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i9l\ DEUXIÈME PARTIE.
sages que nous venons d'étudier, emploie le même mot et s'écrie en se plaignant de Jérusalem : « Dès à présent vous ne me verrez plus, » il voulait dire, sans aucun doute : bientôt, au bout de quelque teibps, et non : dès cet instant. Nous pouvons donc traduire de même ici et par conséquent il n'y a rien dans notre texte qui nous impose l'interprétation allégorique. Sans doute rien non plus ne l'exclut. Voyons donc si elle est vraisemblable. Assurément le Sanhédrin a compris la parole de Jésus au sens littéral, et comme il n'a pas vu l'accusé siéger à la droite de Dieu , comme il ne l'a pas vu descendre sur les nuées du ciel, cette parole a dû, inévitablement, infailliblement, le confirmer dans la pensée que Jésus était un imposteur. Est-ce là le but que se proposait Jésus en la prononçant ? Pourquoi donc choisir de pareilles expr^sions s'il voulait aflîrmer simplement que désormais son Évangile serait une puissance de vie et de mort? Pourquoi ne pas parler ici comme il l'avait fait dans maint passage que nous avons relevé, par exemple dans celui qui termine la parabole des Vignerons: «La pierre que vous, les architectes, vous allez rejeter, tombera bientôt sur vous et vous fracassera ? » On l'aurait parfaitement compris. Mais si Jésus n'a pu cacher un sens figuré dans notre texte (sa sagesse nous le garantit), supposerons-nous qu'il l'ait entendu
lui-même au sens propre? qu'il ait voulu dire qu'en eflFet les membres du Sanhédrin allaient le voir* prochainement descendre, en personne, sur les nuées du ciel?.... Pour lui imputer une pareille illusion, il faudrait -avoir d'autres passages bien clairs et bien explicites renfermant la même idée, et jusqu'à présent nous n'en avons pas rencontré un seul qui soutînt la discussion. Sera-ce le premier?
Examinons d'un peu près la scène qui nous est décrite^. Le procès fait à Jésus est un procès en « séduction, » comme le reconnaît un évangéliste^ et comme le raconte le Talmud^. Les deux témoins qu'on apostait en pareil cas se retrouvent dans les deux « faux témoins » de Matthieu ^. Ils déposent d'une parole de Jésus contre le temple, vrai blasphème aux oreilles d'un juif. Cette parole, certifiée conformément aux prescriptions de la loi, suffit pour le faire condamner. Aussi voyons-nous qus Jésus, sentant que toute dé-
^ On sait que Jean n'entre dans aucun détail sur la séance du Sanhédrin chez Caïphe (XVIU, 24 et 28). Ce qu'il raconte de l'interrogatoire d'Annas (49-23) n*a point de parallèle chez les synoptiques , qui ignorent cet épisode. Cependant on y voit, comme chez eux, que Jésus refuse de se justifier.
2Matth.XXVlI,63.
^Yoy. les détails intéressants que M. Renan a empruntés au Talmud touchant cette procédure (Fie de Jésus^ p. 393-394).
^Matth. XXVI , 60 ; Marc XIV, S7 parlent de plusieurs, qui ne s'accordent pas; Luc les supprime.
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fense est inutile, s'enveloppe dans le silence^. Mais la tradition judéo-chrétienne, qui avait renié cette parole du maître et qui pourtant ne pouvait pas le montrer condamné uniquement par suite d'un malentendu ou d'un faux témoignage, la tradition judéo-chrétienne dut attribuer sa sentence de mort à quelque autre blasphème, c'est-à-dire à quelque autre parole qui, exprimant une grande vérité aux yeux de l'Eglise, fût en abomination aux Juifs. Luc, déjà bien loin des événements, racontera que ce fut la déclaration de sa messianité qui décida le Sanhédrin, comme si c'eût été un crime de se dire le Messie. Matthieu et .Marc, mieux informés des croyances juives, ne tombent pas dans cette erreur. Si Jésus répondait simplement: «Je suis le Messie, le Fils de Dieu, au sens judaïque du mot, » ils savent bien qu'il n'y aurait pas de quoi le condamner ; aussi lui font-il ajouter immédiatement un commentaire chrétien de sa messianité*. w Vous me verrez assis à la droite de Dieu et revenir sur les nuages. )> C'est là le blasphème. Jésus affirme être beaucoup plus que le Messie, tel qu'on se le représentait alors ; il a la prétention de descendre bientôt du ciel, comme on raconte que descendra le Très- Haut lorsqu'il viendra juger les vivants et les morts; peu s'en faut qu'il ne se pose en juge suprême.
