VIII AVANT-PROPOS
nard; et voici, il a fallu avouer qu'on avait admiré jusque-là une pauvre retouche apocryphe, et, grâce à cette destruction, la figure authentique du Christ de la Cène est apparue dans l'incomparable majesté de sa résignation. Si l'Évangile est la vérité étemelle, la critique historique lui rendra peut-être le même service; elle ne pourra jamais ni l'anéantir ni l'obscurcir.
Mon travail se divise naturellement en deux parties, dont l'une forme une introduction à l'autre. Dans la première, j'esquisserai rapidement la genèse et le développement des croyances messianiques chez les Juifs, en cherchant surtout à constater quels étaient le sens et la portée de ces croyances lors de l'avénement du christianisme. Dans la seconde partie , qui sera beaucoup plus étendue, j'examinerai si Jésus s'est donné pour le Messie tel que l'attendaient ses contemporains.
l'idée messianique gsez les anciens prophètes.
Un peuple persuadé de l'existence d'un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, peut-il se croire l'objet exclusif des soins de la Providence ? Cela paraît impossible au premier abord; le monothéisme implique pour nous l'égalité des enfants d'Adam, et nous ne concevons un dieu national qu'au sein du polythéisme. Cependant si ce peuple est le seul sur le globe qui ëoit arrivé à la connaissance du vrai Dieu , il pourra très-^naturellement se dire la race privilégiée et se sentir dans un rapport tout particulier avec le maître du monde. La grande originalité des Israélites consiste précisément en ceci qu'ils ont cru avec une égale énergie à l'Unité de l'Être divin et à sa prédilection pour leur race : il n'y a d'autre Dieu que Jéhova, et Jéhova a fait une alliance étemelle avec Jacob. La conviction étonnante qu'ont eue certains hommes d'être si bien les élus du Très-Haut qu'il n'aurait pu se passer d'euxj le peuple juif l'a eue, en tant que peuple. Se sachant impérissable, il compte avec certitude, au milieu même des plus grandes angoisses, sur un glo-^
rieux avenir, qui ne saurait lui manquer puisque l'honneur de Dieu est engagé à lui le profcurer.
Les prédictions des prophètes ne sont que le développement de cette ferme croyance. Plus le peuple est opprimé , plu&iç^e triomphe leur paraît prochain ; ce triomphe est à la fois celui d'Israël et celui de Jéhova, à la fois une victoire remportée par les guerriers hébreux sur leurs ennemis et un jugement exercé contre ceux-ci par le Très-Haut. Car l'intervention de Dieu dans les affaires de ce monde apparaît aux Juifs sous la forme d'un jugement.
Le plus ancien des Voyants dont les discours aient été conservés, est Joël^, qui vivait probablement dans les premières années du règne de Joas, le petit-fils d'Athalie, vers le milieu du neuvième siècle avant l'ère chrétienne, très-peu de temps par conséquent après Elisée, dont l'histoire se perd encore dans la légende. Il peint admirablement la grande journée de l'Éternel. Elle sera annoncée par des visions chez les vieillards, par des songes chez les jeunes gens, par des signes aux cieux, par du sang, du feu et des colonnes de fumée; le soleil lui-n>ême se changera en ténèbres et la terre en sang, avant que vienne le jour de Jéhova, le grand et redoutable jour. Tous les peuples enne-
' Chap III et IV. Voy. la traduction et les notes de M. Steeg dans la Retme de théologie^ 3» série, vol. I, p. 449 et suiv.
mis seront rassemblés dans la vallée de Josophat^, et là, dit Jéhova, je leur ferai leur procès à cause de mon peuple et de mon héritage, parce qu'ils ont pillé mon temple et enlevé les fils et les filles de Juda. (Les Philistins avaient naguère envahi Jérusalem et emmené bon nombre d'habitants en captivité.) Accourez, venez, peuples d'alentour! Qu'ils montent à la vallée de Josaphat ! C'est là que je siégerai pour les juger. — Puis le prophète décrit ce jugement ou cette bataille. Venez et foulez, dit-il aux héros de Jéhova, aux guerriers juifs, car le pressoir est plein. Des multitudes, des multitudes dans la vallée du Jugement! Le soleil et la lune s'obscurcissent, et les étoiles perdent leur éclat. De Sion, Jéhova rugit : les cieux et la terre en tremblent. Mais Jéhova est un asile pour son peuple, un abri pour les fils d'Israël. — La bataille étant gagnée, le jugement de Dieu étant prononcé, le Voyant en décrit les conséquences bienheureuses. Les captifs juifs reviendront dans leui* patrie, tandis que les fils et les filles des Philistins tombés entre les mains de Juda seront vendus aux Arabes les plus éloignés. L'Egypte deviendra une so-
' Les Juifs avaient remporté, sôus Josaphat, une grande victoire dans une vallée qui prit peut-être ce nom {% Ghron. XX). D'ailleurs la vallée de Josaphat peut bien n'être qu'un symbole , car ce nom signifie c Jéhova juge ».
Ikude et TÉdomie un désert. Mais Juda subsistera toujours et Jéhova résidera dans Sion. Il arrivera en ces temps-là que les montagnes dégoutteront de vin doux, que les collines ruisselleront de lait, que des eaux couleront dans toutes les plaines de Juda, qu'une source jaillira de la maison de Dieu, pour arroser les vallées alentour.
Ainsi, après la désolation actuelle, une lutte terrible de Jéhova et de son peuple contre Tennemi; puis, une époque de puissance et de félicité pour les Israélites. Nous avons là les traits essentiels de toutes les prédictions des prophètes touchant l'avenir de leur nation. Aucun des successeurs de Joël ne peindra en termes plus saisissants la grande journée de Jéhova. Mais ils pourront s'arrêter davantage aux tristesses du temps présent, qui doivent croître encore par suite des péchés du peuple : « Parce que vous abhorrez la justice, ô chefs de la maison de Jacob, s'écriera par exemple Michée^, Sion sera un champ qu'on laboure et la montagne du Temple une cime boisée. » Ils ajoutent surtout bien des coups de pinceau au tableau de la félicité à venir. Ainsi, ils se laissent aller à de gracieuses et poétiques descriptions de la paix
' Michée III, i%. Je ne cite pas toutes les paroles des prophètes qui se rapportent à mon sujet; mais je m'en tiens à quelques passages classiques.
qui régnera alors sur la terre : le loup gttera avec l'agneau, la génisse et Tours brouteront ensemble ayant un jeune garçon pour conducteur, et le petit enfant jouera près de la vipère et mettra sa main dans le trou du basilic*. Ou bien ils promettent que les larmes et les pleurs cesseront et que désormais aucun enfant ne nattra plus pour mourir aussitôt après, mais que le centenaire passera pour jeune^. Ou bien encore ils vont jusqu'à supposer que la nature tout entière sera rajeunie : il y aura de nouveaux cieux et une terre nouvelle*. Ce qui est bien plus important que ces descriptions où se complaît l'imagination des prophètes, c'est la transformation qu'ils prévoient pour la famille de Jacob. Non-seulement elle retrouvera tous les enfants qu'elle a perdus, car les déportés reviendront dans leurs foyers*, et les dix tribus se réconcilieront avec Jérusalem pour ne former qu'un peuple et qu'un royaume^; mais en outre, le* pécheurs qui font partie de la nation ayant été exterminés^, elle ne tombera plus dans l'idolâtrie; elle sera la fiancée fidèle de Jéhova^. Elle sera purifiée de toute souillure et s'adonnera à la justice. Jérémie,
•Isaïe XI, 6 et suiv. — Uhid,, LXV, ÎC— '/Wtf., 47.
^Zacharie X, 6-44. II faudrait citer presque tout le Deutéro- Isaîe et une infinité de pages chez les autres prophètes.
