FONDER LE VÉRITABLE ROYAUME MESSIANIQUE
Suite : Examen des textes.
Jésus a dû parler, jusqu'à un certain point , le langage de son peuple, et se servir, même s'il ne les approuvait pas, des images et des notions qui avaient cours de son temps. Gela est incontestable. Il faut donc distinguer entre le fond et la forme.
Le dirai-je toutefois? Il me semble que dans* l'explication des discours eschatologiques de Jésus on a abusé de cette distinction. Certains exégètes, du reste fort estimables, n'y voient partout qu'expressions figurées et symboles, c'est-à-dire, en définitive, une accommodation consciente ou inconsciente aux opinions et aux préjugés de ses auditeurs. L'accommodation légitime a des limites. Je puis fort bien dire dans une foule de cas, et sans même penser à l'impropriété de l'expression, que le soleil se lève, se couche, se meut
170 PBUXIEMB PARTIE.
autour de la terre, quoique je sache la complète inexactitude de ces mots. Mais dès que je me mets à enseigner l'astronomie, je n'ai plus le droit de m'en servir. Ou pour mieux dire, je puis encore m'en servir, soit comme d'une formule d'abréviation, soit même comme d'un point de départ lorsque j'explique à des personnes ignorantes les phénomènes qu'elles peuvent tout aussi bien comprendre avec ces idées fausses qu'avec la théorie vraie; mais si elles m'interrogent précisément sur les rapports du soleil et de la terre, je ne puis, sans mensonge, continuer à parler ce langage. Or, comme nous le verrons, telle parole prêtée à Jésus, où l'on cherche maintenant un sens figuré, a dû nécessairement, si elle a été prononcée, être prise par ses auditeurs au sens propre, au sens littéral, «t les confirmer au plus haut degré dans les vues* chamelles qa'il avait à combattre.
Tout n'est donc pas accommodation, tout n'est donc pas symbole dans les paroles qui vont nous occuper; mais, d'un autre côté, je le répète, la part des symboles et de l'accommodation y est grande sans contredit.
Je rappelle ce que j'ai remarqué à propos du royaume de Dieu ^ : les nombreux passages où Jésus dépeint le
*Voy. ci-dessus p. 404-402.
JIBSCS LE MBSSIE. 171
paradis avec des couleurs matérielles , par exemple comme un festin, et la géhenue comme un lieu de ténèbres glaciales ou de flammes ardentes^, ne prouvent point qu'il ait partagé à cet égard les idées de ses contemporains, car nous savons positivement le contraire ; mais faisant allusion aux suites malheureuses du péché et aux suites heureuses de la vertu^, au bonheur inhérent à Tune et au malheur inséparable de l'autre, il fallait bien qu'il employât les seules notions de ce bonheur et de ce malheur qui fussent familières à ses auditeurs. Sans doute il est très-difficile, pour ne pas dire impossible , d'indiquer au juste à quel point s'arrêtait chez lui l'accommodation et où commençait la conviction personnelle, d'autant plus que toute idée que l'on peut se faire de la vie à venir est inévitablement terrestre et par conséquent symbolique.
Jésus a pu supposer, dans ses discours , la réalité d'un jugement dernier pour le prendre comme point
•Matth. V, 22; VIII, 44, 42; X, 28; XIU, 42, 50; XVIII, 8; XXIV, 51 ; XXV, 30, 44 ; Marc IX, 43 ; Luc XVI, 22 ; XXIII, 43.
s Le mot « vertu » est Texpression moderne qui rend le moins mal le mot « justice,» que Jésus emprunte au langage des Pharisiens et qui désignait, au sens absolu, Tétat moral d'un homme qui n'a rien à se reprocher devant Dieu. Il y a toutefois dans ce terme de «justice » l'indication d'un rapport de l'homme avec le droit, avec la volonté de Dieu, qui ne se retrouve pas dans le mot « vertu» ; l'élément religieux est absent de celui-ci.
de départ d'une leçon qui reste vraie même si le dogme s'écroule sur lequel elle paraît s'appuyer. Ainsi, dans la parabole du Filet et dans celle de l'Ivraie^, Jésus exhorte à la patience, à la tolérance; car, dit-il, ce n'est pas aux hommes à retrancher de ce monde les mauvais éléments, mais les anges le feront lors de la consommation des temps. Supprimez cet office des anges, admettez, comme l'a dit un grand poète, que le jugement dernier ne soit pas autre chose que l'histoire, pas autre chose que la marche providentielle de l'humanité qui condamne à périr tôt ou tard ce qui est mauvais, les deux paraboles de Jésus ne perdront rien de leur admirable vérité. On ne peut donc en conchire que Jésus ait cru au jugement dernier, pas plus, — cela va sans dire, — qu'on ne peut en déduire le contraire.