* D*après les trois synoptiques; voy. pour Jean p. plréc, dote <.
Eh bien, je le demande à tout critique impartial : lequel est le plus prd)able, — que Jésus, qui a opposé un noble silence aux dépositions des témoins, se soit hâté d'ajouter à l'affirmation de sa messianité un commentaire tout à fait inutile, emprunté à des croyances apocalyptiques qui n'apparaissent qu'après lui ; — ou que les chrétiens, ne pouvant comprendre sa condamnation, lui aient prêté la profession de foi qu'ils faisaient eux-mêmes devant les tribunaux juifs lorsqu'on leur demandait raison de leurs croyances?
Car c'est bien en ces termes qu'ils portaient témoignage de leur foi en Jésus-Christ, et c'est bien là ce qui exaspérait les juife. Ainsi, dès les commencements de l'Église, Pierre et les apôtres étant cités devant le Sanhédrin déclarent que « Dieu a élevé Jésus à sa droite. », « ce que leurs juges ayant ouï, ils en étaient furieux et voulaient les faire périr*.» Un peu plus tard Etienne, déjà accusé, prononce un discours dont les vifs reproches irritent la multitude; alors, conmie pour la provoquer par l'aveu complet de sa foi , il s'écrie soudain : a Voici, je vois les cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu. » Et eux, dit le narrateur, poussant de grands cris, se bouchèrent les oreilles, puis se précipitèrent sur lui et le lapidèrent 2. Bien des années après le martyre d'É-
* Actes V, 34 , 33. — « Actes VD, 56 et snhr.
tienne, nous retrouvons la même profession de foi chez les chrétiens et la même colère chez les juifs lorsqu'ils Tentendent. Jacques, le frère du Seigneur, était, quoique chrétien, un strict observateur de la loi mosaïque, si bien que les Pharisiens l'entouraient de leur vénération et l'avaient surnommé le Juste. Mais un jour, il s'écrie devant le peuple que « Jésus, le Fils de l'homme, est assis au ciel à la droite de la Grande- Puissance et qu'il reviendra sur les nuées du ciel *. » Aussitôt ses admirateurs, les Pharisiens, se précipitent sur le Juste, qui a blasphémé, et ils le mettent à mort. —
Des cinq paroles que nous venons d'étudier, il y en a une qui examinée de près s'est trouvée ne rien contenir d'apocalyptique, trois qui étant en contradiction directe et flagrante avec d'autres paroles incontestables ont dû être déclarées inauthentiques, une enfin, la dernière, qui nous a paru invraisemblable à un très-haut degré. Pour les rejeter nous n'avons pas invoqué une seule fois le caractère général de l'enseignement de Jésus, ainsi que nous aurions été peut-être en droit de le faire.
*yoy. le récit d'Hégésippe dans Ensèbe , H. £., H, 23, 43.
JléSUS LE MESSIE.
Parcourons enfin les discours de quelque étendue où Jésus parle de son retour.
Il y en a deux : l'un qui est propre à Luc, quoique Matthieu offre des parallèles pour presque toutes les parties; et l'autre, de beaucoup le plus important, qui se lit chez les trois synoptiques.