•Isaïe XI, 13; Jérémie L, 49-80; Ézéchiel XXXVII, %%-%Z. - *Ânios IX, 40, — 'Osée II, %h et suiv.
dans un des plus beaux passages de l'Ancien Testament, nous montre combien cette transformation sera profonde. « Je mettrai ma loi au dedans des cœurs, dit Jéhova, et personne n'aura plus à enseigner son prochain, en lui disant : apprenez à connaître l'Éternel ! car tous ils me connaîtront^. » Sous une image matérielle , un autre prophète exprime le même espoir : « Ce ne sera plus le soleil qui t'éclairera, dit-il au peuple juif, mais Jéhova te sera une lumière éternelle^. «Quant aux peuples étrangers, les prophètes les montrent ou bien châtiés sévèrement parce qu'ils ont opprimé la nation sainte, ou bien épargnés parce qu'ils consentent à la servir : en d'autres termes nonseulement les Juifs feront respecter leur indépendance, mais ils fonderont un vaste empire, et cet empire sera, cela va sans dire, à la fois politique et religieux. Les vaincus paieront tribut aux Juifs et monteront à Jérusalem pour rendre hommage à Jéhova, tandis que les nations qui refuseront de servir, périront^. Un antique prophète, dont les discours ont été réunis à ceux de Zacharie, donne à cet égard l'expression la plus précise aux sentiments des Juifs : « Voici la plaie qu'infligera Jéhova à tous les peuples qui auront marché contre Jérusalem : il fera tomber
• Jérémie XXXI, 3i et sui?.; comp. Ézéch. XXXVI , 25 et suiv.-- 'Isaïe LX, 19. — * Isaïe LX, 10 et suiv.
en pourriture la chair de chacun, pendant qu'il est debout sur ses pieds, et leurs yeux tomberont en pourriture dans leurs cavités, etc.... Et tous ceux qui survivront monteront chaque année pour célébrer la fête des Tabernacles. Et si des familles de la terre il en est qui ne montent pas à Jérusalem, pour adorer le Roi, l'Étemel des armées, sur elles la. pluie ne tombera point .^» Un autre prophète, plus ancien peut-être encore, dont les paroles se trouvent reproduites par Michée^, envisage toutefois la conversion des païens à un point de vue beaucoup plus élevé : « Des peuples nombreux viendront et diront : allons , montons à la montagne de l'Étemel et à la maison du Dieu de Jacob, et qu'il nous instmise dans ses voies ! »
Si les Israélites, pleins de foi dans la protection spéciale du Très-Haut, osent compter sur l'avenir pour la réalisation de leurs desseins les plus audacieux, ils ont aussi dans le passé, comme tout autre
'ZacharieXIV, 42-19. Les écrits do Zacharie ne remplissent que les huit premiers chapitres du livre qui porte son nom ; les chap. IX-XI et XU-XIV renferment les prédictions de deux prophètes inconnus, bien plus anciens que lui.
* Michée IV, 4 et suiv., ainsi qu'Isaïe U, 2 et suiv , paraît citer en effet un antique oracle dont nous ignorons l'auteur. Comp. Sophonie IH, 9-40.
iO PREMIÈRE PARTIE.
peuple, un siècle classique dont les splendeurs évanouies excitent leurs regrets. Cette époque glorieuse c'est le règne de David. David avait étendu les fix)ntières de son empire jusqu'à l'Euphrate et jusqu'à la mer Rouge; il avait donné à ses compatriotes la paix et la gloire; il avait préparé la construction du grand sanctuaire national; il avait été enfin le plus inspiré des poètes religieux, le roi-prophète. Plus les temps qui suivirent son règne furent une époque de décadence continuelle et progressive, plus son souvenir grandit dans la mémoire des Juifs : c'était leur Charlemagne, le type du roi selon le cœur de Dieu, le grand prince théocratique. Leurs regrets se fondirent avec leurs espérances, et les jours heureux qu'ils attendaient dans l'avenir leur apparurent comme un retour du passé.
Joël n'emprunte aucun trait au règne de David pour peindre les temps à venir; mais Amos, qui lui est postérieur d'une soixantaine d'années, promet déjà que Jéhova réparera les ruines de la hutte déchue de David et l'édifiera comme aux jours d'autrefois, afin que les Israélites soumettent de nouveau tous les peuples qui leur furent jadis tributaires^.
C'est du reste un peu plus tard, vers le milieu du
MmosIX, 44 et suiv.
huitième siècle avant Jésus-Christ, au moment où s'accompUssait la ruine de Samarie et où commençait l'irrémédiable décadence de Jérusalem, c'est en présence des concpiêtes des Assyriens, puis des Chaldéens, que les prophètes rattachèrent tout spécialement leurs espérances d'un âge d'or à la venue de quelque grand descendant de David. Le royaume de l'avenir eut maintenant un roi, un u oint », car tel est le sens du mot Messie ou Mashiakhy et, quoique, par un singulier hasard, ce mot, qui s'employait pour dé-< signer tout prince juif ^, ne se trouve précisément appliqué nulle part dans l'Ancien Testament au futur restaurateur de la théocratie, l'idée du Messie existe dès maintenant. Isaïe et Michée (vers 720), puis les deux témoins des derniers jours du royaume de Jérusalem, Jérémie et Ézéchiel (vers 600), sont les principaux prophètes du Fils de David, qu'ils associent à leurs descriptions de l'avenir^. Ce sont les prophètes royalistes, pour ainsi dire, tandis que leurs successeurs qui vivaient pendant ou après le grand exil de Babylone, Sophonie, l'auteur inconnu de
< «L'oint de Jéhova.» Voy. par exemple 4 Samuel XYI, 6; XXIV, 7 etc.; Psaume H, 2; XVIII, 51 ; XX, 7. Cyrus, le bienfaiteur d'Israël, est appelé également un Mashiakh, Isaïe XLV, 4.
* Voy. surtout Michée V, 1-4; Isaïe IX, 6-6; XI, i -6; Jérémie XXXm, 5-6; XXXIÏI, 16-47; Ézéch. XXXIV, 23-24; XXXVII, 24-25.
Deutéro-Isaïe^, Aggée, Malachie ne parlent jamais d'un desœndant de David, ni d'un chef visible de la future théocratie: il semble que l'exil ait considérablement diminué l'attachement à la dynastie nationale, qui avait été en définitive une famille des moins distinguées par les talents et les vertus.
« Je serai votre Dieu, s'écrie Jéhova chez Ézéchiel, et mon serviteur David sera votre roi éternellement. » David désigne sans doute ici la dynastie en général, comme dans cette promesse de Jérémie : » Il ne manquera jamais à David un homme assis sur le trône d'IsraëP. » Ailleurs il s'agit, au contraire, d'un seul roi, d'un seul rejeton de David, si bien que Zacharie désigne tout simplement le Messie sous le nom de Rejeton*. C'est de Bethléhem (village de David) que sortira celui qui sera le Seigneur en Israël, et dont l'origine remontera par conséquent à la plus haute antiquité. On nous parle de sa naissance, et Isaïe s'écrie même un jour : « Il nous est né ! » soit par une anticipation prophétique, soit qu'il pensât le reconnaître parmi les jeunes princes de son temps. Ce
' On sait que les chap. XL-LYl da livre d'Isaïe sont Tœuvre d'.un grand prophète inconnu,— il ne se nomme nulle part, — qui vivait à Babylone pendant la captivité. Il est reçu de le désigner sous le nom de Deutéro-Isaîe.
' Comp. Psaume LXXXIX, 4-5 , 30-38.
' Zemdkh^ Zacharie lU , 8 ; YI, 42.
roi de l'avenir on nous le montre jugeant avec justice les faibles et les opprimés, donnant du souffle de ses lèvres la mort à l'impie, et faisant régner partout la paix. Un des plus anciens prophètes, qui ne le connaît pas encore, il est vrai, sous le nom de Fils de David, le peint victorieux et pourtant plein de douceur, si bien qu'il prend pour monture un âne et que désormais on n'a plus besoin de chars ni de chevaux de guerre*. L'esprit de Jéhova reposera sur lui, l'esprit de conseil et de force, de sagesse et de crainte de l'Étemel. On lui donne pour nom : merveille dans le conseil, dieu fort, c'est-à-dire héros puissant, père du butin^, prince de la paix.
En ramenant à quelques idées précises les traits messianiques épars chez les prophètes de l'Ancien Testament, nous trouvons qu'ils attendent : 1° la continuation et même l'accroissement des maux actuels pendant un temps indéterminé, mais sans doute assez court; 2° un jugement de Dieu, c'est-à-dire un
• Zacharie IX, 9-40. Voy. p, 9, la note \,
* Isaïe IX, 5. Yoy. le Commentaire de Knobel. On traduit ordinairement « père éternel » ou « père de réternité » ; l'une de ces expressions ne donne point de sens, l'autre ne répond nullement au texte hébreu. Le mot ny, qui signifie sans doute « éternité » , signifie aussi « butin », et cette seconde signification est la seule qu'il puisse avoir dans notre passage. « Le père du butin » c'est le guerrier conquérant qui pille l'ennemi.
grand combat dans lequel Jéhova donnera la victoire à son peuple sur les oj^resseurs; S** une époque de paix et de gloire sous le règne d'un second David, époque pendant laquelle Israël, purifié par l'épreuve, observera de tout son cœur les commandements divins et vivra dans une paix profonde; les nations étrangères le redouteront « d'une mer à l'autre, » lui paieront tribut et peut-être se convertiront au culte du seul vrai Dieu. — Malgré les peintures poétiques de la terrible journée du jugement et des délices de l'avenir, il n'y a rien là qui dépasse le cours régulier des choses.
