DANS QUEL SENS JÉSUS A-T-IL REVENDIQUÉ LE TITRE
DE MESSIE? (Suite.)
L'examen des termes : « Royaume de Dieu ou des deux, )) « Fils de David, » « Fils de Dieu , » « Fils de l'homme, » nous a conduit par quatre voies dififérentes à ce résultat que Jésus se croit chargé de transformer la vie humaine par la douceur et l'humilité, par le pardon des péchés, par l'amour sans bornes du prochain, par le soulagement de toutes les misères, par l'union filiale de l'âme avec le Père céleste, en un mot par la vie divine qui est en hii. Lui, le Fils, il veut que tous deviennent ses frères, les fils du Très-Haut. Il appelle cette vie nouvelle le royaume de Dieu, royaume dont il pense être le chef visible. Mais partout , sauf dans quelques images empruntées au langage religieux de son temps, il parle du royaume comme d'une puissance exclusivement spirituelle , et de son office comme d'une mission exclusivement morale.
Cela étant, comment Jésus est-il arrivé à se dire le Messie ? Il n'y a pas de notions plus opposées, semblet-il, que celle du Messie, que nous trouvons dans les apocalypses, et^elle du FiLs de l'homme, qui ressort des discours de Jésus.
A l'aide des diverses données que nous possédons maintenant, essayons de comprendre comment Jésus a pu et même a dûadopter ce titre.
J'entre d'abord, un instant, dans le domaine de l'hypothèse, j'essaie de me représenter, de deviner ce qui se passa en Jésus avant qu'il se fût déclaré le Messie. Un certain degré de divination est indispensable à l'historien et j'ose espérer qu'on ne m'accusera pas de tomber dans la fiction.
Jésus, très-certainement, fiit nourri, dès ses premières années , des espérances apocalyptiques qui agitaient alors la Palestine et surtout la Galilée. Un enfant au génie guerrier fût devenu, dans ce milieu, un Judas Macchabée ou un Simon Bar-Kokheba. Une âme telle que Jésus dut envisager la délivrance d'Israël comme une délivrance morale et religieuse. Le royaume messianique se peignit sans doute de bonne heure dans son imagination avec les couleurs qu'il
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trouvait en lui-même : c'était, pensait-il, une époque où tous les hommes seraient, ainsi que lui, doux, humbles, purs, pieux et heureux. Si les Juifs d'alors comptaient sur un empire politique fondé par le fer et le feu, Jésus rencontrait chez les anciens prophètes d'autres descriptions des temps messianiques, qui convenaient infiniment mieux à son cœur pénétré d'amour. Nous pouvons supposer que longtemps avant son ministère public sa notion toute spirituelle du royaume de Dieu était presque complètement fixée; car, je le répète, elle n'est que le reflet de sa propre nature.
Mais Jean annonce que le grand jour approche. Malgré la confusion qui règne à ce sujet dans nos documents, il est clair que Jésus reçut une puissante impulsion de cette prédication du Baptiste, dont les idées sur le royaume étaient d'ailleurs bien inférieures aux siennes. Désormais c'est pour Jésus une conviction inébranlable que le royaume de Dieu, tel qu'il le conçoit, ne tardera pas à s'établir. Ainsi que Jean, il se met donc à l'annoncer, et en cela il est disciple de l'ermite du Jourdain ; mais il s'en sépare de toute la distance qui existe entre le messianisme et le christianisme, en ce qu'il présente cet avènement comme une bonne nouvelle. Évidemment, du reste, il ne se croit d'abord qu'un simple précurseur, chargé de préparer
les âmes à ces temps bénis. Son émotion dans la synagogue de Nazareth, à la lecture des belles paroles du prophète sur la mission que Dieu lui a confiée et dont l'Esprit saint le rend capable, cette émotion ne nous montre encore Jésus que comme un prophète plein de l'esprit divin et chargé de porter aux malheureux un message de grâce. Sa prédication, nous le savons d'une manière positive, se résumait alors dans cette parole: « Le royaume de Dieu n'est pas loin*. » Bientôt, cependant, il dut se dire que c'est précisément dans ce message de grâce que consiste l'avénement des temps meilleurs, tejs qu'ils les a toujours compris, et que l'Évangile, ferment invisible mais toutpuissant, est le véritable royaume de Dieu qui s'étendra peu à peu sur l'humanité. Dès lors, cessant de prêcher que le royaume approche, Jésus affirme que déjà il existe: «Il est parmi vous; il a commencé aux jours de Jean-Baptiste, le dernier des prophètes et des précurseurs. » Jésus n'est donc plus lui-même mi prophète ni un précurseur. Mais alors qu'est-il dans le royaume de Dieu? Un ouvrier, le premier qui travaille à l'établir. J'ose affirmer que si Jésus avait été moins grand, s'il avait été un saint ou un réformateur comme un autre, il s'en serait tenu à cette
^Marcl, 45.
