où elle se trouvait, dans le texte des prédictions de Jésus , comme un complément indispensable de l'annonce de sa mort : passus^ crudfioDus et mortuus, tertia die resurrexit. L'insertion de formules ecclésiastiques dans le texte sacré se faisait avec une facilité extrême, et tout le monde sait, par exemple, que les mots qui terminent l'oraison dominicale : « Car c'est à toi qu'appartiennent le règne et la puissance et la gloire aux siècles des siècles » proviennent non de Jésus, mais des anciennes liturgies de l'Église 2. Or si l'examen des manuscrits nous permet de constater cQtte interpolation avec la dernière évidence , il est clair que beaucoup d'autres ont pu avoir lieu bien avant l'époque à laquelle remontent nos plus anciennes copies. Quoi qu'il en soit, les prédictions que j'examine ici ne sont point de ces mots palpitants de vie , dont l'authenticité s'impose à tous et qui sont
' Luc XVU, 26. - -MaUh. VI, 43. Voy. les éditions critiques.
si fréquents dans les évangiles. (( Il serait étrange, dit le pieux et orthodoxe Neander en parlant des passages que nous discutons, il serait étrange que Jésus eût annoncé le fait d'une maniè|^ si précise et si claire et que les apôtres n'eussent pas compris et n'eussent pas même songé à le questionner là-dessus. Ces paroles font l'effet d'un commentaire ajouté après l'événement*. »
Le doute augmente lorsque nous voyons par quels procédés les disciples arrivèrent, de la meilleure foi du monde, à trouver dans les discours de Jésus des prédictions de sa résurrection. Deux de ses plus belles paroles ont dû s'y prêter, quoiqu'elles n'y fassent pas l'allusion la plus légère.
Un jour Jésus s'est écrié , plein d'une sublime impatience contre l'idolâtrie des Juifs pour leur temple: « Détruisez ce sanctuaire fait de mains d'hommes, et en trois jours j'en édifierai un qui ne sera point fait de mains d'hommes. )> Cette admirable parole , toute brûlante de spiritualisme, a épouvanté les synoptiques; ils ne peuvent y croire et ils la placent sur les lèvres de faux témoins 2. Jean la reproduit, au contraire, comme étant vraiment de Jésus ^ mais grâce aux
* Vie de Jésus, trad. de Goy, H, p. 449-4Ô0. — ^Matth. XXVl, 6< etLucXXlI,58.
^Jean n, 49. Il reste sans doute à savoir s'il nous Ta conservée sous sa forme la plus authentique (voy. plus loin, p 480).
JBSUS LE MESSIE. 161
«trois jours, w qui signifient ici en général un temps fort court (nous dirions vingt-quatre heures), il pense que Jésus prédit sa résurrection : « Or il parlait du sanctuaire de son corps. »
Ailleurs, sommé de faire un prodige pour démontrer sa mission divine, Jésus répond ce mot qui semble presque trop hardi pour le dix-neuvième siècle lui-même : « Cette génération perverse demande un « signe ? Il ne lui sera point accordé d'autre signe que « celui du prophète Jonas. De même que (par sa pré- « dication) Jonas a été un signe aux Ninivites, le Fils « de l'homme sera un signe (par sa prédication) aux « hommes de cette génération. » Telle est la parole de Jésus d'après Luc*; mais Matthieu supprime cette dernière phrase et la remplace par la suivante : « De « même que Jonas a été trois jours et trois nuits dans «le ventre du poisson, de même le Fils de l'homme « sera dans le cœur de la terre pendant trois jours et « trois nuits 2. » Ces mots ne contredisent pas seulement de la manière la plus directe la pensée déjà exprimée par Jésus, puisqu'il a traité de pervers les hommes qui réclament de lui un signe surnaturel quelconque ; ils enlèvent aussi toute espèce de sens à la suite immédiate du discours où Jésus cite l'exemple
* Luc XI, 29 et suiv. — « Matth. XU, 40.
de la reine du Midi attirée non par les miracles mais par la sagesse de Salomon. La prédication et la sagesse, dit-il *, voilà les signes uniques de celui qui est ' plus grand que Salomon et que Jonas.