Si nous demandons combien doivent durer ces temps de félicité, la réponse ne laisse pas d'être difficile. Il est probable que les plus anciens prophètes ne se les représentent pas comme une période unique, mais coihme une série d'années heureuses, suivies d'autres années d'épreuve, qui, à leur tour, feront place à des temps meilleurs. Ils prédisent l'avenir politique et religieux du peuple, ils n'écrivent pas un traité dogmatique sur la fin du mondci Plus tard, on pensa que le royaume de David devait durer «éternellement, )) expression qui, chez les Hébreux, n'a pas lé sens métaphysique que nous y attachons; Elle signifie seulement que les prophètes n'en prévoient pas la fin. Mais assurément le héros qu'ils attendent ne
doit pas vivre en toute éternité : il est pour eux un second David, un second fondateur de la dynastie, et il aura des successeurs sans nombre. Quoique Jérémie et un psalmiste expriment seuls cette idée en termes formels^, elle paraît exister à 1 état latent chez les autres prophètes. Le Messie n'est que le premier des rois messianiques. Remarquons, d'ailleurs, que jamais il ne prend part à la grande journée du jugement ou du combat. C'est Jéhova qui y préside, et le Messie n'apparaît qu'après la victoire, pour régner sur le peuple restauré. Si alors il est dit qu'il «juge» avec justice, ce mot est synonyme de gouverner.
Il nous reste à signaler un dernier trait , particulier au plus récent des prophètes de l'Ancien Testament, mais qui acquerra plus tard une très-grande importance. Malachie enseigne qu'avant le jour du jugement , jour grand et redoutable, Jéhova enverra le prophète Élie auprès de son peuple, pour le purifier au creuset comme on purifie l'argent ; <( car il est pareil au feu du fondeur 2. » Élie ne sera pas le précurseur du
< Jérémie XXXIU, 47 ; Psaume LXXXIX, 5, 30 et siiiv.
^ Malachie III , 23 et 24. Le « messager » dont il est question aux V. i et suiv. me paraît être également Ëlie et non un ange. Peut-être faut-il lire avec Hitzig ; nn'sri "^^jt^D, « le messager dé la purification », et non nnsr} ^iàù, «Fange de l'alliance.»
Messie, dont Malachie ne parle point, — pas plus que les autres prophètes de cette époque, — et qui n'apparaîtrait en tout cas qu'après Jéhova; mais il est le précurseur de Jéhova, qui va venir pour le grand jugement. Ce grand jugement étant dirigé contre les nations idolâtres et contre les Israélites qui leur ressemblent, il faut auparavant un autre jugement, une purification, pour le reste des Israélites qui sont bien souillés, malgré leur fidélité au culte de l'Étemel. Nous n'avons pas à examiner pourquoi Malachie charge de ce rôle purificateur précisément le bouillant Élie, le faisant redescendre du ciel, où Dieu l'avait jadis enlevé tout vivant ; il nous suffit de constater le premier élément fantastique qui se soit joint à des espérances jusque-là si simples, si naturelles.
l'idée messianique au SIECLE DES MACCHABÉES.
De Malachie, qui semble avoir vécu du temps de Néhémie (vers 430 avant Jésus-Christ) et qui clôt la liste des prophètes, il y a jusqu'au livre de Daniel deux siècles et demi pendant lesquels nous n'avons
LES CilOYAlVCES MESSIANIQUES DES JUIFS. 17
aucun renseignement sur le développement de l'idée messianique.
Rappelons ici qu'il faut distinguer dans l'histoire du prophétisme hébreu trois périodes successives : celle des grands prophètes tels que Samuel, Nathan, Élie, Elisée, qui n'ont point écrit et qui furent des hommes d'action, des tribuns du peuple; puis la période des prophètes prédicateurs et auteurs, qui va de Joël à Malachie et dont nous venons de nous occuper; enfin la période des écrivains anonymes ou plutôt pseudonymes, qui racontent l'avenir dans des visions attribuées à des hommes vénérés, morts depuis longtemps. Les premiers prophètes sont contemporains de l'époque brillante d'Israël, avant et après David et Salomon; ceux de la deuxième période ont vu la lente décadence et la chute complète de la monarchie; les derniers enfin assistent à la grande lutte qu'entreprirent les débris du peuple juif pour défendre son culte contre les rois de Syrie , successeurs d'Alexandre. On désigne les écrits, remplis de visions, de ces derniers prophètes sous le nom d'apocalypses, et la plus ancienne d'entre elles, la seule qui figure dans le canon hébreu, est le livre de Daniel. Ce livre de Daniel, il est bon de le remarquer, n'y est pas rangé, du reste, parmi les prophètes, avec Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel et ceux qu'on appelle les douze
petits prophètes, mais parmi les K'toubim ou Hagiographes : c'est le troisième recueil du canon hébreu, le plus récent, d'un caractère très-mélangé et qui comprend en outre les Psaumes, Job, Esther, le Cantique etc. Ceci déjà est un indice que l'apocalypse de Daniel est d'une origine peu ancienne et qu'elle n'a pas pour auteur le prophète contemporain de l'exil dont elle emprunte le nom. D'ailleurs (tous les critiques un peu indépendants le reconnaissent) les visions dont elle se compose n'ont de sens que si elles datent de l'époque où Antiochus Épiphane persécutait les Juifs, à la tête desquels se trouvaient les Macchabées, vers l'an 167 avant l'ère chrétienne. C'est là une des découvertes les plus certaines de la science moderne.
Trois des visions de Daniel se rapportent à notre sujet.
Un jour, Nébucadnézar voit une statue à la tête d'or, à la poitrine d'argent, au ventre d'airain, aux jambes et aux pieds en partie de fer, en partie d'argile; et une pierre, venant à tomber sans qu'on aperçoive la main qui la détache, fracasse soudain la statue. Cette vision , dit Daniel à Nébucadnézar, représente quatre empires successifs, dont le dernier (l'empire grec) sera divisé, « en partie fort, en partie fragile. )> Mais le Dieu du ciel le pulvérisera et II
LES CaOYANGES MESSIANIQUES DES JUIFS. 19
élèvera un empire éternellement indestructible et dont la souveraineté ne sera dévolue à aucun autre peuple*.
Plus tard Daniel a lui-même une grande vision nocturne. Il voit sortir de la mer, d'abord, un lion avec des ailes d'aigle, — c'est l'empire chaldéen, décrit, semble- 1- il, sous les emblèmes de l'Assyrie; puis un ours, — c'est l'empire des Mèdes; ensuite une panthère, — c'est l'empire perse; enfin un animal terrible qui a des dents de fer et des griffes d'airain, — c'est l'empire grec, depuis Alexandre jusqu'à Antiochus Épiphane. Alors apparaît l'Ancien des jours assis sur un trône de feu qu'entourent les armées célestes, et dès qu'il a ouvert les livres, le quatrième animal est tué. « Et voici avec les nuées du ciel arrivait comme un fils d'homme {k'bar aenash)^ et il parvint jusqu'à l'Ancien des jours et on le fit approcher de celui-ci. Et à lui fut donné l'empire, l'honneur et la royauté, afin que tous les peuples le servent; son empire est un empire éternel^. » D'après la plupart des exégètes, ce personnage semblable à un fils d'homme doit être le Messie. Pourquoi donc? La symétrie de la vision exige nécessairement que ce soit un empire, celui' des Juifs, qui doit remplacer
'Daniel II , 44. — -Ibid,, VU, 43 et 44.
les quatre autres, s'étendre sur tous les peuples et n'avoir pas de fin. Le prophète lui donne pour symbole, avec un tact exquis, non plus un animal, mais la noble figure humaine, qu'ailleurs il attribue à Gabriel et à un autre ange, comme seule digne de ces êtres surnaturels*. Cet homme-symbole, d'ailleurs, ne descend point du ciel; il y monte au contraire sur les nuées pour être présenté à l'Ancien des jours, comme le dit formellement le prophète. Quant au jugement, avec le tribunal qui prend séance, avec les livres qui sont ouverts, ce n'est pas ce que le dogme chrétien appelle le jugement dernier, mais le jugement de Dieu contre Antiochus Épiphane, l'intervention de Jéhova en faveur de son peuple. Le prophète a donné lui-même l'explication de sa vision en termes qui ne laissent aucune place au doute. Après avoir dit qui sont les quatre animaux et quel sort attend le dernier, il continue : <( La royauté et la domination et la puissance de tous les empires qui sont sous le ciel entier seront donnés au peuple des saints du Très-Haut )> (les Juifs) 2. Il n'a pas un mot sur le Messie ni en général sur le chef de ce peuple des saints. — Cette
' Daniel, Vlli, 16; X, 5, 16, 18; XII, 6, 7. Comp. Apocai. de Jeart XIV, 14. Voy. aussi Hénoch LXXXVII, 2, où il est dit des quatre apges (Raphaël, Gabriel etc., d'après X) qu'ils étaient semblables à des « hommes blancs » etc.