Luc XVII, 20-33^. Les pharisiens questionnant Jésus sur l'époque de la venue du royaume de Dieu, il leur fait cette belle et profonde réponse : « Voici il est au milieu de vous. » Il faut l'avouer, cette négation d'un règne messianique qui serait visible, forme une étrange introduction à un discours apocalyptique. Aussi n'y a-t-il aucun lien entre cette parole et les suivantes, et c'est par une combinaison arbitraire que Luc les a rapprochées^. Suivant lui, Jésus explique maintenant à ses disciples que le Fils de l'homme, après avoir été rejeté d'abord par cette génération.
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«Comp. MaUh. XXIV, 23 (Marc Xm, 20i 27; 37-39; 17-18 (Marc Xm, 45-16), 40-41 ; 28. "
2 La seule raison, je crois, qui ait engagé Luc à réunir ces deux morceaux , c'est la répétition des mots : « le voici , le voilà » au Y. 24 et au v. 23.
200 BEUXIÈMB PAHTIB.
apparaîtra aussi subitement qu'un éclair qui traverse le cieL II tn sera de œs jours-là comme du temps de Noé et de Lot : on mangeait et l'on buvait, on achetait et Ton vendait, sans se douter de la catastrophe prochaine. Quand viendra le jour, hâtez-vous de fuir; si vous êtes sur le toit, ne descendez pas dans la maison. Ne faites pas comme la fenmie de Lot! De deux personnes qui se trouveront ensemble, l'une sera prise, enveloppée dans la ruine, l'autre laissée, épargnée. — Oii aura lieu cette catastrophe? lui demande-t-on. — « Là où est le cadavre, dit-il, là aussi s'assemblent les vautours. »
Quoique Luc fasse dire et répéter à Jésus qu'il parle de la venue du Fils de l'homme, tous les traits, sans exception, se rapportent à la ruine de la nation juive. L'expression proverbiale par laquelle se termine le discours le prouve surabondamment : le cadavre c'est bien Israël. Que signifie d'ailleurs le conseil de fuir? Peut-on fuir le Messie? Et comment, lors de son avènement, de deux personnes l'une périra-t-elle et l'autre sera-t-elle épargnée? D'un bout à l'autre il s'agit d'un grand malheur et non de la réalisation du royaume de Dieu. Nous avons ici des conseils de vigilance à propos de la chute prochaine de Jérusalem. Le verset sur les temps de Noé en forme le centre, et la fin, avec la locution proverbiale,
en est la partie la plus authentique. Tous les motâ au contraire cpii essaient de rattacher ce discours à la, venue du Fils de l'homme sont nécessairement des gloses de Tévangéliste, gloses qui ont passé dans le texte et qui en faussent le sens.
J'arrive à la grande prédiction qui remplit Matthieu XXIV et XXV, Marc XIII, Luc XXI; mais le parallélisme ne s'étend que jusqu'à Matthieu XXIV, 36; Marc 32, Luc 33. Étudions d'abord cette première partie du discours, en laissant de côté Luc, dont j'ai déjà signalé les variantes caractéristiques, inspirées par le souvenir de la ruine de Jérusalem*.
Je viens de dire que les trente versets, à peu près, qui sont parallèles chez les trois synoptiques forment la première partie du discours; c'est m'exprimer fort mal : ils constituent le discours tout entier, auquel chaque évangéliste, mais surtout Matthieu, ajoute d'autres paroles se rapportant, en apparence du moins, à l'avènement du Christ.
Un disciple ayant voulu faire admirer au Maître les constructions du temple, Jésus lui a répondu avec dédain que de tout ce magnifique monument il ne restera pas pierre sur pierre. Puis il sort de la ville et ' J
^ Voy. ci-dessus, p. 465-466.