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notioD. Ainsi que plusieurs Voyants du temps de Texil, il aurait conçu le royaume de Dieu conmie une aristocratie, et il aurait chwché à déraciner de l'esprit de ses disciples la croyance à un Messie personnel. Mais heureusement pour le genre humain, qui donne son cœur bien plus volontiers à une individualité puissante qu'à une abstraction , Jésus était beaucoup trop grand, il avait beaucoup trop la conscience de son union avec Dieu et de son infinie supériorité, pour ne pas se sentir, tôt ou tard, le roi, le chef, le fondateur unique du royaume spirituel. Aussi le voyons-nous de bonne heure parler avec une autorité souveraine.
Dès lors cette question devait nécessairement se poser dans son âme : moi, le Fils de l'honmie, le Fils du Père, suis-je, oui ou non, le Messie, dont les Juifs espèrent la venue ?
Si, comme je le crois d'après certains indices , il a hésité à répondre affirmativement, ce n'est point par humilité. Déjà il sentait qu'il ne pouvait rien y avoir au-dessus de lui parmi les hommes. Ses hésitations ont donc une autre cause. Sans doute, lorsqu'on admet, avec presque tous les historiens, que le Messie attendu alors par les Juifs devait être un personnage surnaturel qui descendrait sur les nuées du ciel pour juger les vivants et les morts, on explique facilement les scrupules de Jésus, ou plutôt on ne conçoit pas
(ju'il ait pu les vaincre. Mais je répète ce que j'ai dit dans la première partie de ce volume, les documents de cette époque ne contiennent pas une ligne qui permette d'attribuer une semblable manière de voir aux Juifs contemporains de Jésus. Les uns attendaient le Messie après.le jugement et en faisaient un roi pacifique; les autres, voulant un roi guerrier, l'attendaient nécessairement avant le jugement; mais pour les uns comme pour les autres c'était un roi, un second David, un honmie. Ce que Simon Bar-Kokheba fera cent ans plus tard, Jésus de Nazareth pouvait le faire aussi; il pouvait, tout en étant un fils d'homme, un gaUléen, un artisan, se déclarer le Messie sans heurter les idées de ses contemporains au sujet de la personne de celui qui devait venir*.
La répugnance qu'eut Jésus, je le suppose, à prendre ce titre ne provenait pas non plus de ce que c'était un synonyme de monarque. Assurément dans les temps modernes, aucun personnage qui se sentirait chargé d'une mission religieuse auprès de l'humanité, ne songerait à se poser en roi; on se dirait
Ul y a bien une différence entre les deux époques : du temps de Bar-Kokheba, l'opinion générale était, parait-il, que le Messie viendrait avant la grande Journée de Josaphat, tandis que, du temps de Jésus, on flottait indécis entre les deux systèmes de chronologie messianique. — Sur le passage Matth. XXVI, 65 et les paralh^ qu'on pourrait m'opposer ici, voy. mon chap. V.
un réformateur, un initiateur, un sauveur peut-être. Mais on parle toujours le langage de ses contemporains; on se sert même toujours de leurs notions et de leurs idées pour exprimer aux autres et à sofcfaème ses propres pensées, quelque originales qu elles soient. Quand Jésus se représentait l'action de TÉvangile dans le monde, c'était nécessairement sous une forme théocratique, et, au lieu de parler d'un «principe,» ainsi que nous dirions, il parlait d'un « royaume » invisible. Il devait donc être porté tout naturellement à désigner sa mission comme une royauté.