Ce que je dis des deux paraboles, je ne le dis pas de l'explication de l'une d'elles, celle de l'Ivraie. D'abord , j'ai des doutes très-sérieux sur l'authenticité des interprétations de paraboles que nous trouvons dans les Évangiles. Si la parabole avait besoin d'un commentaire, c'est qu'elle était manquée, et si les apôtres eux-mêmes, à qui Jésus les explique, ne les ont pas comprises, dans quelle intention a-t-il pu les donner
'Matth. XIII, 48 et suiv. et les paralL; 37 et suiv.
JÉSt3S LE MBSSIB. 173 ^-^^
au peuple? Les évangélistes ont très-bien senti cette diflSculté, et pour la résoudre ils supposent que Jésus ^
parlait au peuple en images, afin de lendurcir^ ou |
afin d'accomplir un certain oracle d'Isaie et du psalmiste^. D'ailleurs, des deux morceaux de ce genre contenus dans les synoptiques, l'un, l'interprétation du Semeur, me parait rester fort au-dessous du texte à expliquer*. Quanta l'autre, l'interprétation de l'Ivraie, elle est beaucoup plus ferme de ton, mais elle néglige tout à fait l'enseignement: « laissez-les croître ensemble, » pour peindre la moisson, t» qui est directement opposé à la pensée de Jésus. De plus, elle contient un trait que je déclare inautbentique, sans la moindre hésitation, quand même l'ensemble ne devrait pas être rejeté. Le Fils de l'homme y est le juge suprême. Or dans la supposition que Jésus ait modifié ainsi l'eschatologie juive, de m^e que Paul le fera plus tard, il n'a pas pu la modifier sans aucune explication, comme si rien n'était plus naturel. Il y a là un mot, un seul mot à changer ; il faut lire : « Dieu ^ — et non le Fils de l'homme — enverra ses anges. » Si, d'ailleurs,le champ représente le monde, le Messie
'Matth. Xm, 13, et sortont les panlL — ^HaUh. Xfll, 14 et suiv.; 35. — ^Gonip. le y. 49 an y. 4, qoi est bien pins riche; le y» 22 retombe dans l'idée dn y. 49.
* Ou quelque synoojfme»
peut bien être le semeur, mais il ne saurait être le chef de famille à qui appartient le champ. Il ne peut dire qu'il ôtera les scandales de son royaume, quand le royaume désigne, non Tempire spirituel de l'Évangile, non l'Église, mais le monde tout entier. La parabole, il est vrai, ne distingue pas entre le père de famille et le semeur, et c'est là sans doute l'origine de la confusion que je signale; pour la faire cesser il suffit de traduire : « Un homme avait fait semer une bonne semence dans son champ, » ou plutôt, il n'est pas du tout question ici de Jésus, puisque bien avant qu'il semât, le monde était plein d'ivraie.
Dans les deux paraboles du Semeur et du Filet, Jésus s'est servi de la notion populaire du jugement pour prêcher la tolérance; ailleurs il s'en sert pour exhorter à la vigilance spirituelle. Je rappelle la parabole des Dix vierges*, celle des Esclaves qui attendent l'arrivée de leur maître 2, celle de l'Économe dont le maître tarde à venir*, celle du Chef de famille qui ignore à quelle heure le larron se glissera chez lui^. « Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées, » voilà l'unique pensée qu'exprime ici Jésus, et la vigi-
*Matth. XXV, 4. - * Luc XII, 36.
'Luc xn, 42; Matth. XXIV, 45; le texte de Matthieu est évidemment supérieur à l'autre.
*LucXU,39;Mattli.XXlV, 43.
lance n'est pas autre chose pour lui que le vif sentiment de la responsabilité, comme le montre parfaitement la parabole des Talents^ : la vie est une affaire grave dont nous sommes chargés et qu'il faut conduire et terminer à notre honneur 2. Il est certes bien naturel que Jésus rattache ce sentiment de la responsabilité à l'attente du grand jour qui préoccupait tant ses contemporains; et, si les Ëvangélistes lui font dire dans un de ces passages : « Soyez prêts, car vous ne savez l'heure où viendra le Fils de l'homme, » au lieu de lui faire dire comme à la fin ^e la parabole des Dix vierges : « Veillez car vous ne connaissez le jour ni l'heure ^, » en d'autres termes s'ils mettent le nom du Messie Jésus là où leur maître a parlé en termes vagues, personne, je crois, ne saurait s'en étonner. Les exégètes modernes et surtout les prédicateurs remplacent fréquemment, dans tous ces textes, l'idée du jugement dernier par l'idée de la mort. Quoiqu'une pareille application ne soit assurément pas contraire à la vraie pensée de Jésus, il me semble que celle-ci est beaucoup plus générate encore. Ainsi, au jardin de Gethsémané il dit à ses disciples : (( Veillez, afin que vous n'entriez pas en tentation ^. » La crise à laquelle
'Matlh. XXV, 14. - 'Mot d'Alexis de Tocqueville.