202 BEUXIÈHB PARUE.
se rend au mont des Oliviers, juste en face du sanctuaire dont il vient d^annoncer la ruine. Les disciples (les quatre apôtres favoris, semble-t-il), étonnés et épouvantés de cette prédiction, lui demandent quand arriveront toutes ces choses, — comme leur fait dire Marc avec raison, tandis que d'après Matthieu ils le prient de leur expliquer quels seront les signes de son avén^nent et de la consommation des temps^. Quand sera-ce? lui ont-ils dit.... On s'attend par conséquent à une réponse précise. Mais non; commençant un long discours, il débute par ces mots qui vont bien à la question peu authentique de Matthieu et nullement à celle de Marc : «< Prenez garde que personne ne vous égare; il y aura beaucoup de faux Christs etc. )> C'est une véritable apocalypse où ne manque rien d'essentiel à' ce genre de composition^. Il la termine ainsi : « En vérité, je vous déclare que cette génération ne disparaîtra certainement pas jusqu'à ce que toutes ces choses soient arrivées. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas....» Puis après cette clôture solennelle, nous
< Matthieu suppose donc que les disciples savent à l'avance toat ce que va leur enseigner Jésus, c'est-à-dire que son avènement et la destruction du temple et la fin du siècle présent auront lieu le même Jour.
3 J'ai en vue, par exemple, les courtes apocalypses attribuées à la Sibylle.
JlSSUS LE MESSnS.
lisons : « Quant à ce jour et à cette heure, personnne n'en sait rien, ni les anges, ni le Fils, mais le Père. » N'est-ce point là la réponse directe à ce qu'on lui a demandé: quand sera-ce? Pour la trouver il faut donc passer par-dessus le discours apocalyptique qui la fait attendre, qui contient autre chose, qui la contredit même, car il finit justement par indiquer l'époque de la catastrophe, époque ignorée du Fils lui-même^. En d'autres termes, nous avons ici une grande interpolation qui s'étend du v. 5 de Marc au V. ai (Matth. /i-â5). Le texte primitif se compose de la question des disciples : « quand sera-ce^ ? » et de la simple réponse de Jésus: «Je l'ignore,» réponse ^. suivie de conseils de vigilance : soyez sur vos gardes pour cette raison même que vous ne savez pas l'époque de la catastrophe (Marc, 33-37). Rien de plus simple, de plus naturel, de plus évangélique que ce texte primitif.
Il faut examiner de près le discours interpolé.
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^ Pour faire disparaître la contradiction, il faudrait prendre à la lettre « le Jour et l'heure,» et prétendre que le Fils ignore seulement rinstant précis , mais qu'il sait l'époque générale. Ce serait une pauvre chicane. «Le jour, » c'est le grand jour, c'est l'événement lui-même, c'est l'époque, précise ou non. — Voy. le verset qui termine la parabole des dix Vierges.
^Les mots qui suivent chez Marc 4 : «et quel sera le signe que tout cela va arriver? » ces mots aussi sont probablement inauthentiques.
20& DBCXIÈMB PARTIB.
Rappelons d'abord que toutes les apocalypses divisaient les temps à venir en plusieurs périodes assez distinctes, pour chacune desquelles on avait un terme technique. Ce sont : 1° « les douleurs de l'enfontement^» ou les premières épreuves; 2** « Taffiction^ » ou la persécution sanglante; 3*" « la fin' » ou la catastrophe.
Notre discours présente non-seulement cette division, mais il se sert expressément de ces trois mots techniques. Les «premières douleurs,» consisteront dans des hérésies^, dans des guerres, dans des famines. Puis viendra « l'affliction : » les chrétiens seront persécutés et haïs de tous , principalement de leurs compatriotes, de leurs proches parents^, jusqu'à ce que TÉvangAe soit prêché à toutes les nations. La« fin )> commence: elle a pour signal l'abomination installée dans le lieu saint. Que ceux qui sont en Judée s'enfuient dans les montagnes, car depuis la création il n'y a pas eu de tribulation pareille. Au milieu de l'attente fiévreuse il surgira de faux Christs
* D'après Matthieu, il y aurait alors déjà de faux Christs, ce qui ferait double emploi avec ceux de la fin. Marc parait avoir en vue plutôt des hérésiarques; Texpression qu'il place dans leor bouche: 'Eyco e![Ai, né signifie pas nécessairement: Je suis le Messie. Voy. p. «09, note <.
