CHAPITRE VI
Sism LB MESSIB D'APBàS LE QUATRIÈIIE ÉYÂNGILE.
Après avoir étudié la messianité de Jésus dans les trois premiers évangiles, il ne nous reste plus qu'à jeter un coup d'œil rapide sur le quatrième,* pour comparer son récit avec celui des synoptiques.
Voici les renseignements que nous y trouvons en réponse à chacune des questions que nous avons traitées.
Quand Jésus s'est-il déclaré le Messie?
Avant même que Jésus ait conmiencé son ministère, le Baptiste le proclame : « le Fils de Dieu » qui ôtera les péchés du monde ^ ; puis, dès le lendemain, André et un autre disciple s'attachent à lui, persuadés qu'ils ont « trouvé le Messie 2 ; » Philippe déclare ensuite que c'est « celui dont Moïse et les prophètes ont
*IeanI,S9-34. -31 42.
JlSSDS LE MESSIE.
parlé* ; » Nathanaël le proolame « le Fils de Dieu, le roi d'Israël ^ ; » quelques mois plus tard, revenant de son premier voyage à Jérusalem, il laisse les habitants de Sichem convaincus qu'il esta le Sauveur du monde, le Christ * ; » la foule galiléenne qu'il vient de nourrir miraculeusement le reconnaît à son tour pour « le prophète qui doit venir 4ans le monde ^;)) à Jérusalem plusieurs disent que c'est « le Christ , » et plusieurs que c'est ce le prophète ^. »
Si l'on admet qu'il soit possible de faire correspondre la chronologie du quatrième évangile avec celle des trois autres, ce dernier témoignage se trouve être un peu postérieur à celui que les synoptiques attribuent à Pierre sur le chemin de Philippe ; il est donc inutile de continuer notre analyse, car à partir de ce . moment il y a nécessairement accord entre les deux récits. Je fais seulement remarquer que, pendant cette seconde période, la note messianique de Jean est plus vibrante que celle des autres évangiles, échos
im
U, 46. « Gelai dont Moïse a écrit dans la loi» ne peut être que le f prophète» prédit Deutér. XVIII, 45. Philippe et plus tard les Galiléens (Yl, 44) identiflent le Prophète avec le Messie; Jean- Baptiste et les envoyés du Sanhédrin (1, 24), aussi bien que les habitants de Jérusalem (Vn, 40), distinguent au contraire les deux personnages.
«I, 60. — 3IV, 42. Le dernier mot est contesté. — ♦ VI, U; voy. la note 4.
' VII, 40 et 44 ; voy. la note 4.
de la tradition. Chez œux-ci Jésus vient, à la vérité, de se déclarer le Messie devant ses disciples, mais il leur défend d'en parler, et rien dans sa conduite extérieure n'indique ses prétentions, sauf peut-être rentrée triomphale à Jérusalem et la parabole des* Vignerons ; aussi le peuple n'est-il point amené à se demander si Jésus est le Messie. Chez Jean, au contraire, la foule s'en préoccupe beaucoup à Jérusalem. On examine le pour et le contre. Ceux qui penchent à croire que Jésus est le Messie font valoir ses miracles * ; les autres objectent qu'on sait l'origine de cet homme , tandis que lors de l'apparition du Messie on ignorera d'où il sort 2; ou bien ils opposent la naissance de Jésus à Nazareth et la naissance du Messie qui doit avoir lieu à Bethléhem^ ; ou bien encore ils rappellent que le Christ doit demeurer éternellement, tandis que celui-ci parle de mourir^.
Jusqu'ici nous n'avons vu que les jugements portés sur Jésus ; il faut aussi l'entendre lui-même. Ses af* firmations de sa dignité divine sont innombrables dans le quatrième évangile et dès la première page , mais généralement elles ne sopt pas revêtues de la forme messianique. Cependant il approuve Nathanaël, qui vient de le proclamer « Fils de Dieu et roi d'Israël ^ ; »
. « VII, 34. — «VII, 27. - 3V1I, 44-41 - «Xïï, 34. <^ « Tu crois , » lai dit-il, I, 54 .
Jésus LB MESSIE.
il dit à la Samaritaine en termes propres : « Le Messie, c'est moi qui le suis, moi qui te parle*. » Il affirme que Moïse «a écrit sur lui 2, » et il ne peut avoir en vue que la prédiction du Deutéronome sur « le prophète. » Il demande à Taveugle (dans ce que nous appelons la seconde période, il est vrai) : « Crois-tu au Fils de Dieu? » et, Taveugle ignorant qui est ce Fils de Dieu, ce Messie, il lui dit: «C'est celui qui te parle ^. » Le seul indice que Jésus se soit tenu sur la réserve à cet égard, se trouve dans l'interpellation des Juifs de Jérusalem: «Jusques à quand tiendras-tu notre âme en suspens? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement^ ! » Ce mot permet de supposer que Jésus n'a jamais dit expressément devant la foule : « C'est moi qui suis le Messie ; » mais il n'en reste pas moins certain que, d'après Jean, il l'avait donné à entendre très-souvent avec une clarté suffisante, si bien qu'à une autre interpellation des Juifs : « Toi qui es-tu? » il a pu répondre : « Celui même dont je vous parle dès le commencement ; ^ » il n'en reste pas moins certain que cette parole qu'il n'a pas dite expressément devant la foule, il l'a dite devant plusieurs personnes dès les premiers temps de son ministère sans jamais leur défendre de la répéter ; il n'en reste pas moins certain
•IV, 86. — »V, 46. - MX, 35-37. — «wapprioCof , x', Si. - UeanVni,S5. . ;
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qu'avant même d'avoir « manifesté sa gloire » par le miracle de Gana, c'est^-dire avant d'avoir inauguré sa carrière divine, il a approuvé le disciple qui le prenait pour le roi d'Israël.