«Daniel, VU, 27.
vision est donc tout à fait parallèle à celle de la statue, et nous y voyons reproduites les espérances des prophètes les plus récents, des prophètes purement théocratiques et non royalistes. Du temps des héros Macchabées on ne pensait guère à la maison de David.
Dans une autre vision, encore plus importante que la précédente, un ange dévoile l'avenir à Daniel^. Il peint longuement les forfaits d'Antiochus Épiphane', qui profane le sanctuaire de Jéhova , y abolit le sacrifice perpétuel et y place la statue de Jupiter Olympien. C'est un temps d'angoisse tel qu'il n'y en a jamais eu, un temps d'épuration et de triage pour le peuple élu2. Mais Michel, l'ange d'Israël, se lèvera et tous les Juifs seront délivrés dont les noms sont inscrits dans le livre de la vie. Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre, se réveilleront, les uns pour une vie éternelle, les autres pour un opprobre sans fin. Les sages brilleront de l'éclat du firmament et ceux qui auront conduit le peuple à la justice resplendiroilt comme les étoiles, d'éternité en éternité*. — Ces derniers mots prouvent que l'auteur de Daniel se représente l'époque messianique comme une aristocratie plutôt que comme une monarchie, ou, s'il donne un chef au peuple élu, c'est l'ange
' Daniel, chap. X-Xlï. - * XII, 4 ; comp. XI, 35. - 'XII, 2, 3.
Michel et non un fils de David. Remarquons en outre que, cette fois, la grande crise sera sans doute un combat, mais aussi un vrai jugement. Au sein même d'Israël il s'opérera une séparation des bons et des mauvais. Et ce jugement ne portera pas» sur les vivants seulement : beaucoup ressusciteront pour être récompensés ou pour être punis. C'est la première fois qu'un écrivain hébreu professe cette croyance. Isaïe exprime bien le désir que les Israélites qui viennent de périr, se relèvent*, et Ézéchiel compare magnifiquement la restauration du peuple aux ossements d'un cimetière qui s'assemblent et reprennent vie2. Mais jamais encore on n'avait annoncé une résurrection des morts au sens propre. En l'affirmant, l'auteur de Daniel donne à ses prédictions quelque chose de mystérieux, qui semble placer l'empire des Juifs dans un lointain chimérique. Il n'en est rien toutefois; car, chose étrange, c'est au moment où la croyance messianique semble renoncer ainsi au monde réel, qu'elle aspire, au contraire, à une réalisation immédiate. Si Daniel est le premier qui attende une résurrection des morts lors de l'avènement des temps nouveaux, il est aussi le premier qui assigne à cet avènement une date précise et très-
Msaïe XXVI, 19. - 'Ézéch. XXXVII,
LES CaOYANGES MESSIANIQUES DES JUIFS. 23
prochaine. « A partir de l'abolition du sacrifice (par Antiochus) il y aura 1290 jours. Heureux celui qui persévère et atteint 1335 jours. » En d'autres termes, les temps d'angoisse et d'oppression, qui ont déjà commeneé lorsque le Voyant écrit son livre, dureront trois ans et demi (presque l'équivalent du premier de ces nombres); puis une lutte de 45 jours amènera le triomphe de Jéhova^.
La littérature apocryphe, dont le livre de Daniel est un des exemples les plus remarquables, n'est point particulière aux Juifs. Vers cette époque il existait à cet égard une véritable émulation entre eux et les Grecs. Si les Juifs composaient des livres sous le nom de Daniel, ou de Salomon, ou, comme nous le verrons, d'Hénoch et d'Esdras, les philosophes grecs plaçaient leurs élucubrations, quelquefois profondes, souvent extravagantes, sous le patronage d'Hermès, d'Orphée, de Pythagore, ou des Sibylles. Nous possédons jusqu'à douze livres qui font parler ces prophétesses mythologiques. Mais ils n'ont pas tous des païens pour auteurs; plusieurs fois c'est sous la dictée d'un chrétien qu'écrit la Sibylle, et alors elle prédit en termes exprès la venue de Jésus de Naza-
Daniel XJI, 11-12; corap. Vïî, 25; VIIF, 13-14; ÏX, 27; XH, 7.
reth; une fois aussi un juif a profité de ce cadre commode pour exposer les doctrines mosaïques devant le monde grec^ qui accueillait avec une foi naïve ces prétendues révélations de ses prophétesses. C'était, paraît-il, un juif d'Alexandrie, vivant un peu après l'époque où un juif palestinien avait composé le livre de Daniel. Son poëme, avec quelques interpolations et additions, remplit le livre III des Oracles sibyllins^.
Nous en détachons les prédictions messianiques (vers 632-807). Après avoir peint les troubles qui datent du règne d'Antiochus Épiphane (vers 611), la Sibylle prédit des temps plus horribles encore, des guerres et des famines. Puis Dieu enverra de l'Orient un roi qui, mettant à mort les infidèles et obéissant aux commandements du Grand Dieu, donnera la paix à la terre (vers 652), et sous son règne le peuple juif sera vêtu de pourpre et paré d'or et d'argent. Les rois païens cependant viennent assiéger Jérusalem. Mais des épées flamboyantes tombent du ciel sur eux. Dieu dans son courroux fait trembler la terre et les extermine par la guerre, l'épée, le feu et l'eau. Désormais les fils de Dieu, .protégés contre
' Oracula sibyllina , éd. Friedlieb , Leipzig 4852. — -Voy. l'article de M. Reuss dans la Revue de tliéologie, ^^ série, vol. VU, p. 193 et suiv., surtout p. 211-223.
tout malheur, habiteront autour du temple; la nature elle-même prendra part aux bénédictions divines, et les nations monteront vers Sion pour adorer Dieu^, qui donnera au genre humain une seule législation» La paix régnera sur la terre, car tout roi sera ami des autres rois; ils seront les justes juges des hommes et les prophètes du Grand Dieu» — Cette description diffère de celle de l'Ancien Testament en deux points : la Sibylle annonce qu'avant le grand jugement ou combat il y aura déjà une période de félicité sous un prince venu de l'Orient, et que durant l'époque finale chaque peuple aura son roi. Ce prince venu de l'Orient serait-ce donc le Messie ? Le livre d'Hénoch, auquel je passe maintenant, nous fournira la réponse à cette question^.
' Une main chrétienne intercale ici, à propos de rien, le vers 775 :
^ uibv Yip xaXéoucyi ppoTol ^u^fakoio 6eoïo.
Remarquons qu'à la fin de la première de ses prédictions , la Sibylle parle d'un roi qui, envoyé du ciel (oôpofv(J6ev), jugera les hommes par le fer et le feu (286). On pourrait croire quMl s'agit du Messie ; mais ce qui suit ramène la pensée à Cyrus.
' Je ne m'arrête pas au fragment 46-92, œuvre d'un contemporain des trois hommes qui déchirent Rome (le deuxième triumvirat) et de la veuve (Cléopatre) qui jette dans la mer de l'or et de l'argent. Le c roi immortel » dont le règne sera bientôt manifesté aux hommes, le « Seigneur saint qui gouverne les contrées de la terre en éternité » (47-50), n'est pas, sans doute, le Messie, mais Dieu lui-même > le vrai roi des temps messianiques. Comp. en effet 56 et 616.