3 Luc XII, 40 et Mattb. XXIV, 44. Gomp. Matth. XXV, 43.
\Watlh. XXVI,44 et Marc.
mm
nous devons être constamment préparés, est donc ici une crise toute morale, une crise qui se répète indéfiniment dans la vie, chaque fois que nous sommes mis à répreuve.
Il ne suffit pas de reconnaître que Jjésus a, pu emprunter à son peuple certaines notions sans les partager, mais il faut essayer de nous rendre compte de ses propres vues touçhsoit l'avenir.
Je commence par les paroles les plus claires et les plus incontestables, que jç classerai sous ces trois rubriques : 1° sort du christianisme; 2** sort des juifs; • 3° jugement.
Ainsi : 1° quelles ont été les idées de Jésus sur l'avenir de son Évangile ? On se tromperait, si l'on s'attendait à rencontrer ici de nombreuses prédictions. Jésus n'affirme guère en termes exprès le triomphe de sa doctrine. Cela s'entendait de soi-même. Le mot qu'on lui prête après la grande prophétie de son avènement : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront point*, » ce mot se rapporte uni-
iMatth. XXIV, 35 et les paraît.
quement à cette prophétie, dont il est pour ainsi dire le sceau divin.
Cependant la parabole du Levain et du Grain du sénevé^ montre une foi pleine et entière aux destinées de son royaume spirituel. J'y ajoute une prédiction beaucoup plus spéciale. «En vérité, je vous dis que plusieurs de ceux qui sont ici ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu venir le royaume de Dieu avec puissance^. » On peut douter, il est vrai, de l'authenticité de cette parole, précisément parce qu'elle s'accorde avec les croyances de l'Église apostolique. Mais elle ne contient rien que Jésus, tel que nous le connaissons, n'ait pu fort bien dire. Il croit son royaume fondé, cela est positif; mais il est tout aussi positif qu'il espère un grand développement de ce royaume, une grande exten^on de son évangile^ Pourquoi n'aurait-il pas pensé que cette extension commencerait avant la fin de la présente génération ? Il me semble même que la croyance si décidée de l'Église apostolique, non pas au retour du Christ en général, mais à son retour très-prochain, ne s'explique d'une manière tout à fait satisfaisante que si elle s'appuyait sur des prédictions de Jésus annonçant un triomphe dans un court délai. D'après Matthieu^,
*Matth. xni, 33, 34. — «Marc IX, 4. Luc IX, 27 retranche les mots: « venant avec puissance. » ~ ^j^^tth. XYI. 28.
yf'-:
Jésus aurait dit dans notre passage : « Ils ne mourront pas avant de voir le Fils de l'homme venant dans son royaume. » Nous savons qu'en g^iéral Jésus identifiait complètement son œuvre et lui, son esprit et sa personne. Il a bien dit aux siens : « Là où deux ou trois d'entre vous seront réunis en mon nom, j*y serai^. » Il a pu dire également a je viendrai, » au lieu de dire : « mon royaume viendra. » Cependant s'il avait parlé comme le dit Matthieu, ne semble-t-il pas qu'il eût ajBermi les disciples dans leurs erreurs, qu'il eût poussé l'accommodation au delà des bormes légitimes? D'autre part, Jésus ne reculait pas devant le langage figuré le plus excessif, d'après nos idées modernes^, et dans ses admirables paradoxes il est d'une hardiesse inconnue à nos sages méthodes pédagogiques. Aussi je n'ose contester l'authenticité de la variante que présente Matthieu. Cette variante n'est pas impossible, et si elle ne remonte pas à Jésus, il a*dû en tout cas parler du prochain triomphe de l'Évangile en termes analogues.