La violence faite ici au texte nous montre comhien les chrétiens du premier siècle tenaient à trouver dans les discours de Jésus des prédictions de sa résurrection. Quand il n'y en avait pas, ils en mettaient,
croyant très-sincèrement qu'ils ne faisaient qu'expliquer la véritable pensée de leur maître. Tout cela , encore une fois, inspire des doutes, sans nous autoriser, il est vrai , à passer du doute à la négation.
Mais voici un fait absolument certain : aussitôt après la mort et avant la résurrection, pendant les trentesix heures où les disciples furent abandonnés à euxmêmes, ils crurent que tout était fini, que tout était perdu, qu'il fallait renoncer à croire soit à Jésus, soit à l'apparition d'un Messie tout-puissant. Les femmes le pleurent et veulent l'embaumer comme un mort chéri dont on n'attend plus rien^. Les disciples d'Emmaûs sont profondément abattus, parce qu'il a péri, celui dont ils espéraient qu'il rachèterait Israël ^. Les apôtres ne veulent point croire au récit que vient leur
* xTJpuyfxa, <io(p(a, chez Mattb. 44 et 42, Luc 34 et 31. 2 Luc XXin, 65-56. - 3 Luc XXIV, 49-24.
faire Marie-Madeleine : « ces paroles leur parurent du radotage *. » Thomas est si peu préparé à la résurrection que le témoignage des Onze ne lui suffit même pas 2, et le quatrième évangile remarque, comme une chose extraordinaire , que « l'autre disciple, » c'est-àdire Jean , crut dès qu'il eut trouvé le tombeau vide ^. Ce même évangUe ajoute ici une parole très-significative : « ils n'avaient pas encore compris V Écriture ^ d'après laquelle il fallait qu'il ressuscitât des morts. » L'Écriture et non ses propres prédictions ! Évidemment aucun des disciples n'a encore entendu parler d'un double avènement de Jésus ; aucun d'eux ne sait que le triomphe visible, matériel, n'est que remis et qu'il s'accomplira dans une seconde existence, suite d'une résurrection.
Non, elle n'est pas encore née, l'eschatologie de l'Église primitive, qui, dans l'Apocalypse et même chez Paul, n'est pas autre chose, quant à la forme, que l'eschatologie juive modifiée par l'intercalation de la mort du Christ. Jésus ne l'a donc pas enseignée. Il ne l'a donc pas conçue non plus, et, par conséquent, — ou bien il n'a pas pris la résolution de mourir, mais il a été brutalement surpris par la captivité et la mort pendant qu'il se berçait de sa chimère,
«àffgl Xîipoç, Luc XXIV, hh, - 2jean XX, 24-25. - ^jean XX,
i6li DEUXIÈME PARTIE.
— OU bien il n'a pas cru aux rêveries apocalyptiques de son peuple. Or nous savons que sa mort a été le résultat d'une libre détermination de sa part et non un désastre^.
Une dernière remarque justifiera le sentiment de réserve, de défiance même que nous inspirent les discours eschatologiques prêtés à Jésus.
A l'époque où nos évangiles furent composés, le retour prochain du Christ était l'objet des.plus ardentes préoccupations de tous les esprits. On lisait les apocalypses chrétiennes et juives avec avidité, et surtout
' 11 ne faut pas assimiler les prédictions de la mort et celles de la résurrection. De ce que la catastrophe a épouvanté les disciples comme un événement imprévu , on n'a pas le droit de conclure que Jésus a gardé le silence touchant sa mort. Mais les disciples ne voulaient pas le comprendre , ou plutôt ils ne voulaient pas le croire, parce qu'il leur était amer de renoncer à toutes les espérances messianiques; l'annonce de la résurrection, au contraire, qui aurait relevé ces espérances, eût été accueillie avec foi et fort bien comprise. —Si quelques personnes se scandalisaient du résultat où nous sommes arrivé, nous les renverrions à Neander. Quoiqu'il pense que Jésus a prévu et prédit sa résurrection en termes vagues , il reconnaît explicitement que o Jésus pouvait s'en aller «en paix, tout en ignorant que sa résurrection dût former une a transition entre le temps de sa vie terrestre et celui de sa pré- «sence spirituelle, car il était certain que le Saint-Esprit vien- (4 drait poursuivre et achever son œuvre dans les apôtres » {Fie de Jésiis^ trad.^ II , p. 448).