Cette apocalypse qui n'existe plus que dans une très-mauvaise version éthiopienne*, mais qui a joui chez les juifs et surtout chez les chrétiens du premier siècle de TËglise d'une immense autorité, au point qu'elle est citée dans le Nouveau Testament^, cette apocalypse place dans la bouche de Tantique patriarche Hénoch un enseignement très-complet et trèsdiffus touchant l'ensemble de l'univers. C'est à la fois un cours de physique naturelle et surnaturelle et un cours d'histoire comprenant les destinées passées et à venir des anges et des hommes. Ce cours, du reste, est brusquemment interrompu à plusieurs reprises par des fragments interpolés, quelquefois fort considérables. Le livre primitif paraît avoir été écrit sous Jean Hyrcan, le troisième grand prince de la famille des Macchabées, environ liO ans avant l'ère chrétienne.
Dans une vision, qui embrasse toute l'histoire de l'humanité, Hénoch voit un troupeau de brebis (le peuple juif) gouverné successivement par soixante-dix pasteurs. Ces soixante-dix pasteurs (c'est-à-dire les rois païens qui furent les suzerains des juifs à partir de l'exil) maltraitent le troupeau, surtout les douze
'M. DillmannTa traduite en allemand: Da$ Buch Hénoch iibersetzt und erklàrt^ Leipzig 1853.
^Épitre de Jude, 14 et suiv.: «Hénoch a prophétisé en ces termes... » Suit une citation de l'apocalypse d'Hénoch, que l'auteur de répître prend pour un livre authentique. *
derniers d'entre eux (les successeurs d'Alexandre en Syrie), Les brebis sont aveuglées ou dévorées par des corbeaux et d'autres oiseaux de proie. Mais des agneaux pleins de courage naissent de ces brebis (les Macchabées et leurs partisans, qui se nommaient euxmêmes les Dévots ou Chasid) , et ils combattent les corbeaux. L'un de ces «jeunes, » qui a une grande corne, se distingue particulièrement et se fait reconnaître par les agneaux : tout indique qu'il s'agit de lean Hyrcan. Mais les oiseaux de proie fondent sur lui pour lui briser la corne. Il appelle au secours. En réponse à ses supplications, l'ange qui a noté dans un livre tous les crimes des soixante-dix pasteurs, l'ouvre devant le Seigneur des brebis (Dieu). Celui-ci apparaît avec le sceptre de la colère, et les oiseaux qui attaquaient le «jeune» et ses brebis blanches, sont engloutis par la terre. Un glaive est donné aux brebis pour faire une guerre victorieuse à tous les animaux (toutes les nations alentour). Puis le Seigneur des brebis s'assied sur un trône, en Palestine, et fait ouvrir les livres. Les étoiles, c'est-à-dire les anges déchus sont d'abord jugés, puis les soixante-dix pasteurs, puis celles d'entre les brebis qui ont fait cause commune avec les ennemis d'Israël : on les précipite les uns et les autres dans le feu souterrain. Le Seigneur des brebis
apporte alors du ciel un temple nouveau. Toutes les brebis restées en vie et qui maintenant deviennent blanches et pures, bonnes et voyantes, entrent dans le temple; les dispersés et les morts les rejoignent. Hénoch lui-même, conduit par trois anges et par le « jeune » (Jean Hyrcan), va s'asseoir au milieu d'elles*. Les bêtes des champs et les oiseaux du ciel (les peuples païens) qui n'ont pas péri, les servent et se rassemblent également dans le temple. Aussi le Seigneur des brebis est-il plein de joie. Il fait déposer et sceller dans sa maison le glaive qui avait été donné aux brebis. Alors seulement naît le Messie, qui apparaît dans la vision comme un taureau avec de grandes cornes noires^. Tous lui obéissent et sont changés en taureaux blancs*. — Ici, comme chez les prophètes, le Messie ne vient donc qu'après le jugement. Mais avant le jugement, qui se confond avec la dernière grande lutte des Juifs, il y a un roi juif puissant et pieux: c'est Jean Hyrcan, sous lequel écrivait l'auteur du livre. Nous pouvons en conclure que la Sibylle pensait également à l'un des Macchabées et non au Messie, lorsqu'elle annonçait qu'avant
^ Les mots : « avant le jugement » sont sûrement inautbentiques.
"* « Et ce taureau était la parole t, scoute un interpolateur, par suite, scmble-t-il, d'une étrange confusion du texte. Voy. le commentaire de Dillmann. — ' Livre d'Hénoch , XC.
le jugement un roi venu d'Orient donnera pour quelque temps la paix à la terre.
Immédiatement après cette vision, Hénoch raconte à ses fils les dix semaines dont se compose l'histoire des hommes. Les événements s'y succèdent dans un ordre assez différent, quoiqu'une époque de gloire y précède aussi le jugement dernier; mais surtout ils s'accomplissent avec infiniment plus de lenteur, au point qu'on peut douter que cette révélation soit du même écrivain que la précédente*. La septième semaine est celle où vit l'auteur 2 ; il pense qu'elle se terminera par la victoire d'Israël sur les païens; leurs idoles seront renversées, leurs tours détruites par les flammes, et eux-mêmes ils seront précipités dans le feu de la damnation. Les racines de l'iniquité seront coupées, et les justes ressusciteront. Le règne de ceuxci remplira la huitième semaine, à la fin de laquelle ils bâtiront un temple au grand roi. La neuvième semaine est celle du jugement de la terre; la dixième celle du jugement des anges déchus. Alors les cieux seront renouvelés ^ et il s'écoulera les semaines de bonheur sans fin, et le péché ne sera plus nommé ^.
Dans ce récit des dix semâmes il n'est pas fait la moindre mention du Messie, et dans la vision qui
• * Dillmann, p. l. - «Livre d'Hénoch, XClIÎ, 9-U.~ 'Ibîd,, XCI, 7H7. Le texte est ici en très-mauvais état.
30 PREMIÈAE PARTIE.
précède c'est à peine s'il a paru vers la fin. Mais le livre d'Hénoch contient des discours intitulés Similitudes (chap. XXXVII-LXXI), où la personne du Messie revient au contraire très-fréquemment. Il y est appelé douze fois TÉlu, une fois le Juste, une fois rOint, neuf fois le Fils de l'homme^, une fois le Fils d'un honune {filius viriy, une fois le Fils d'une femme*. Ces dernières expressions sont étranges. Mais voici qui l'est bien plus encore. Avant que le monde fût créé, le Messie était auprès du Seigneur des esprits et il y sera jusqu'à la fin des temps; sa gloire et sa puissance durent d'éternité en éternité. Pour le moment, il est caché dans le ciel; mais déjà il a été manifesté à une assemblée de croyants sur la terre, assemblée qui maintenant est persécutée et dont il est le chef. Le jour va venir où celui qui est caché se révélera à tous : les élus se tiendront alors devant lui, tandis que les rois et les puissants de la terre tomberont à ses pieds.... Ce Messie, qui est au sein du Père d'éternité en éternité, mais qui a été manifesté à un petit nombre d'élus et qui reviendra venger les siens, n'est-ce pas Jésus-Christ, tel que le concevait l'Église du premier ou plutôt du second siècle, Jésus-Christ qui, après avoir fait une courte
aîvre d'Bénoch, XLVI, 2, 3,4; XLVIH , 2; LXII , 7, 9, U; LXIII ,14; LXIX , 27. - ^Ibid., LXIX , 29. - ' Ibid., LXII , 6.
apparition sur la terre, afin d'y « semer » une Église d'élus^, y reparaîtra bientôt en maître? Le Messie métaphysique dont parle l'auteur, doit avoir Vécu une fois sur la terre, et c'est pourquoi on l'appelle le fils de l'homme, ou fils d'un homme, ou, ce qui est plus significatif encore, filp d'une femme : c'est un Messie qui a pas^é par une incarnation, c'est le Christ Jésus. Gomme M. Hijgenfeld^ Ta démontré par des arguments aussi nombreux que concluants, les Similitudes sont l'œuvre d'un chrétien, peut-être d'un gnostique. L'auteur des Similitudes décrit d'ailleurs, quelque part à l'Ouest, les bains d'eaux thermales et de vapeurs sulfureuses où les grands de la terre se livrent à toutes les voluptés, c'est-à-dire, sans aucun doute, les bains si fameux de Baïes en Gampanie. Après avoir flétri ces voluptés, Hénoch s'étonne que les grands de la terre puissent s'abandonner a leurs vices précisément dans cette contrée où ils voient journellement leur châtiment qui se prépare; car dit-il, cette plaine au pied de la montagne des métaux en fiision est située au-dessus d'une vallée souterraine remplie de flammes, qui est le séjour des anges déchus et d'où sortiront des torrents de feu^. Ce passage prouve, ce me semble, que les Similitudes sont postérieures à la
'Expression des Similitudes, — ^DiejM, Apocalyjdiky p. 450 etsuiv..- ^Hénoch, LXVII, 4-13.