2^ L'extension du christianisme que Jésus prévoyait avant la fin de la présente génération se trouve peut-être dans un rapport direct avec le sort
» Matth, XVm, io. — s Vôy. par exemple Luc X, 48-49 : « J'ai Vu Satat) » Comp. Jeaii I, 32*
des Juifs. Avant qu'un seul païen fût œnverti, Jésus a prédit dans la parabole des Deux fils*, dans œlle des Vignerons^ et dans celle des Invités^, que Je ^ royaume de Dieu s'établira au milieu des gentils, parce que les Juifs le rejetteront^. Non-seulement il ne se faisait aucune illusion sur les tendances de son peuple; mais avec ce regard d'une étonnante profondeur qui le distingue de tous les Voyants, il comprenait que si la nation juive ne se laissait pas transformer par lui, si elle n'adoptait pas le programme de rendre à César ce qui est à César et de chercher désormais sa force dans les choses dfe Dieu, il n'y aurait plus de salut pour elle. Quand on lui raconte le massacre de quelques Galiléens par Pilate, il s'écrie : «Je Vous le dis, à moins que vous ne changiez de sens, vous périrez tous comme eux^. n Dans la parabole des Vignerons, il se demande ce que fera le maître aux fermiers qui ont tlié son fite : « Il viendra et les mettra à mort et donnera la vigne à d'autres ! )> Les auditeurs juifs comprennent si bien le sens de cette parole qu'ils s'écrient avec horreur t « A Dieu ne plaise^ ! » Tout le sang que les pères ont versé j
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'M -mm
^Matth. XXI, 28. ~ ^Matth. XXI ^ 33 et les parall. Je préfère, pour la fin, le texte de Luc. — ^Matth. XXII, I.
^Voy. l'article de M. Scherer sur les prédictions de Jésus- Christ^ dans la Revue de théologie^ \^ série, Toi. V, p; 374-376. - « Luc XIlI , 3. — « LUC XX , 4 5-4 6*
180 DELXIKME PARTIE.
dit-il ailleurs, retombera sur cette génération^, et il se met à plaindre la ville qui, révisant d'éœuter la
^ voix divine, tue les prophètes : « Voici votre demeure vous sera enlevée^, n Lorsqu'un de ses disciples prétend lui faire admirer les splendeurs du temple, il est plus explicite encore: «Tu regardes ce monument? il n'en sera pas laissé pierre sur pierre* ! » Ne peut-on pas citer également ici la parole qui amena sa condamnation, et que Jean place seul et avec raison
' dans sa bouche (nous l'avons vu) , mais que Luc a sans doute conservée dans sa forme la plus authentique? «J'abattrai ce temple fait de mains d'hommes et le rebâtirai^.... » Enfin c'est à la ruine de Jérusalem, à la grande catastrophe qui se prépare pour le peuple juif, que je rattache cette parole dont les évangélistes semblent assez embarrassés: «Hypocrites, vous savez bien reconnaître par l'aspect du ciel que l'orage approche, mais vous ne saVfez pas
« Matth. XXIU, 36 et Luc XI , 50-54 .
«MaUh. XXIII, 37-38 et Luc XIU, 34-35. Comp. Luc XIX,l4- 44 ; ce dernier texte ne fait que développer la même pensée en termes empruntés à Tliistoire du siège de Jérusalem.
^Marc XIII , 2 et les parall. Comp. Luc XIX, 44.
^ Luc XXII , 58. Jean n , 4 9 lui fait dire : « Détniisez ce temple et Je le rebâtirai.» Matth. XXYI, 64 : «Je puis abattre.» — Le précurseur de Paul, le premier disciple qui ait compris la portée de rÉvangile de Jésus-Christ, Etienne^ sera arrêté pour avoir dit (c suivant de faux témoins») que son Maître abattra le temple (Actes VI, 44).
discerner les signes du temps* ! » En eflTet, si l'on n'avait pas été hypocrite et endurci, on aurait discerné facilement les avant-coureurs de la tempête.
3** « Je renverserai le temple, » a dît Jésus, qui se considérait comme la grande puissance destructive au sein de la nation. Il a dit encore en parlant, soit de sa personne, soit de son évangile, et en faisant l'application de cette parole précisément aux Juifs : a La pierre que les ardiitectes ont rejetëe est devenue la pierre angulaire; et quiconque trébuche sur elle est fracassé^. » Plus Jésus est convaincu du bien immense qu'il peut £adre aux hommes en les transformant en fils de Dîeo, plus il est convaincu aussi que le rejeter c'est se condammy soî-même. Après l'avoir connu, ofi est pire, si Ton n*est pas meilleur. Ce que Luc fait dire à Siméon toochani TeoCuii Jësus^, Jésus le pense hd aussi : il est destiné â anneoer nfÀi
^ la plipait de Mi MaaKcriU, BMS «w 4e ccn ^pe ecMHttift' sait JérôM, rnCerafeat éam lÊsÊtJL X\l, t-Z, a^féf b 4emande d'à WÊÔnOt dans le cîd. m éùt m éomm a»e«a «e«i. Tous roBt em o^tre dans Lk lU « $i-^ , <« dk; e«t «ûfie de ee verset, qu tm Uxmt k €«flHwataire. et «s cri— rf 'ilre psfMK bl^neat ëbnagti €ltm pmÊfmoà Be>«^e^^o«f ftt» de «««^ ntees de ce qtâ etlJmtttTw
^Matik. XXI, 42 €t te fonl^ a la f4ûte de fa fata^Me de^ rigKroK. Ibre s'a y» k Mt etteaUd, et i eK e w te rté . a tort^ je crais . càcx Matfin. fw nienak a« y tô «i nnMwa taire, iHtj«led'aflte«n.LK se ^araàl avw oHuer^é k finae aiiHiiliiif — Lk ■. lA-lS^