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on fouillait, pour ainsi dire, les paroles du Maître avec le désir impérieux d'y découvrir quelque révélation. Comment le texte, qui n'était pas encore fixé, n'aurait-il pas subi çà et là quelques altérations, quelq[ues corrections bien intentionnées, quelques additions qui se&iblaient on ne peut mieux justifiées? Ce serait un vrai miracle si ces croyances fiévreuses n'avaient laissé aucune empreinte sur nos évangiles. Je ne fais pas ici une supposition gratuite. Le célèbre discours sur la ruine de Jérusalem et sur le jugement dernier, dont la rédaction chez Matthieu et chez Marc est antérieure à la prise de la ville par Titus, se trouve chez Luc^ dans une rédaction postérieure à cet événement, et nous voyons par la comparaison des deux versions quelle liberté le troisièm^ évangéliste a prise à l'égard du texte sacré 2. Je n'insiste pas sur certains retranchements dont on pourrait contester la signification, par exemple l'omission du verset où le Fils de l'honmie déclare ignorer l'époque de la catastrophe. Mais Luc supprime la prédiction touchant l'abomination établie dans le lieu saint; car il sait qu'aucune idale païenne ne fut installée dans le temple. Mais il ajoute que Jérusalem sera investie , entourée d'un cercle , par les armées ; car il se souvient
* Luc XXI ; comp. Mattb. XXHT et Marc XIII.
^ Luc ou le rédacteur du document qu'il insère.
de la muraille de blocus élevée par les Romains autour de la ville. Mais il intercale ce trait que beaucoup de Juifs périront par Tépée (1,100?000, dit Josèphe), que beaucoup d'autres seront emmenés captifs (il y en eut 97,000), et que Jérusalem sera foulée aux pieds par les gentils; car toute cette désolatioli, il vient d'en être témoin. Mais il raie le mot par lequel Jésus annonce sa venue immédiatement après la ruine de Jérusalem*; car l'expérience lui a démontré qu'entre les deux faits il y aura un espace de temps plus ou moins long.
La seconde génération chrétienne a donc remanié les prédictions de Jésus à son point de vue, en retranchant, et, ce qui est plus grave, en ajoutant certains détails. N'est-ce pas un indice que la première génération a déjà pu les altérer?
Citons un autre exemple. Nous ne le prenons plus dans nos évangiles, mais nous l'empruntons à un personnage qui vivait avant que Matthieu et Marc fussent généralement connus sous leur forme actuelle, et vers l'époque où Luc fut probablement rédigé. Je veux parler de l'évêque Papias, discipje de l'apôtre Jean, homme fort soigneux à recueillir les bonnes traditions, et auteur lui-même d'un ouvrage sur les
4£56éco(;,ditMattiiieu.
discours de Jésus-Christ. Dans cet ouvrage on lisait, nous dit Irénée, la parole suivante de Jésus*, attestée d'ailleurs par d'autres personnes qui, comme Papias , la tenaient de la bouche de l'apôtre Jean^ : « Les jours viendront (ceux du règne messianique) où il poussera des ceps ayant chacun dix mille rameaux, et chaque rameau dix mille sarments , et chaque sarment dix mille brins, et chaque brin dix mille grappes, et chaque grappe sera formée de dix mille grains, et le jus de chaque grain fera vingt-cinq mesures (métrètes) de vin. Et quand un saint voudra prendre une grappe, une autre s'écriera: Moi je suis meilleure, botrus ego melior sum^ prends-moi et bénis le Seigneur par moi » etc. Voilà les discours eschatologiques qu'on pouvait attribuer à Jésus dans le cercle des disciples immédiats des apôtres ! Si nous nous en tenions aux témoignages extérieurs , il n'y aurait guère de parole de Jésus aussi authentique que celle-là , car il n'y en a guère d'aussi bien attestée. Dieu merci, nos évangiles ne contiennent rien de semblable à cette prétendue prédiction des temps messianiques, mais de pareils exemples doivent nous rendre fort circons-
' Quemadmodum docebat Dominus et dicebai {Adv, hasr,^ Y, chap. 33, SS 3-4). Irénée puise, dit-il, dans le IV<» livre de Papias.
^Atcdisse ab eo.
pects. Quand nous rencontrerons un mot qui, correspondant exactement aux croyances de la primitive Église, contredira, ne fût-ce que d'une manière indirecte, renseignement de Jésus, le doute sera tout au moins permis.