première éruption du Vésuve, en l'an 79 après Jésus- Christ. Jusque-là personne ne,soupconnait les forœs volcaniques enfermées dans cette « montagne des métaux en fusion. )>
Les Apocryphes de l'Ancien Testament, c'est-àdire les écrits grecs qui figurent dans le canon alexandrin et dans la Vulgate, mais qui ne se trouvent pas dans la Bible hébraïque, sont, pour la plupart, à peu près contemporains de l'apocalypse d'Hénoch, et nous pouvons les considérer, sans doute, comme un écho de l'opinion générale de cette époque. Or ils se taisent entièrement sur la personne du Messie. Ils rappellent que Dieu a donné « à toujours » le pouvoir à David*; ils comptent sur le retour d'Israël dans sa patrie 2; ils croient à l'étemelle durée du peuple élu ^ ; ils annoncent la conversion des païens ^ ; ils parlent d'un châtiment sans fin des ennemis des Juifs ^; ils espèrent que les justes, ayant Dieu pour roi, gouverneront les peuples ^. Dans un passage unique le Siracide fait allusion au futur rôle d'Élie qui doit « apaiser la co-= 1ère avant le jugement^. »
•Ecclésiastique XLVII, M ; 1 Macchab. II, 57. — =6aruch iV, 21 -V ; 2 Macchab. II, 1 8. — 'Ecclés. XXXVIÏ, 25 ; XLIV, 1 3 ; 2 Macchab. XIV, 15. — * Tobie XIII, 1 1 ; XIV, 7. — «^ Judith [XVI, 47; — "Sapience III , 8. — ' Ecclés. XLVIlï, 10.
LES CROYANCES MESSUNIQLES DES JLIFS. 33
Les allusions messianiques qu'on a cru reconnaître dans la version des Septante , et qui y auraient été introduites par les traducteurs, tantôt libres jusqu'à la paraphrase, tantôt obscurs jusqu'au nonsens, ou bien n'ont rien de messianique, ou bien ne vont point au delà des croyances antérieures^. Quant à Philon, il espère simplement que si la nation s'amende elle retournera en Palestine et que l'observation de la loi de Dieu amènera sur la terre un âge d'or 2.
Ainsi, du temps des Macchabées et dans le siècle suivant, la personne du Messie est généralement passée sous silence (Daniel, les semaines d'Hénoch, les Apocryphes, Philon), ou même niée implicitement (Sibylle); s'il en est fait mention, on le représente comme un roi paisiljle né au sein du peuple et régnant après le jugement dernier (la vision des agneaux dans Hénoch). Pour les uns, du reste, l'idée messianique n'est, comme pour les anciens prophètes, que l'espoir de temps meilleurs (les Apocryphes, Philon); chez les autres on voit prédominer l'idée d'une crise
* Voy. (Ehler, art. ^^fessias , dans Herzog , Realencyklop., IX ^ p. 425 et suiv. — Les trois ou quatre passages que Gfrœrer tire des Psaumes {Jahrh. des Heils, II, p. 295 et suiv.) me paraissent bien peu concluants. •
*Voy. les passages cités par De Wette, Lehrbuch derDogma-^ <«*,!, p. 464-465*
prochaine et dernière, à la fois combat et jugement, qui sera suivie de la résurrection des Juifs morts, afin que tout le peuple élu soit réuni (Daniel XII, Hénoch). Les apocalypses n'ont d'autre but que d'entretenir cette attente. Elles se distinguent par leur esprit belliqueux, agressif; et précisément parce qu'elles sont animées d'un pareil esprit, leurs auteurs ne conseillent pas d'attendre passivement que le salut vienne d'en haut. Ils veulent qu'on le prépare. La Sibylle nous montre un grand roi d'Orient qui imposera d'abord la paix à la terre et contre lequel se révolteront en vain les chefs des nations. Le livre d'Hénoch accorde à Jean Hyrcan un rôle éminent avant et même pendant le jugement. Nous apercevons là une tendance timide à faire du Messie bien moins un monarque pacifique qu'un roi guerrier, et à considérer son avènement comme une préparation et non comme une conséquence de la grande journée de l'Éternel. Plus on se représentait cette journée avec des couleurs merveilleuses et plus en même temps on tenait à l'idée politique , plus aussi on devait être entraîné à séparer l'époque du Messie et le jour de Dieu. Il en résultera, mais plus tard seulement, un grave changement dans la chronologie messianique, un bouleversement complet.
l'idée messianique au siècle des hérodes.
Tant que les Juifs furent gouvernés par les grands princes qu'on appelle les Macchabées, ils pouvaient bien soupirer après une époque plus brillante encore , mais il y aurait eu de l'ingratitude de leur part à désirer le remplacement de la famille régnante par un rejeton de David. Du temps des Macchabées on attendait, après eux, le règne de Dieu, beaucoup plus que le règne du Messie. Aussi n'avait-on pas encore un seul nom précis, un seul terme technique, pour désigner celui-ci. Mais lorsque Tiduméen Hérode s'empare du trône et qu'il a pour protecteurs , puis pour successeurs, les Romains, la personne du Messie, fils de David, devient le centre des espérances de tous les Israélites fidèles. — C'est ce que nous voyons du temps de Jésus.
Les documents que nous avons à consulter pour cette période de notre histoire ne sont malheureusement pas très-nombreux et n'apportent pas des témoignages très-directs. Josèphe ne pouvant compter, parce qu'il voile ou altère de propos délibéré les croyances
messianiques de son peuple^, il nous reste les Évangiles, surtout les trois premiers, et les deux plus anciens Targums. En puisant dans les Évangiles on n'a pas le droit d'attribuer aux Juifs, comme l'ont fait les savants allemands, Bertholdt et De Wette^, toutes les opinions chrétiennes qui ne sont pas en opposition formelle avec l'esprit du judaïsme ; rien n'est moins légitime, ainsi que je le montrerai, mais il faut s'en tenir aux opinions qui sont attribuées formellement aux Juifs par les évangélistes. Quant aux Targums, ce sont, on le sait, des traductions plus ou moins libres de l'Ancien Testament en araméen, langue vulgaire des Juifs à cette époque. Quand elles s'éloignent du sens de l'original hébreu de manière à trahir quelque préoccupation dogmatique, on peut en conclure évidemment que -cette préoccupation dogmatique était générale à l'époque où furent rédigées ces traductions à peu près officielles. Le Targum d'Onkelos sur le Pentateuque , et celui de Jonathan sur les « Prophètes ^ »
* Voy. Tarticle de M. Reuss sur Flavius Joseph dans là Revue de théologie, 2« série, vol. IV, p. 258, 262, 317.
* Bertholdt, Christologia Judssorum, Jesu apostolorumque asiate, Erlangen 4841 ; De Wette, ouvr. cité, p. 169 et suiv. Ces deux savants complètent leurs tableaux en empruntant une foule de. traits au Talmud et aux autres écrits postérieurs. Gfrœrer fait de même dans son livre très-riche en renseignements, Das Jahrhunderl des HeUs, vol. II, p. 219 et suiv.
'La Bible hébraïque comprend sous ce titre, non-seulement
paraissent appartenir au premier siècle de notre ère^, quoiqu'ils aient subi des interpolations. Onkelos, s'éloignant peu de l'original et prenant rarement le caractère d'une paraphjrase , son texte ne nous laisse guère deviner ses propres idées ni celles de son temps ^. La parajArase de Jonathan nous est, au contraire, de quelque secours^.
La seule modification réelle de l'idée messianique que nous rencontrions dans les Targums et chez les Juifs des Évangiles, c'est l'importance accordée à la personne du roi de l'avenir dans les préoccupations populaires. Tout d'abord, il a un nom : le Messie^, l'Oint par excellence. On le proclame Fils de David ^;
les prophètes proprement dits, mais aussi les livres de Josué , des Juges, de Samuel et des Rois (ce sont les prophetas priores). Ml sont probablement un peu antérieursà la ruine de Jérusalem.
* II faut en excepter la notion de Dieu qu'il cherche à débarrasser de tout anthropomorphisme. Il voit d'ailleurs le Messie dans Shilo (Genèse XLIX, \ 0) et dans Tétoile de Jacob (Nombres XXIV, 4 7).