Mais ce qui lui répugnait dans l'expression de Messie c'était le sens déterminé qu'elle avait pris peu à peu, c'étaient les espérances exclusivement nationales qu'elle éveillait, les désirs de vengeance auxquels elle répondait, les passions mauvaises, orgueil, ambition, amour du bien-être, qu'elle entretenait dans les cœurs. Si Jésus se proclamait le Messie, quel déchaînement autour de lui des sentiments charnels dont il avait été l'adversaire décidé! Lui qui, dès les premiers mots du Sermon de la montagne^, avait combattu de front le messianisme des Juifs en les déclarant heureux d'être ce qu'ils étaient, heureux
* Mattb. V, 3 et sulv.
d'être pauvres, d'être opprimés*, d'être privés de justice; lui qui reconnaissait les fils de Dieu à ce signe qu'ils sont des messagers de paix, il allait ame^ ner une explosion de fanatisme politique et de haine nationale !
Et cependant Jésus s'est dit le Messie, sur le chemin de Césarée de Philippe,
Laissons donc les conjectures et revenons à cette crise de sa vie^.
A sa question : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Pierre a répondu soudain : <( Tu es le Messie. » D'après Matthieu, Jésus fait éclater la joie que lui inspire cette réponse; d'après Marc et Luc, il l'acœpte tacitement. L'une et l'autre conduite s'expliquent également bien : il se réjouit que Pierre ait su reconnaître sa grandeur spirituelle malgré les inspirations de « la chair et du sang, » et pourtant il craint de le confirmer dans une croyance qui n'est vraie qu'à moitié et qui peut être fort dangereuse pour le développement religieux de ses disciples, ainsi
We traduis hardiment aiosi le mot icpauç, qui est lui-même la traduction du mot ^jy.
^Mattb. XYM3 et les parall.
lâO DEUXIÈIIE PARTIE.
que pour celui du peuple. Ce sentiment perce aussitôt après dans les trois récits : il défend expressément à ses compagnons de «dire qu'il est le Messie.» N'est-ce pas une preuve évidente que ce titre ne lui plaît guère, quoiqu'il l'adopte ?
Mais à l'instant même où il l'adopte, — ceci est de la plus haute importance, — il en transforme complètement la signification. S'il consent à le porter, c'est dans un tout autre sens que ne l'entend la foule; il n'est ni ne veut être le Messie triomphateur. « Il se mit à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'homme souJOTrît beaucoup et qu'il fût réprouvé par les chefs du peuple et mis à mort. » D'après les trois synoptiques, c'est la première fois qu'il parle de souffrir et de mourir^, de même que c'est la première fois qu'il consent à se dire le Messie. Les deux idées sont inséparables dans l'esprit de Jésus, elles n'en font qu'une. Il est le Messie, mais le Messie qui se livre à ses eni^emis^.
* àith Tote ^pSttTo, dit formellement Matthieu.
'Plus tard, pendant le voyage à Jérusalem (Mattb. XX, n-49 et les parall.), Jésus prédit sa mort avec de tels détails qu'il est difficile de ne pas y voir la main du rédacteur qui les précise d'après révénement. On a soulevé les mêmes doutes contre notre texte , à tort , je crois, car les deux traits qu'il renferme , Jésus pouvait fort bien les prévoir: il montera, dit-il, à Jérusalem ^ et tes chefs du peuple l'y mettront à mort après l'avoir fait beaucoup souffrir. Indépendamment des diverses prédictions de sa
JESUS [JB MESSIE. 131
OÙ Jésus a-t-il pris cette notion d'un Messie victime ? Elle est étrangère ou, pour mieux dire, profondément opposée aux sentiments religieux d'où sont sorties les croyances messianiques. Le vrai juif était grossièrement optimiste : à l'en croire, le bien l'emporte toujours, et la force est inséparable de la sain-