^ Marc a ici des longueurs.
et de faux prophètes^ : ne vous laissez pas séduire; je vous ai tout prédit. Et en œs jours-là (dit Marc; Matthieu dit: aussitôt 2) les astres tomberont, les cieux s'ébranleront , et le Fils de l'homme viendra sur les nuées. Avec l'aide de ses anges il rassemblera les élus des quatre points de l'horizon. — Tout cela arrivera avant la mort de cette génération.
Nous avons là un abrégé très-complet des vues apocalyptiques répandues chez les judéo-chrétiens du premier siècle, telles que nous les connaissons par le livre de Jean. Ce ne sont pas les vues des Juifs contemporains de Jésus, car le Messie y descend des cieux, comme il le fera plus tard dans le livre d'Esdras. Ce ne sont pas non plus les vues de Paul et de l'Eglise catholique, car le Christ ne viendra point juger les vivants et lesmforts; il viendra « rassembler les élus, » évidemment dans l'intention de fonder avec eux son royaume. Pour que l'inauthenticité de ce morceau fût démontrée, il pourrait suffire de constater qu'il renferme l'eschatologie des judéo-chrétiens, puisqu'on aucun cas (nous l'avons vu) Jésus n'a dû partager leurs opinions.
Mais arrêtons-nous à un trait particulier. La grande
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'Matthieu parle trois fois de séducteurs. Lors des premières douleurs (5), lors des persécutions (11) et tout à la fin (%Z)i
tribulatioD aura pour signe « l'abomination de la désolation » placée là où elle ne doit pas être, dit Marc dans son texte, sans doute, primitif; Matthieu explique ce texte : c'est l'abomination dont parle Daniel, et elle occupera un lieu saint. Comme dans le livre de Daniel^, il s'agit ici d'une idole placée dans le temple, ou en général d'une profanation de celui-ci, ou du moins de la ville sainte. Or, je le demande, Jésus, qui se croyait plus grand que le temple, Jésus, que remplissait d'indignation l'idolâtrie des Juifs pour leur sanctuaire, Jésus, qui vient de dire avec une sorte de joie peu déguisée qu'il n'en restera pierre sur pierre, Jésus qui s'écrie un jour : « Je l'abattrai, » a-t-il bien pu attacher tant d'importance à la profanation de ces pierres et de ce bois? A-t-il pu la désigner par un terme d'horreur ? Puis remarquez combien on aflfecte ici le mystère. Ainsi que dans les autres apocalypses, lorsque vient l'énigme dont la solution sert de clef à tout le livre, on ajoute à cet endroit : « Que le lecteur réfléchisse^ !» — Le lecteur de quoi ? Chez Matthieu on peut penser qu'il s'agit du livre de Daniel, puisqu'il vient d'être cité; mais Marc, d'après les meilleurs manuscrits, n'en a point parlé, et, en vérité, l'emploi du terme «l'abomination de la désolation»
UX,âl7etaUleur8.
'^Comp. Apocal. de Jean XIU, 48.