^ Buxtorf (Leajicon, p. 1270-4272) a réuni tous les passages des divers Targums où se trouve le nom du Messie. Voy. d'ailleurs Zunz, Die gottesdiemtlichên Vortrœge der Jnden^ p. 64 et suiv.; Gfrœrer, /. c, I, p. 36 et suiv.; le savant article de Volk dans Herzog, XV, p. 672-683. Les principaux Targums ont été imprimés dans la Polyglotte de Londres.
* « L'Oint du Seigneur » (Luc II, 26) ; de Messie d'Israël » (Targum de Jonathan , Michée IV, 8) ; « mon serviteur le Messie » (eW., Isaïe XLII, 1) ; « le royaume du Messie » {iMd,^ Isaïe LUI, 40). On rappelait sans doute aussi «le Saint de Dieu» (MarcI, 24).
^Marc xn, 36 et les parallèles.
on le salue «Fils de Dieu, roi d'Israël», et l'association de ces deux termes prouve bien qu'on emploie le premier comme simple synonyme du second*. Il est « celui qui doit venir^, » « celui qui vient au nom du Seigneur^. » On le reconnaît pour prophète, « le prophète » qui doit venir dans le monde ^, conformément à une promesse de Moïse (Deutér. XVIII, 15), et qui sera en même temps un roi ^. Le Messie, issu de la race de David ^, naîtra à Bethléhem^, disparaîtra sans doute ensuite et reviendra soudain sans qu'on sache d'où il sort^. S'il n'est pas encore venu, s'il reste caché, les péchés du peuple en sont cause ^, Il aura d'ailleurs pour précurseur Élie^^ et plusieurs autres prophètes**, par exemple le prophète prédit
'Jean I, 50; comp. Luc XXIf, 70 et les parall. — *Luc VII, 49 et le parall. ~ ^Matth. XXI, 9 et les parall.
^D'après Jean seulement, Yl, 44; comp. I, 46. Le manuscrit du Vatican a la même expression , Luc VU, 39, mais à tort, je crois.
'Jean VI, 45.— "Jean Vil, 42. — ' T&ic?.; Matth. II, 5; Targum Jonath., Michée V, 4. ~ "Jean VU, 27.
''Targ. Jonath., Michée IV, 8. Ce passage, du reste, se rapporte probablement moins au retard de la naissance du Messie qu'à sa disparition après sa naissance.
'"Marc IX, 44 et le parall.; VI, 45 et le parall.; JeanI, 24.
" Luc IX , 8. Les rabbins appliquaient au Précurseur le verset d'Isaïe LU, 7 : « Qu'ils sont beaux sur les montagnes, les messagers du salut. » C'est sans doute en vertu de ce pluriel qu'on a ajouté les autres prophètes à Élie prédit par Malachie. Voy. Gfrœrer, II, p. 229.
par Moïse ^, que tout à l'heure nous avons vu passer pour le Messie lui-même, ou bien Jérémie ou quelque autre encore 2. Ils lui prépareront les voies en amenant le peuple à la repentance^. L'œuvre du Messie sera, cela va sans dire, à la fois religieuse et politique. Aussi prend-on pour synonymes le royaume du Messie^, le royaume de David^ et le royaume de Dieu^. Il séparera le blé de la paille 7; il priera pour les péchés de son peuple^; il ôtera les péchés du monde ^;« il fondera un culte sans crainte^^. oMais il rétablira aussi le royaume d'Israël^^ en ramenant les dix tribus ^2 ^i ^n délivrant les Juifs de leurs ennemis ^^; il remportera une victoire décisive sur Gog, personnification de la puissance païenne, et les Juifs s'en partageront les dépouilles^^. Attendre le Messie c'est donc attendre la rédemption de Jérusalem et la consolation d'Israël ^^. Les espérances politiques l'emportaient évidemment sur les espérances religieuses
' D'après Jean (I, 21 ; Vif, 40). — 2 Matth. XVI, 4 4 et les parall.— ^Luc 1,76-77. — ^ïarg. Jonath., le passage déjà cité : Isaïe LUI, 4 0.— *MarcXI,40.— "Targ. Jonath., Isaïe XL, 9 etMichée IV. 7. — 'Matth. m, 42 et le parall.— *Targ. Jonath., Isaïe LIH, 41,
'Quoique cet espoir ne se trouve exprimé que chez Jean I, 29, il paraît bien conforme à Tattente générale des Juifs.
'^ Luc I, 74-75. — " Actes I, 6; comp. Luc XIX, 44 ; Marc X, 35 et le paralL
*'Targ. Jonath., Zacharie X, 4 et suiv. Voy. Gfrœrer, II, 235, note.— "LucI, 74. - **Targ. Jonath., Isaïe XXXIU, 23. — "LucU, 25, 38.
dans la masse de la nation. L'histoire est là pour le montrer; car, comme l'a très-bien fait sentir Josèphe lui-même^, on ne s'expliquerait pas les audacieux soulèvements des Juifs contre la domination romaine, si on ne les savait enflammés par un « oracle )y qui leur prédisait l'empire de la terre. Ils se représentaient donc le royaume du Messie comme un empire, semblable à celui des Césars, qui aurait Jérusalem pour capitale et pour monarque le Fils de David, homme de Dieu comme son aïeul et comme lui un héros. Aussi voyons-nous les disciples de Jésus lui demander des places de vice-rois ou de proconsuls sous son règne messianique^.
Le règne messianique appartient-il encore au « siècle présent, » ou bien au «siècle à venir, » ainsi qu'on désigne déjà les deux grandes phases de l'humanité^? C'est demander si le Messie apparaîtra avant ou après le jugement dernier. Comme on voit désormais dans ce jugement un acte strictement surnaturel, mêlé de la manière la plus étroite au grand prodige de la résurrection, et comme, d'autre part, on ne voit guère dans l'œuvre du Messie qu'une restauration politique
* De hellojud,, V, 5, 4. — sMarc X, 35 et le parall.
'nîM Û^l^n» aîàv oÔTOç, et fi<3n obivn, orlàv f^AXcov; voy. les évangiles, />a^^m.
et religieuse de la nation, la logique exige que son règne soit placé dans le présent siècle. Mais tous les prophètes, pour qui le jugement n'était pas autre chose qu'un combat suprême, tous les prophètes ont fait succéder les temps messianiques à la grande journée. Leur autorité l'emporte probablement encore sur la logique. En effet, vers l'époque de Jésus, les Juifs confondent, pour la plupart, je crois, les temps messianiques et le siècle à venir. Les textes, il est vrai, n'abondent pas. En dehors des discours de Jésus, je ne vois dans les Évangiles que deux passages qui se rapportent à cette question. Quand les Sadducéens opposent au dogme de la résurrection une loi matrimoniale, il est clair que d'après l'opinion populaire, qu'ils cherchent à tourner en ridicule, la résurrection et, par conséquent, le jugement devaient être suivis d'un temps oii l'on vivrait comme maintenant, d'un temps où l'on se marierait, d'un temps qui serait simplement la vie présente quelque peu idéalisée, d'un temps qui ne peut être que le règne messianique ; le peuple croit donc encore, avec les prophètes, que le* Messie appartiendra au «siècle à venir .^)) Ailleurs, dans le quatrième Évangile, les Juifs s'étonnent que Jésus parle de mourir, quoiqu'il se dise le Messie :
^Matth. XXII,l3etlesparaIl.
d'après rAncieiï Testament, objectent-ils, le Messie demeurera éternellement*. Si cette parole est rapportée d'une manière exacte, les Juifs supposent nécessairement que le Messie viendra après le jugement ; car il ne se peut qu'ils suppriment ce grand jour ni qu'ils l'intercalent au milieu du règne du Messie, qui apparaîtrait avant pour demeurer après. Sans doute au lieu de dire à Jésus : « Tu ne peux être le Messie, puisque tu parles de mourir, » il serait beaucoup plus naturel de lui objecter: «Tu ne peux l'être, puisque le jugement est encore à venir. » Il semble qu'il y ait là quelque confusion; elle pourrait bien provenir du quatrième évangéliste, fort peu exact, en général, dans les objections qu'il prête aux Juifs.