mort , Jésus a fait plusieurs fois des allusions à cet événqment , allusions qui paraissent d'autant plus authentiques qu'elles sont moins dkrectes. Une seule, laplusiague, précède la confessiop de Pierre (Matth. IX, 45 et les parall.) : «l'époux sera enlevé à ses amis. » Toutes les autres sont postérieures : fie baptême dont il doit être baptisé» (Luc XH, 50); «la coupe qu'il doit boire » (Matth. XX, 22 et Marc); «tout prophète doit périr à Jérusalem» (Luc XIII, 32 et suiv.; comp. Matth. XXIII, 37 et suiv.); «le parfum répandu sur lui servira à sa sépulture i (Matth. XXVI , 42 et Marc; comp. Jean XII, 7). La prédiction la plus vive se trouve dans la terrible parabole des Vignerons (Mattb. XXI, 38 et les paralL). Ajoutons encore le symbolisme du pain rompu et du sang versé lors de la Cène (Mattb. XXVI, 26-27 et les parall.). De tous ces passages il résulte avec une certitude parfaite que Jésus a su qu'il serait mis k mort et qu'il a accepté cette destinée. Cependant la prostration des disciples pendant et après la catastrophe montre qu'elle les a surpris comme un événement imprévu. Les prédictions de Jésus n'ont pu être, par conséquent, d'une clarté irrésistible; mais, d'autre part, nous voyons par certains traits des évangiles que les disciples avaient compris que leur maître parlait de mourir. Il y a , dans notre texte, le mot de Pierre, d'une authenticité peu. contestable : « Seigneur, aie pitié de toi ! » (Matth. XYI, 22; conip. Marc VIII, 32). Pierre prend la prédiction de Jésus pour une parole de défaillance , comme s'il avait dit : « Je suis le Messie , je vais dqnc me faire reconnaître à Jérusalem ; mais il est bien possible que j'y échoue. » Pierre cherche à Tencourager.... Plus tard , pendant qu'on monte à Jérusalem, Marc (X, 32) nous montre les disciples terrifiés : il y en avait qui le suivaient avec effroi.
teté; le Messie, étant le juste par excellence, doit donc être revêtu de puissance et de gloire. Aussi ne trouve-fr-on pas dans l'ancienne littérature de la Synagogue la moindre trace d'une Passion du Messie. Il est très-vrai que le Targum de Jonathan voit une prédiction messianique dans la belle peinture du <( serviteur de Dieu, » Isaïe LII-LIII. Mais par des procédés d'une violence incroyable il trouve moyen, soit d'effacer tous les traits qui expriment la souffrance, soit de les enlever au futur rdî d'Israël pour les attribuer au peuple : c'est grâce au Messie que les péchés seront pardonnes, mais c'est le peuple qui n'a ni forme ni apparence, c'est le peuple qu'on estime frappé et humilié*. Dans tout ce chapitre on voit chez le Targumiste l'impossibilité absolue de concevoir le Fils de David comme un homme de douleur. Si nous ouvrons le livre d'Ësdras, nous y lisons sans doute la prédiction de la mort de Messie. C'est que le Messie, étant un homme, doit nécessairement finir par mourir, eût-il même une vie d'une longueur patriarcale; c'est que les temps messianiques, précédant le juge-
' Vpy. De Wette, Commentado de morte Jesu Christi expiatoria, dans ses Opusc. theoL^ Berlin \ 830 , p. 4 02-4 05. « Il n'aura ni beauté ni éclat, » dit le texte; le Targum traduit (!) en pensant au Messie : Âdspectus ^us non erit adspectus communis,,,. Erit splendor ejus splendor sanctUcUis etc. Puis il continue : ErwU infirmi et mcerenies (les Israélites) perinde ac vir doloribus svppressus etc.
JESUS LE BfESSIE. i3S
ment dernier, doivent nécessairement avoir une limite malgré leur splendeur. Rien ne ressemble moins qiie cette mort d'un roi chargé de jours et de gloire à la Passion de Jésus de Nazareth. On cite encore le Messie ben Joseph des rabbins postérieurs, qui doit en eflFet souflFrir et mourir, tandis que triomphe le Messie ben David. Cette fiction, que sa date récente nous permettrait de négliger complètement, montre précisément à nu Torgueil qui est à la racine des croyances messianiques chez les Juifs: les rabbins consentent, non sans peine^, à voir les dix tribus prendre part au royaume de l'avenir, mais le Messie éphraïmite (fils de Joseph) qui les aura ramenées, devra mourir pour laisser la place libre au Messie de Juda, au Fils de David 2.