182 DBUXIÈMB PARTIB.
le relèyement soit la cbute de ses frères. C*est de 3a doctrine qu'il devrait parler ainsi, mais par une figure qui lui es^ familière, nous le savons, Jésus attribue toujours directement à sa personne les effets de sa doctrine, car cette doctrine c'est lui, c'est son âme, c'est sa nature. Il emploie, sans hésiter, le même langage quand il montre quelle sera l'influence de son Évangile sur le sort étemel des individus : il assistera, dit-il, à leur jugement, comme il assistera à celui de Jérusalem.
J'ai déjà cité ce mot de la péroraison du Sermon sur la montagne : « Plusieurs me diront en ce jour là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en ton nom?... Mais je leur déclarerai: Je ne vous ai jamais connus, éloignez -vous de moi, ouvriers d'iniquité^. » Ce n'est pas en juge que se pose ici Jésus, mais plutôt en témbin, en témoin assermenté pour ainsi dire, dont la déposition fait foi et entraîne inévitablement la sentence. On sera jugé d'après Jésus, c'est-à-dire évidenunent d'après son Évangile, suivant qu'on l'aura, oui ou non, pratiqué, suivant qu'on aura fait, oui ou non, la volonté de son Père, comme il l'explique lui-même^. « Celui, dit-il encore, qui aura eu honte de moi et de mes paroles, devant
'Matth. Vil, 2M3. - *7&<tf., îl.
cette génération, le Fils de Thomme aura aussi honte
de lui, quand il reviendra dans la gloire de son
P^ avec les saints anges^. » La p/emière partie de cette phrase, parallèle excellent du verset que nous venons d'étudier, est d'une authenticité incontestable, mais la seconde moitié, qui ne le sent? est de nouveau une de ces formules toutes faites qu'ajoute machinalement la mémoire du narrateur^. Nous connaissons du reste la vraie forme sous laquelle Jésus a exprimé cette pensée : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les cieux; mais quiconque m'aura renié devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux ^. » Voilà le rôle de Jésus au jour du jugement : il reconnaît pour siens et il protège ceux qui ont confessé et pratiqué sa doctrine. Or s'il a pu dire aux Juifs: «Vos fils seront vos juges^;» s'il a pu dire
< Marc VIII , 38 et Lnc IX , 26.
'Mattbieu (XVI, S7) n'a pas la première partie de la phrase, mais bien la seconde; pas la pensée, mais la formule, qu'il donne tout au long : « car le Fils de l'homme viendra dans sa gloire.*.,» et il ajoute ces mots que n'ont pas les deux autres et qui attribuent à Jésus même le Jugement : «Et alors il rendra à chacun selon ses œuvres.»
^Matth. X, 32-33. Luc XU, 8 met le Fils de l'homme au lieu du pronom personnel, et les anges au lieu du Père céleste. L'une des leçons est aussi vraisemblable que l'autre.
'Matth. XII,27etLuc.
mm
1 8/i. DEUXIÈME PARTIE.
que la reine du Midi et les Ninivites se lèveront au dernier jour contre cette génération et la condamneront^, il a fort bien pu se représenter, lui aussi, comme le père de famille qui, ayant réuni les siens dans la salle du festin, refusera d'ouvrir à ceux qui heurteront à la porte lui disant : « c'est dans nos rues que tu as enseigné^. »
En résumé, les nombreuses paroles que nous venons d'étudier et qui sont à la fois les plus claires de toutes et les seules d'une authenticité non douteuse^ parce qu'elles sont frappées au coin de l'originalité, ces paroles nous permettent d'attribuer à Jésus les vues suivantes touchant l'avenir: 1° il espérait un grand développement de l'Évangile avant la fin de la présente génération; 2° il croyait qu'à une époque qu'il ne déterminait pas, mais qui peut être la même^ les gentils accepteraient l'Évangile repoussé par le peuple juif, et que celui-ci verrait son temple détruit et sa capitale ruinée; 3° il était convaincu que le sort
« Matth. XII, 41-42 et Luc. — «Luc XIII, 28-27. C'est la môme pensée que Matth. VII, 22-23, mais exposée sous forme de parabole.