En ceci, le quatrième évangUe contredit bien positivement les trois autres. La conviction qui, d'après eux, semble s'être éclaircie et fixée peu à peu dans l'esprit de Jésus, et dont, en tout cas, il n'a entretenu que ses amis intimes et vers la fin seulem^t , cette conviction de sa messianité se trouve, dans le quatrième évangile, définitivement arrêtée avant les débuts de Jésus, et, s'il ne l'afliche pas ouvertement, il ne la cache cependant à personne. Chez les synoptiques, il y a développement, il y a progrès, il y â peut-4tre des hésitations ; chez Jean tout est complet, achevé, dès le premier instant.
Dans quel sens Jésus s'est-il dit le Messie?
Jean est on ne peut plus explicite sur le caractère spirituel du royaume messianique que. Jésus veut fonder. Parfaitement d'accord à cet égard avec les synoptiques, il met dans la bouche de son maître quelques mots admirables , inconnus à ceuxH:i : « Mon
rQyaume n'est pas de ce monde, » répond ^accusé interpellé par Pilate sur son titre de roi des Juifs K Expliquant à Nicodème comment on entre dans son royaume, il lui dit : « Il faut naître d'en haut, naître de l'Esprit ; » il faut devenir un homme divin 2. Enfin 5, parlant des temps messianiques ^, il dit à la Samaritaine que « l'heure vient et qu'elle est déjà venue où l'on adorera Dieu en esprit et en vérité, car Dieu est esprit. » Cette parole ne fait que concentrer en une formule tout l'enseignement des synoptiques sur le royaume de Dieu, mais cette formule est incomparable de beauté, et les synoptiques ne l'ont pas. — L'œuvre (jue Jésus est venu accomplir dans le monde est donc toute spirituelle. Il veut être pour les hommes le pain de vie^, l'eau qui les désaltère en leur communiquant une vie divine®, la lumière qui éclaire leurs âmes^. Dès le commencement ^, il sait qu'il doit mourir pour eux, comme un bon berger qui donne sa vie pour ses brebis ®, comme le grain de blé qui ne produit point de fruit s'ilreste entier *<^. Sa mission d'ailleurs ne se borne pas aux Juifs: «J'ai encore
* XVm , 36-37. - * in , 3 , 6. — MV, 23-^4.
^Gela résulte de la réponse de la Samaritaine (25). 5VI, 3S etc. - 'IV, U; VU, 37. - 'VIII, it.
'm, 4 4, à moins que ce lîe soit Tévangéliste qui parle , comme cela parait être le cas pour cette fin du discours à Nicodème. •Xj41.-«0XIi^Sl4.
d'autres brebis qui ne sont pas dans cet enclos ; elles entendront ma voix et il y aura un seul troupeau et un seul berger^.»
Des divers titres messianiques que nous avons rencontrés chez eux, il en est un qu'on cherche en vain chez Jean, celui de Fils de David. D'autre part, le titre de roi d'Israël y inconnu aux synoptiques, est donné ici à Jésus par NathanaëP et par la foule qui chante l'hosanna^, sans que lui-même il le prenne jamais, pas plus que chez les synoptiques il ne prend celui de Fils de David.
S'il se dit le Fils de Vhomme^, comme dans les autres évangiles, la signification de ce terme a changé; elle est devenue plus précise, plus tranchée, plus métaphysique. Chez les synoptiques, Jésus s'en servait pour peindre sa faiblesse , son néant d'honmoie mortel, et pour faire d'autant mieux ressortir la haute mission dont Dieu a daigné le charger : « Qu'est-ce que le Fils de l'homme pour que tu t'en souviennes? semblait-il dire à son Père; et pourtant peu s'en faut que tu n'en aies fait un dieu. » Chez Jean , le terme de Fils de l'homme a encore ces deux faces, pour ainsi dire, mais l'image s'est changée en une formule théologique : le Fils de l'homme c'est l'homme en qui le Verbe s'est incarné. On n'en peut douter lorsqu'on
>X, 46. — n, 60. - 3XU, 43. - M , 62; m, 43; YI, »7 etc.
jjSsus le messie.
lit que personne ne connaît les choses célestes « si ce n'est le Fils de l'homme qui est descendu du ciel*, » ou lorsqu'on lit que Dieu a donné à Jésus le pouvoir de juger <( parce qu'il est fils d'homme » (sans article2) : pour juger il faut être dieu, ou peu s'en faut, mais il faut être homme aussi, car les hommes ont le droit d'être jugés par leur pair.
Quant au titre de Fils de Dieu^ les synoptiques nous montrent que Jésus l'évitait (sans doute parce que c'était un des titres juifs du Messie), et qu'il préférait le nom de Fils, sans complément. Le récit de Jean reproduit à peu près le même fait. Jean-Baptiste, Nathanaël, Marthe ^ appellent Jésus le Fils de Dieu, et les deux derniers accompagnent ce terme de synonymes qui en font ressortir clairement la signification judaïque. Lui-même, il est vrai, voulant se faire reconnaître pour le Messie par l'aveugle, il dit: « Le Fils de Dieu, c'est moi^. » Ou bien encore, lorsque les Juifs l'accusent de blasphème parce qu'il s'est écrié : « Mon Père et moi nous sommes un, » et qu'il s'est fait ainsi l'égal de Jéhova, il leur répond habilement, en se retranchant derrière <( leur loi, » qui donne le titre de dieux à de simples mortels : « Celui que Dieu