A quoi bon nous arrêter à démontrer une vérité aussi évidente ? Ne suffit-il pas de parcourir les épîtres de Paul pour savoir combien l'idée d'un Messie victime était en scandale aux Juifs*?
iGfrœrer, II, p. 237. — «/6itf., Il , p. 258 et suiv.
^Dans deux passages, les évangiles font peut-être prédire à des Juifs inspirés la Passion de Jésus. Chez Luc II, 35, le vieillard Siméon parait peindre à l'avance la maier dolorosa , et chez Jean 1 , 29, le Baptiste reconnaît en Jésus Fagneau de Dieu, c'està-dire sans doute une victime résignée (il n'y a aucune allusion de ce genre dans le mot atpcov). De ces deux prédictions, surnaturelles si elles sont authentiques, on ne saurait conclure aux croyances des Juifs.
lâ/i DElIXlàMB PARTIE.
Mais à côté de la foi au succès qui pénètre beaucoup trop les espérances messianiques, nous trouvons dans l'Ancien Testament, chez quelques psalmistes et chez quelques prophètes, un souffle de ce spiritualisme mystique qui est en définitive le plus glorieux privilège de la race humaine: ils comprennent la grandeur et la noblesse des souffrances; ils ne conçoivent pas d'être plus divinement beau que le juste écrasé par le sort. Quand Jésus lisait le chap. LUI d'Isaïe, si indignement mis en pièces par son contemporain Jonathan, quand il méditait cet a hymne à la douleur,)) ne devait-il pas se retrouver, lui, le pauvre, le persécuté, lui, le Fils de l'homme, dans le serviteur de Jéhova, méprisé et rejeté, qui porte le fardeau de ses frères? Le prophète indique même, vaguement il est vrai, quelle puissance réside dans ja douleur lorsqu'elle est librement acceptée; or aucune idée n'est plus familière à Jésus. C'est, on peut l'affirmer, l'idée évangélique par excellence : « Heureux les affligés ! avait-il dit; heureux les opprimés ! heureux les persécutés ! car dans l'affliction il y a de la joie, dans l'oppression il y a une force qui nous rend maîtres de la terre, dans la persécution il y a une victoire du royaume de Dieu^. » Il croyait qu'on est tout-puissant par la souffrance et la résignation. Qui
*Matth.V,4,5, 40.
sera le premier dans le royaume de Dieu? lui demande-t-on. «Le plus petit,» répond-il*, le plus humble, celui qui consentira à se faire le serviteur de tous2. Il faudrait citer rÉvangile en entier si l'on voulait montrer quel mépris Jésus professait pour la force matérielle*, le succès, le triomphe. Comme le lui a si bien fait dire le quatrième évangile^, il pensait que si le grain de blé ne meurt, il ne porte point de fruit. C'était chez lui la conviction la plus profonde qu'en se faisant petit. on est grand, qu'en servant on règne, qu'en se laissant opprimer et tuer on s'empare des cœurs et l'on devient le maître de l'humanité. Qui s'étonnera que, pénétré de cette héroïque croyance, Jésus ait pris la résolution d'aller au devant d'une mort sanglante, et l'ait prise justement parce qu'il se croyait appelé à conquérir le monde, à fonder le royaume de Dieu sur la terre?
Je n'ai pas à examiner à fond le sens que Jésus a attaché à sa mort^ : il me suflSt de savoir qu'il y voit
*Marc IX, 33 et les parall. — «Luc XXII, 26 ; Matth. XX, «6 et Marc X, 43. — ^îbid. et Matth. V, 39 et suiv. — ^JeaD XII, 24.
s Voy. mon article dans la Revue de théologie , 4 *• série, vol. IV, p. 366 , et surtout l'article de M. Schwalb, ihid,, %• série, vol. IX, p. 345.
1*% DEUXlàME PARTIE.
uae sorte de nécessité, une obligation inséparable de sa mission générale*, et qu'il en espère un bien immense pour les âmes aussi longtemps que durera sa mémoire^. Cette nécessité de sa mort, si nous en croyons les synoptiques, Jésus TaVait reconnue bien moins par ses propres méditations, par le développement spontané de son esprit et de sa nature, que par les prédictions de TAncien Testament, qui, disait-il, annoncent sa mort et qui doivent être accomplies^.