^Sauf une courte addition pour l'une d'elles. Qu'on veuille bien le remarquer, jusqu'à présent nous n'ayons signalé que trois oa tout au plus quatre gloses ou corrections ou additions provenant des croyances apocalyptiques de l'Église : un mot dans Matth. XIII, 44 ; une locution , Luc XII, 40 et le parall.; une proposition incidente, Marc VIII, 38 et les parall.; enfin une variante douteuse portant sur un mot , Matth. XVI, 2S.
des nations et des individus dépend en général de leur acceptation ou de leur rejet de l'Évangile, de sorte qu'ils seront jugés d'après son témoignage, à lui, comme il s'exprimait dans son langage figuré. Ajoutons 4**, ainsi que nous l'avons constaté au commencement de notre étude*, qu'il n'a distingué nulle part entre la vie étemelle ou l'autre monde, et ce que les Juifs appelaient les temps messianiques; il absorbait les temps messianiques dans l'éternité.
M 'appuyant de ces résultats, qui paraissent certains, je vais essayer d'interpréter ou de critiquer les autres paroles eschatologiques de Jésus, et tout d'abord quelques pas'Sages obscurs de peu d'étendue.
Il y en a cinq, qui tous se trouvent chez Matthieu : deux lui sont propres; Luc fournit un parallèle pour le troisième, et les deux derniers sont communs aux trois synoptiques. Je les prends tels qu'ils se suivent chez Matthieu.
Matthieu X, 23. « Quand on vous persécutera dans une ville, dit Jésus à ses apôtres , fuyez dans la sui-
■fi
■:-pp
Voy. ci-dessus p. 401.
186 DBUXlàHB PARTIE.
vante; car en vérité, je voi^ le déclare : vous n'en onrez pas fini avec les villes d' Israël jusqu à ce que le Fils de l'homme soit venu. » Si cette parole avait été prononcée, comme le dit l'évangélistè, au moment où Jésus faisait faire à ses apôtres, sous ses yeux, un voyage de mission afin d*annoncer que le royaume de Dieu approchait, il faudrait admettre qu'à cette époque Jésus attendait un autre Messie que luimême, et que Tévangéliste a désigné, à tort, cet autre Messie par le terme de Fils de l'homme. Que si l'on ne veut pas de cette explication singulièrement hasardée, si l'on croit que Jésus parle de lui-même et par conséquent de son avènement glorieux (au sens propre, ou au sens spirituel, il n'importe), on sera forcé de reconnaître, non pas seulement que cette parole est mal placée chez Matthieu et qu'elle ne peut se rapporter au voyage de mission des apôtres, mais aussi qu'elle contredit de la manière la plus directe et la plus flagrante toutes les prédictions de Jésus touchant la ruine de la nation juive et la vocation des gentils*. Jésus n'a donc pu la prononcer. — Il n'est pas difficile du reste d'en reconnaître l'origine. Quand les
1 Je n'oppose pas cet autre mot, où il y a même, dirait^on,une intention polémique : « Il faut d'abord que rËvangile soit prêché à toute la terre » ou «à toutes les nations • (Màtth. XXIY, U et Marc XIU, 40). Ce mot est-il bien authentique? C'est ce que noos examinerons plus bas , p. S04 et suiv.
JÉBV& LE MBSSIE.
judéo-chrétiens persécutés par leurs compatriotes, au début de la grande révolte de ceux-ci, quittèrent Jérusalem pour Pella^, ils durent se consoler par l'espoir que l'avènement du Christ aurait lieu avant qu'ils ftissent entièrement chassés de la Palestine; l'expression de cet espoir a pénétré dans le texte sacré.
Matth. XIX, 28. Pierre demandant à son maître ce qu'ils ont à attendre, eux qui ont tout quitté pour lui, Jésus répond : <c En vérité j lors de la palingénésie, — lors du renouvellement de toutes choses prédit par les prophètes, — quand le Fils de V homme se sera assis sur le trône de sa gloire^ vous aussi vous serez a^sis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'/s^ raè'l. )) Ce verset, que n'ont point les deux autres synoptiques, n'est nullement nécessaire au sens, car la parole qui suit chez Matthieu et qui, d'après Marc et Luc, est la seule prononcée par Jésus, forme une réponse suffisante: «Vous aurez tout au centuple dans ce monde, et dans l'autre la vie éternelle^. » Je vais plus loin : cette seconde parole étant beaucoup plus faible que la première, si bien qu'elle n'offre plus aucun intérêt après le verset propre à Matthieu, il
^Eusèbe, Hist. eccL, UI, 5, 3. Ewald, Geseh. des Folkes Israël, YI, p. 64S (S« édig. Gomp. Matth. XXIV, 46 et les parall.. sartoiitLucXXI,SO-24.