ne saurait tenir lieu d'une mention précise. Chez lui, du moins, le lecteur qui doit réfléchir ne saurait être le lecteur de Daniel; ce ne peut donc être que le lecteur de ce discours même. Donc ce discours n'a pas été prononcé primitivement , mais écrit. Nous avons sous les yeux une courte apocalypse d'un auteur inconnu, que les synoptiques ont prise pour un discours de Jésus et insérée dans leurs recueils. Qu'ils s'y soient trompés, dominés qu'ils étaient par leur vive attente de l'avènement du Christ, je n'en suis pas surpris; mais je m'étonne que les critiques modernes puissent encore croire que Jésus ait jamais adopté le genre apocalyptique avec ses divisions stéréotypes, avec sa terminologie, avec son style bizarre, avec ses énigmes, le genre apocalyptique qui est la prophétie jetée dans le moule du rabbinisme. Est-il d'ailleurs vraisemblable que Jésus ait raconté à l'avance son retour sans rien dire de lui-même, ou qu'il ait prononcé un long discours sans y mettre une seule parole vivante et neuve^ ? Dans ces trente versets il n'y a pas (sauf les trois mots parfaitement inutiles : « en mon nom, à cause de moi, à cause de mon nom, »
* Du reste, l'auteur a intercalé dans son œuvre un grand nombre de paroles authentiques de Jésus. Ainsi le texte de Matthieu reproduit presque tout le discours de Luc XYII sur la destruction de Jérusalem. Marc en a trois versets et contfent une autre parole, V. 44, empruntée à Matth. X, 49-20.
208 DEUXIÈME PAKTIE.
employés à propos des hérésiarques ou des persécutés*,) il n'y a pas un trait qui nous rappelle que c'est Jésus qui parle. Jésus avait-il donc si peu d'originalité dans l'esprit?
Nous découvrons d'ailleurs sans trop de peine à quelle époque a été composée cette courte apocalypse. L'eschatologie qu'elle enseigne nous place dans le cercle des judéo-chrétiens. Ils sont persécutés, persécutés par leurs compatriotes; prévoyant quelque horrible profanation des lieux saints ils pensent même à quitter la Judée pour s'enfuir dans les montagnes. Tout cela paraît se rapporter à l'époque qui précéda immédiatement la retraite de l'Église de Jérusalem à Pella. Or en ces jours, suivant Eusèbe^, « les principaux de l'Église reçurent par révélation un oracle qui ordonnait d'émigrer. » Cet oracle, c'est très-probablement notre apocalypse elle-même, qui se répandit alors dans l'Église de Jérusalem et qui fut acceptée comme une révélation surnaturelle du Christ glorifié, (rien dans le texte n'indique que celui qui parle est encore sur la terre). Si elle avait existé antérieurement, tout oracle spécial ordonnant de fuir eût été inutile; et d'autre part il est certain qu'elle a été écrite avant le siège de Jérusalem. En effet ce qu'annonce l'auteur
^Marc 6, 9 , 43 et les parall. chez Matthieu* 2iïts^. ecc/., m,6,3.
à partir de rabomination de la désolation ne se retrouve pas dans l'histoire, tandis que tout ce qui précède est exact ^ : c'est qu'ici (jusqu'au v. 14 de Marc) il raconte, et que là il prédit. Il a donc écrit un peu avant Jean, dont la Révélation est de l'an 68 2.
Si nous retranchons le discours apocalyptique, nous retrouvons, je le répète, la suite naturelle du récit. A la question posée par les disciples : « Quand aura lieu la destruction du temple? » Jésus répond : « Nul ne le l'-f
ï- • i 'Ceux qui viennent au nom du Séignear Jésas, disant : c Je le t / ,!]
sais, » et qai en égarent plasieurs , ressemblent beaucoup à Paul, [ ';»
qui disait bien en effet : « Je le suis — je suis apôtre.» Voy. Gai. II et surtout % Cor. XI, par exemple 22 et suiv., les quatre x^ycu. I^il
L'universalisme de Matth. 44 et Marc 40 ne s'oppose nullement à '
cette interprétation. .,.,
'Si Jean a connu cette prédiction, il ne Fa pas attribuée à Je- \t'\
sus, puisqu'il s'en éloigne dans son Apocalypse : il y annonce, XI, 4-2 , 43, que le temple ne sera ni profané ni détruit. Il est vrai qu'il n'a pas dû connaître davantage le mot authentique: « Il ne restera pierre sur pierre » (Marc 2). Or Jean , l'auteur de l'Apocalypse, a fort bien pu être l'apôtre et ignorer cependant le discours que nous venons d'étudier, puisque ce discours ne s'est répandu . à Jérusalem qu'à une époque où le fils de Zébédée avait probablement déjà quitté cette ville. Mais si le mot : « Il ne restera pierre sur pierre » est authentique , comme je le crois , il est difiScile d'admettre que l'auteur de l'Apocalypse soit l'un des quatre apôtres auxquels ce mot a été dit tout spécialement^ Nulle part, d'aUleurs, Jean, l'auteur de l'Apocalypse, ne donne à entendre qu'il est un des Douze; il me semble même qu'il dit assez nette- ,-4
ment le contraire lorsqu'il inscrit les noms des or douze apôtres de \\<^
l'Agneau» sur les douze fondements de la Jérusalem céleste (XXI, 44). Je ne saurais me persuader qu'un apôtre se fût jamais exprimé ainsi.