Nous savons ce qu'était l'exégèse à cette époque : elle consistait à retrouver dans les textes sacrés toutes les idées religieuses qu'on croyait vraies. Si donc Jésus s'est appuyé des prophéties de l'Ancien Testament lorsqu'il parlait de la nécessité de sa mort, c'est qu'il a pratiqué l'exégèse de son peuple, c'est qu'il a lu la Bible comme tous ses contemporains, c'est que les oracles divins lui ont renvoyé, ainsi qu'un écho, les saintes pensées qui commençaient déjà à retentir dans son cœur^. Mais il s'agit de savoir si les évangélistes n'ont pas, à tort, prêté à Jé-
«Seî otÔTiv dTreXôeîv (Matth. XVI, 21 et les parall.); xatà to u)pi<7fjL6vov (Luc XXII , S2). Gomp. Matth. XX, 28 et le parall. de Marc : le Fils de rhomme est venu pour servir et donner sa vie....
s Voy. rinstitution de la sainte Gène (Matth. XXVI, S6 suiv. et les parall.; comp. 4 Cor. XI, 23-25).
3 Luc XVm, 31 ; XXII, 37; Matth. XXVI, 24 et le parall. de Marc etc. Voy. surtout Luc XXIV, 25 et suiv., 44 et suiv.
* Il n'y a dans cette supposition rien qui puisse effrayer le chré-
JBSUS LE MESSIE. 13*7
SUS leurs propres habitudes*, en insérant dans ses paroles les citations de l'Ancien Testament. Mes doutes très-graves, très-obstinés, proviennent de ce que, en général, Jésus s'appuie aussi peu que possible sur la lettre des livres saints, tandis qu'ici il n'aurait cessé d'invoquer les prophéties. Je ne puis me représenter ce Jésus qui a prononcé tant de discours admirables d'indépendance et de foi en sa personne, je ne puis me le représenter s'imaginant qu'il marche à la mort, «afin d'accomplir certaines prédictions.» L'esprit divin qui l'animait était, en vérité, bien trop individuel, spontané et puissant pour obéir machinalement aux ordres de n'importe quel oracle.
Il faut l's^ouer toutefois, ces citations de l'Ancien
tien le plus strictement orthodoxe. Le dogme orthodoxe n'a Jamais prétendu que Jésus sût toutes choses. Dans Tordre scientifique, il était fils de son temps ; or l'exégèse est bien certainement une science, et une science dont les opérations sont singulièrement délicates.
* Ces habitudes se montrent dans les réflexions et les citations que fait le premier évangile à propos de tous les événements de la vie de Jésus (1, 22; H, 46, 17, 23; IV, 44; VHI,47; XIU, 35 ; XXI, 4 ; XXVII, 9, et peut-être 35). Marc et Luc ne parlent guère de l'accomplissement des prophéties qu'à l'occasion de la mort et de la résurrection de Jésus, dont il fallait démontrer la nécessité théologique lorsqu'on discutait avec les Juifs ; mais ils placent leurs citations dans la bouche même du Maître. Voy. sur ce fait les Évangiles synoptiques de M. Reuss dans la Retme de théologie , 2e série , vol. II, p. 34.
Testament , si elles étaient authentiques , expliqueraient parfaitement comment Jésus prend le titre messianique. La lecture de T Ancien Testament, interprété par lui d'âpre l'herméneutique d'alors, c'està-dire transformé par lui, sans qu'il en ait conscience, en un véritable Évangile, l'amène à penser que le futur roi d'Israël, au lieu d'être un second David, partSigera le sort des prophètes et du «serviteur de Dieu, » la persécution. Le Messie n'étant point un roi triomphateur, rien n'empêche Jésus de se croire le Messie, et puisque le Messie doit être une sainte victime, Jésus marche à la mort.