^Malth. XIX, %9 ; Marc X , S9-30 ; Luc XVUI, 29-30.
est évident que celui-ci est une interpolation. Qu'il ait été ou non prononcé par Jésus, il n'appartient pas à ce contexte. Aussi Luc le donne-t-il ailleurs, après la sainte Cène^. Cette combinaison peu heureuse le devient encore moins par deux additions. Immédiatement avant, Jésus, qui vient d'apaiser une discussion entre ses disciples, leur recommande l'humilité, ce qui semble bien en contradiction avec une pareille promesse. Puis il leur assure, outre les douze trônes, une place à sa table « pour y manger et y boire, » et il surcharge ainsi le tableau d'une nouvelle couleur judaïque. — On a prétendu que tout cela est une image, un symbole, et qu'en empruntant à son peuple cette description des temps messianiques, Jésus promet simplement aux siens la vie éternelle. Qui ne voit cependant que s'approprier à ce point le langage populaire, c'eût été consacrer les espérances les plus charnelles des apôtres, puisque, si cette parole a été dite, ils n'ont pu l'entendre qu'au sens littéral et grossier? Mais elle n'a pas été dite. En effet, elle est en contradiction directe et flagrante avec le refus de Jésus d'assurer aux Fils de Zébédée un trône à côté de lui dans sa gloire ^ : Vous ne savez ce que vous
* Luc XXII, 29-30.
^Matth. XX, t% et suiv : Marc X, 38 et suiv. Luc n'a pas ce récit. La demande même des fils de Zébédée ne se conçoit que si
demandez, car d'être assis à ma droite et à ma gauche, il ne dépend pas de moi de l'accorder.... » Et il leur promet au contraire qu'ils boiront sa coupe de douleur et qu'ils seront baptisés comme lui d'un baptême de sang. Il leur promet la persécution, seul triomphe digne des serviteurs de Dieu. Voilà une vraie parole de Jésus, évangélique et profonde. Les lèvres qui ont proféré celle-<îi n'ont pu proférer l'autre.
Matth. XXIII, 39 et Luc XIII, 35. Après la plainte sur la ville qui tue les prophètes, et après la menace : « votre demeure vous, sera enlevée, » les deux évangélistes ajoutent : Car vous ne me verrez certainement plus {dès àprésent^^ selon Matth.) jusquà ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Le lien qui unit cette phrase à la précédente est assez clair : « Votre demeure deviendra un désert, votre nationalité périra, car je vais vous quitter, moi et mon Évangile, qui seul aurait pu vous donner la vie. » Il est impossible que Jésus ait uniquement en vue sa mort, son départ matériel : ce n'est pas ce départ qui va faire le malheur du peuple, c'est la disparition de son esprit, de son Évangile.
Jésus n'a rien promis de ce genre. On pourrait répondre, il est vrai , qu'elle a précédé la promesse.
190 DBUXlàME PARTIB.
Ou plutôt Jésus parle ici au nom de Dieu, ainsi que le font souvent les Voyants. N'a-t^il pas dit plus haut, à propos des prophètes de l'ancienne alliance: «Je vous les envoie * ? » C'est donc Dieu qui emprunte ici sa bouche, ou <( la Sagesse de Dieu, » comme il le dit chez Luc 2. C'est elle aussi, déposée dans l'Évangile, que les Juifs ne verront plus jusqu'à ce qu'ils se convertissait « jusqu'à ce qu'ils proclament Jésus leur vrai Messie, le saluant du cri d'hosanna : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Il n'y a pas dans ce passage la plus légère allusion à un retour visible de Jésus.
Matth. XXVI, 29 ; Marc XIV, 25 ; Luc XXII, 18.
Jésus ajoute aux paroles de l'institution de la sainte Cène : Je ne boirai plus^ du fruit de la vigne ^ — jusqu'au jour ^ disent Matthieu et Marc, oiij*en boirai du nouveau avec vous^^ dans le royaume de mon père, — ou bien, selon Luc, jusquà ce que vienne le royaume de DieUé Nous avons ici deux versions assez distinctes. Chez LuC) Jésus affirme simplement qu'il ne boira plus de vin avant l'avènement du royaume, c'est-àdire sans doute qu'il va mourir incessamment et qu'en-
«MatUi.XXm, 34.