8ait. » Marc ainsi que Luc y joint quelques paroles fort simples sur la vigilance. Matthieu , au contraire, ajoute plusieurs pages de discours reliés entre eux par des transitions très-feôbles, mais qui tous sont plus ou moins relatifs à l'eschatologie^. Il faut donc les parcourir.
Nous rencontrons d'abord des paroles connues : les Jours de Noé, les Deux hommes dont Tun est pris, l'autre laissé, le<lhef de famille et le larron, l'Intendant qui gouverne en l'absence de son maître^. Nous arrivons ensuite à la parabole des Dix Vierges et à celle des Talents^. Ces admirables tableaux de la responsabilité qui pèse sur la vie humaine ont déjà trouvé place dans notre étude.
Le tout se termine par un morceau entièrement nouveau et fort important*. Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa gloire et que toutes les nations seront rassemblées devant lui, il les séparera... Alors le Roi dira à ceux qui sont à sa droite : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, prenez possession du royaume. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger. » Les justes lui répondront : « Seigneur, quand donc t'avons-nous vu avou: faim ? Et le
•Matth. XXIV, 37-XXY, 46. - ^Matth. XXIV, 37-54. ^MaUh. XXV, 4-43; 44-30; la seconde se trouve aussi chez Luc XIX, 4Î-SI7. - ♦Matth. XXV, 34-46.
Roi leur répliquera : « Ce que vous avez fait à un de ces petits, vous me l'avez fait etc. »
Ce discours, un des plus éloquents et des plus dramatiques des évangiles, soulève plusieurs difficultés.
D'abord je ne saurais y voir une prédiction; le but de Jésus n'est pas très-certainement d'annoncer comment aura lieu le jugement dernier, mais de faire comprendre la nécessité et la beauté de la bienfaisance. C'est une parabole, au sens le plus large de ce mot^, un discours figuré ayant pour cadre les grandes assises du dernier jour.
Puis j'affirme que le juge n'est pas Jésus. En eflTet, si «le Roi» avait vécu réellement à une certaine époque sur la terre, ayant faim et soif, étant étranger et persécuté, c'est en parlant de lui-même et non des pauvres qu'il pourrait dire, par exemple, aux réprouvés: «Vous ne m'avez pas donné à manger, vous ne m'avez pas recueilli, nous ne m'avez pas vêtu. » Tout l'édifice de la parabole s'écroulerait. Dès lors nous devons contester formellement le mot par lequel s'ouvre la parabole: Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa gloire....
Mais si ce n'est pas lui-même que Jésus a en vue,
'Gomme lorsqu'on dit : « la parabole du Mauvais riche.»
qui donc présente-t-il comme juge? Il semble que ce ne puisse être pourtant que le Messie, puisque le juge parle des bénis « de son Père. » D*autre part^ ce serait Tunique parole où Jésus eût distingué entre luimême et le Messie; quoiqu'il n'ait pris le titre messianique que fort tard, il n'a parlé, à aucune époque de son ministère, d'un Fils de Dieu qui ne sœait pas lui. Or, si Jésus n'a pu mettre en scène un autre Fils de Dieu, et qu'il n'ait pu davantage penser à luimême, il faut, de toute nécessité, supposer que c'est Dieu qui est le juge, et, par conséquent, que le texte a subi une altération. Il le faut d'autant plus que dans une parabole comme celle-ci, Jésus a dû emprunter son cadre exclusivement aux opinions populaires de son temps, et que, d'après les résultats de nos recherches, aucun juif, ni alors ni après, n'a fait du Messie le souverain juge.