Mais la. même transformation du type messianique a pu s'opérer sans le secours, toutextérieur, des prédictions de l'Ancien Testament. Jésus, ^a-t-on, se sent de plus ç>n plus appelé à être l'homme du sacrifice, à donner sa vie pour sa cause, car il ne saurait rester en Galilée sans reculer, et il ne peut aller défier le pharisaïsme à Jérusalem sans s'exposer à une mort certaine. Or cette résolution étant déjà prise, reconnaît qu'il serait indigne de Dieu que le Messie fût ce que s'imagine le peuple ^ ce qu'ont prédit les prophètes, mais que le Messie doit être nécessair^- .ment ce qu'il est lui-même, l'homme du sacrifice, puisque rien n'est plus grand dans le royaume de Dieu que de servir ses frères et de mourir pour eux.
Ou bien encore, Jésus ^ cpii depuis longtemps se sait le grand initiateur religieux de l'humanité, adopte, non sans répugnance, le titre de Messie comme celui qui dans l'esprit de ses disciples répond le moins mal à sa mission, pourvu qu'il y ajoute sur-le-champ la perspective du martyre. Et il faut qu'il se déclare le Messie, pour qu'ils cessent d'en attendre un autre, pour que leur foi se fixe définitivement avant la terrible catastrophe.
D'après cette manière de voir, l'Évangile s'accommode extérieurement au messianisme , par condescendance pour la faiblesse des disciples ; d'après l'autre manière de voir, sous ses deux formes différentes, l'Évangile (soit qu'il procède instinctivement, soit qu'il agisse avec la pleine conscience qu'il est la vérité absolue,) transforme le messianisme, se l'assimile, se l'approprie, je veux dire, en conserve un nom qui a complètement changé de sens, et en laisse tomber le reste ou même le rejette avec dédain pour n y plus jamais revenir.
Me demandera-t-on laquelle de ces deux conjectures me paraît la plus vraisemblable? — Mais fautil donc choisir nécessairement entre l'une et l'autre? La vie, la vie spirituelle surtout, et particulièregiQnt celle des plus grands et des meilleurs , déborde nos classifications. Elle est bien plus vaste, bien plus
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compliquée et en même temps bien plus spontanée. Certainement, dès que Jésus s'est senti le vrai chef du royaume de Dieu, il s'est demandé si au-dessus de lui il y avait place pour un Messie; il a reconnu par conséquent combien était vaine la notion populaire du futur roi d'Israël, et il s'est dit que le seul Messie qu'eussent pu annoncer véritablement les saints prophètes de Jéhova, c'était lui, l'homme de douleur. Mais, d'autre part, il n'a dû prendre ce titre, qui n'ajoutait rien à sa gloire, qu'en considération de ses disciples , parce qu'à leurs yeux , s'il n'était pas le Messie , il ne pouvait être non plus leur chef suprême. Ainsi, à la fois, il spiritualise et il s'accommode.
Les deux procédés me paraissent évidents dans la réponse de Jésus à l'objection des disciples : comment nos théologiens disent-ils qu'Élie doit d'abord venir? — (( Élie, réplique-t-il , doit venir en effet et rétablir toutes choses ; mais, je vous le dis, il est déjà venu et on ne l'a pas reconnu^. » Ainsi que l'ont fort bien compris les disciples , c'est Jean-Baptiste qu'il avait en vue. J'admire comment certains critiques prêtent ici à Jésus la pensée superstitieuse que le Baptiste est Elie en personne, Élie redescendu du ciel en chair et en
* MaUb. XVU, 4M 3 et le parall. Gomp. XI, 45.
JÉSUS LE MESSIE. l&l
OS. On dirait vraiment que tout ce qu'il y avait de grossier dans le judaïsme contemporain j il faut s'empresser de le prêter à Jésus poui^ en faire « une figure . bien concrète ! » Non , Jésus a lu dans Malachie qu'Élie doit préparer les cœurs au royaume messianique, et il a compris qu'il ne s'agit pas de la personne d'Élie , mais d'un prophète animé du même esprit véhément. Jésus a donc commencé par généraliser cette prédiction. Puis , quand il s'agit de lever un doute chez ses disciples, il n'a garde de discuter le texte sacré , mais en deux mots il en affirme l'accomplissement comme s'il adoptait l'interprétation vulgaire des scribes.
• En tout cas, en présence du grand texte que nous avons étudié, ceci reste certain : si lésus a voulu être le Messie, c'était à la condition que lé Messie fût, non un triomphateur, mais un crucifié.