2 Lac XI, 49, parallèle du verset précédent de Màtthieùi
^ « Dès à présent », air' à^xi, s({oute MatthieUi
'*Marc omet : «avec voust»
^ÉSUS LE MESSIE. 191
suite 9 tôt ou tard, le royaume messianique apparaîtra. Chez Matthieu et M&rc, Jésus peint, en outre, ce royaume messianique comme une époque où il boira du vin nouveau avec ses disciples. Il est difficile de • ne pas voir dans la leçon de Luc une correction, un adoucissement apporté au sens matériel et grossier qu'implique la leçon des deux autres synoptiques. Celle-ci est donc le texte primitif. — Si on la prend à la lettre, elle rappelle quelque peu la vigne de Papias ; et j'affirme en ce cas que Jésus n'a rien dit de ce genre. N'oublions jamais, en effet, sa réponse aux Sadducéens : « Dans la résurrection (la palingénésie de Matth. XIX, 28), les hommes seront comme les anges du ciel ; » or nulle part Jésus n'établit de distinction entre les temps messianiques pleinement accomplis et la vie éternelle ou la <( résurrection ; » ce qu'il dit de l'une de ces époques ^ il le dit de l'autre : elles ne font qu'une. Reste donc à savoir si le vin nouveau qu'il boira dans le royaume de son Père avec les siens est un symbole > si cette parole a pu être dite par lui dans un sens spirituel. Mais les disciples n'auraient rien compris au symbole, cela est évident, et ils s'en seraient tenus au sens littéral. Se figure-t-on Jésus, qui a traité si durement les Sadducéens parce qu'ils supposaient qu'on se marierait dans l'autre monde , se le figure-t-on encourageant ses disciples à
croire qu'on y boit du produit de la vigne? Et puis quel est le sens qui se cache sous cette image ? Veutil leur dire (c'est la seule pensée que je puisse y trouver) : vous ne me verrez plus jusqu'à ce que nous soyons réunis dans la vie éternelle? Mais pourquoi ne pas le leur dire en termes propres ? Et ne vient-il pas de leur annoncer sa mort de la manière la plus solennelle et la plus dramatique , en leur distribuant le pain qui est son corps, le vin qui est son sang ? Après la cène, toute allusion à son départ eût été glaciale. Non, cette parole, imprégnée d'un matérialisme digne de Papias, est indigne de Jésus; elle n'est pas de lui, car elle n'oflFre de sens tjue prise au pied de la lettre, et alors elle contredit de la manière la plus directe et la plus flagrante une autre parole dont l'authenticité est hors de doute.
Matth. XXVI , 64 ; Marc XIV, 62 ; Luc XXII , 69.
Le grand-prêtre vient d'adjurer Jésus de déclarer s'il est le Messie, le Fils de Dieu : <( Oui , » répond Jésus*, et il ajoute, selon Matthieu : Dès à présent^ vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Puissame et venant sur les nuages du ciel; selon Luc : Désormais^
1 D'après Luc, il refuse d'abord de répondre , et le «oui» ne précède pas , mais suit le verset que nous discutons.
^à-K àpti.
dicb TOU vuv.
le Fils de l'homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu. Marc a la «lême leçon cpie Matthieu, si ce n'est qu'il supprime le premier mot. On ne peut hésiter à Reconnaître chez Matthieu la version primitive, que les deux autres ont corrigée. Le « dès à présent » a paru inexact à Marc. La « venue sur les nuages » a été supprimée par Luc, qui, en outre , s'est bien gardé d'annoncer que les membres du Sanhédrin verront le Christ glorifié: il sera glorifié, dit-il. Si les principes d une saine critique nous permettaient d'adopter la leçon de Luc, il ^'y aurait aucune difficulté, car assurément Jésus a pu parler ainsi. Mais le texte de Matthieu a seul le droit de nous arrêter. — Or que dit-il ? On a prétendu que ce texte exige impérieusement l'interprétation symbolique, puisque le Sanhédrin n'a pas vu « dès cet instant » Jésus assis à la droite du Père ni surtout descendant sur les nuages. Marc j je viens de l'indiquer, à partagé le même scrupule exégétique et, afin de conserver le sens littéral, il a retranché l'adverbe dont s'était servi Matthieu. Mais cet adverbe ^ doit-il donc être pris si rigoureusement? Je ne le pense pas. Lorsque Jésus ^ dans un des pas-
^Les Septante, ni Marc, ni Luc n'emploient jamais la locution ait' apxi ; Matthieu Ta ici et dans les deux passages précédents où je l'ai soulignée en note. Elle se retrouve chez Jean et dans TApocalypse.