Remplaçons donc en tête de la parabole « le Fils de l'homme » par l'expression qui le remplace plus loin, «le Roi. » Le Roi c'est Dieu*; mais l'évangéliste y ayant vu le Christ, — cela se conçoit sans peine, — a mis le terme précis au lieu de l'expression vague* La comparaison des synoptiques entre eux montre combien ces procédés leur étaient familiers )
i Matthieu nomme plusieurs fois Dieu : le Roi, le Grand Roi (V^ 36;XVin^23;XXItiî)»
JIÉSUS LE MESSIE.
on en citerait des centaines d'exemples. Plus loin, par le même procédé, il a ajouté au mot « bénis » le complément « de mon Père. »
En rétablissant à ces deux endroits* la leçon que je suppose être primitive, toutes les difficultés s'évanouissent. Jésus parle d'un juge suprême qui n'a pas vécu pauvre sur la terre comme lui, et qui pourtant n'est pas un autre Messie. En même temps, il cesse de s'éloigner de l'eschatologie juive, mais il l'adopte telle qu'elle est , pour y rattacher un admirable enseignement humain.
En résumé, Matthieu est le seul des synoptiques qui attribue le jugement dernier à Jésus, et il le lui attribue avec une certaine insistance. Nous l'avons vu d'abord par l'interprétation de la parabole de l'Ivraie, qui nous a paru inauthentique ^ ; dans un autre passage, il ne reproduit pas seulement une formule liturgique que Marc et Luc ajoutent à un mot de Jésus,
'Au V. 40, (Aou est omis par plusieurs des meilleurs témoins qui conservent là leçon xm âSsX^Sv, passablement compromise elle-même.
sMatth. XIII , 44. Voy. ci-dessus p. 472-473.
mais il la complète par une allusion au jugement^; enfin il introduit la personne du Fils' de l'homme dans la parabole qui vient de nous occuper, ce qui la rend inintelligible. — Nulle part ailleurs nous n'avons rencontré chez les synoptiques l'eschatologie de Paul et de l'Église catholique : inde venturus judicare vivos et mortuas.
Des passages assez peu nombreux (six^) laissent poindre l'eschatologie judéo-chrétienne, celle qui attend un retour glorieux de Jésus pour fonder le vrai royaume messianique ; mais tantôt ce n'est que par un mot incident et inutile au contexte, tantôt dans une parole d'une inauthenticité bien évidente ou du moins bien vraisemblable.
Deux fois, en outre, les évangélistes reproduisent des discours où Jésus paraît s'expliquer sur son avènement prochain. L'un cependant, malgré lesintercalations de l'écrivain, traite de la ruine du peuple juif sans aucune allusion réelle au retour du Messie ; l'autre est une apocalypse écrite à peu près à la même époque que celle de Jean , et interpolée dans un récit qui la contredit.
«Matth. XVI, n. Voy. p. 483, note 2.
«Luc XII , 40 et le paraU ; Marc VIII , 38 et le parall.; Mattb. X, 23; XIX, 28 et le pareil.; XXVI, 29 et les parall., 64 et les ; parall.
JléSUS LE MESSIB. 215
Nous le disons donc sans aucune hésitation : non Jésus n'a pas espéré revenir du ciel pour achever son œuvre. En mourant il l'avait achevée complètement, telle qu'il l'avait conçue. C'était désormais à l'Esprit invisible de donner la croissance au grain déposé dans la terre.