Ce qui expliquerait, du reste, qu'il y eût eu de la confusion dans l'esprit des Juifs eux-mêmes touchant cette question, c'est que, s'ils ne supprimaient pas le jugement dernier, l'importance en était amoindrie par le dogme nouveau d'une vie à venir qui commence pour chacun au moment de sa mort. Il y a donc un jugement individuel. Dans les Evangiles, qui en cela se font certainement l'écho de la croyance populaire , on ne sait pas toujours si « le siècle à venir » désigne l'époque de la transformation de l'humanité à la fin des temps , ou la vie au delà du tombeau ,
«JeanXII,34.
l'autre monde, comme nous disons*; De même «la vie éternelle, » dont parle le jeune riche quand il demande ce qu'il faut faire pour « l'hériter 2, » doit avoir été, semble-t-il, ce que nous appellerions maintenant encore de ce nom , plutôt que la participation aux joies des temps messianiques. On peut le contester, il est vrai. Mais en tout cas les idées que Jésus emprunte aux croyances populaires dans sa parabole du Mauvais riche ^ ne laissent guère d'importance réelle au jugement dernier. Lazare meurt, il est porté surle-champ par les anges dans le sein d'Abraham ; le riche meurt, et dans le séjour des morts il est en proie aux tourments, sa langue étant dévorée par les flammes. Évidemment la sentence est déjà prononcée, et ni un jugement dernier ni une résurrection n'ajouteraient rien aux tortures du riche, à la félicité de Lazare. En un mot, les Juifs du temps de Jésus attendaient avec une impatience fébrile l'avènement d'un Messie, d'un roi d'Israël, et ils commençaient à croire que le sort de chacun se décide à l'instant de la mort. Entue cette attente et cette croyance nouvelle il ne restait guère de place pour le grand jour du jugement, qui ne pouvait plus représenter que le triomphe général
* Voyez, par exemple, Matth. XII , 32 : « ...n'aura de pardon ni dans ce monde ni dans le siècle à venir , » c'est-à-dire ni avant ni après la mort.
'Matth. XIX, 46 et les paraît. — 'Luc XVI, 49 et suiv.
Il II PREMIÈRE PARTIE.
du bien sur la terre ; or c'est précisément ce triomphe que devait amener l'établissement du royaume messianique. Cependant on maintenait le jugement dernier, et même, malgré le caractère hautement merveilleux qu'on lui attribuait, on le plaçait encore, traditionnellement, machinalement pour ainsi dire, avant l'arrivée du Messie, dont le règne ne devait rien avoir pourtant de bien surnaturel. Cette inconséquence ne pouvait durer. Ou bien le règne du Messie devait prendre, lui aussi, un caractère merveilleux, surnaturel ; ou bien il devait précéder la grande journée de Jéhova, qui clorait définitivement l'histoire.
Quand Jésus se posa en Messie, la chronologie des choses à venir était si bien en train de se modifier dans les esprits que plusieurs purent le reconnaître , tandis que d'autres se demandèrent tout au moins s'il ne serait pas celui qu'on attendait*. La foule, sans doute, à qui il n'avait jamais dit ce qu'il voulait être , se croyait encore à l'époque des précurseurs et le prenait pour l'un d'eux 2. Une trentaine d'années plus tard , on n'avait pas abandonné tout à fait les anciennes idées, semble-t-il, car, malgré la violente ferùienta-
* Jean-Baptiste, d'après Luc VII, 4 9 et le para!!.; le peuple, d'après Matth. XII, 23. Le peuple se le demande aussi pour le Baptiste, d'après Luc III, 46; comp. Jean ï, 20.
'Matth. XVI, 14 et les paraU.
LES CROYANCES îklESSlANIQUES DES JUIFS. 45
tion du peuple, il ne surgit nulle part de Messie, pas même pendant le magnifique soulèvement qu'eurent à réprimer Vespasien et Titus. On ne rêva alors d'autre théocratie qu'une république^. Mais lorsque les Juifs se révoltèrent pour la dernière fois, en 132, ils eurent à leur tête un Messie, le Fils de l'étoile, Simon Bar- Kokheba, et ce Messie fut solennellement reconnu par l'illustre Akiba , le plus savant des rabbins^. Ce fait prouve, à lui seul , que la logique l'avait enfin emporté sur la tradition. Il ne fallait plus le cataclysme du jugement dernier pour que pût paraître le Messie, héros d'une révolution politique.
Sur le fond un peu terne des croyances messianiques au temps des Hérodes, tel que nous venons de le peindre, on voit se détacher vivement la prédication de l'ermite du Jourdain, Jean le Baptiste, qui a été surnommé par l'Église chrétienne le Précurseur et que
*Ewald, Gesch. des Folkes Israël, VI, p. 562, 580, 645.
s Ibid., VII, p. 363 et syiv. — On parle généralement « des faux Messies, » comme s'il ylSn avait eu un grand nombre. L'histoire ne connaît que deux hommes qui se soient posés en Messie : le fondateur dii christianisme et le guerrier avec lequel a péri pour toujours la nation juive. Israël a crucifié le premier et a stigmatisé le second en rappelant, par un cruel jeu de mots, Bar-Koziha, a Fils du mensonge. » L'un était humble de cœur; l'autre n'a pas réussi. Le vrai Messie juif devait donc ne pas être humble et réussir, réussir complètement;
Jésus a proclamé le plus grand des prophètes de Tancienne alliance*.
Il viyait dans le désert, non loin de la mer Morte, vêtu , comme jadis Élie^, d'un cilice grossier et se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage. Ce genre de vie et le rite qu'il institua et la morale qu'il prêchait semblent le rattacher à la secte, peu connue du reste, des Esséniens, en qui s'étaient concentrés à cette époque les éléments les plus profonds de la piété juive.
Bientôt sa parole hardie, semblable à celle des antiques Voyants, dénonça les péchés des petits et des grands et convia tout Israël à la repentance. Le sujet de ses discours est résumé dans cette courte phrase : «Amendez-vous, car le royaume de Dieu (ou du Messie) est proche. »
Amendez-vous! Comme quelques-uns des prophètes, mais beaucoup plus qu'eux tous, Jean n'accorde aucune valeur ni à la piété formaliste de ses compatriotes ni à leurs privilèges de peuple élu. Les
* Voy. sur Jean-Baptiste: MaUh. IIJ, 4-12; Luc lU, 4-18. Josèphe représente assez exactement « ce^ homme de bien > [j^fUiquités^ XVni, 5, %), si ce n'est qu'il passe sous silence le caractère messianique de sa prédication. La tradition postérieure a fait du Baptiste un adhérent formel de Jésus de Nazareth (Jean I pass.; III, 27-36. Comp. Matth. III, 14 et Luc I), ce qui est en contradiction avec Matth. XI , 2 , suiv. et le parall., et avec Actes XIX , 1 et suiv.
«2 Rois, I, 8.
Pharisiens, ces exacts observateurs de la loi cérémonielle, il les traite de race de vipères, et il s'écrie: a Ne vous reposez pas sur cette pensée : nous avons Abraham pour père! Car je vous le dis: Dieu peut transformer, si bon lui semble, ces pierres du désert en enfants d'Abraham! » La naissance, ni les pratiques extérieures du culte n'ouvriront à personne les portes du royaume de l'avenir. Pour être trouvé digne d'y entrer, il faut s'être amendé intérieurement, avoir changé de sens, avoir renoncé à ses passions mauvaises, porter des fruits de repentance. Et il recommande la justice, la compassion, la fraternité: que l'indigent qui n'a que deux tuniques partage avec son frère qui est plus pauvre que lui ! — L'avénement du royaume messianique sera donc avant tout une rénovation morale et religieuse. Dans les fragments qui nous ont été conservés, il n'y a même aucune allusion à une restauration politique du peuple juif, quoique très-probablement elle parût à Jean inséparable de la réforme des cœurs. Mais la réforme des cœurs était le seul objet de sa prédication, et, en ceci, il ouvre les voies au christianisme.
Le royaume de Dieu est proche ! Comme la plupart des prophètes, mais avec infiniment plus de hardiesse, Jean compte sur la réalisation presque immédiate des
b PRE MIEilE PARTIE.
espérances messianiques. Il ne Fannonce pas seulement, il la prépare, il la commence. Le peuple du Messie devant se composer des Israélites qui se seront amendés, il rassemble dès maintenant ce peuple de bonne volonté, il le met à part dans la nation, au moyen d'un nouveau rite religieux. Si la circoncision distingue les enfants d'Abraham du reste des honmaes, le baptême dans le Jourdain distinguera les futurs citoyens du royaume messianique du reste des Juifs. Par cette institution, le Baptiste se fait, en définitive, l'égal de Moïse : il fonde un peuple de Dieu au sein du peuple élu, une Église au sein de la Synagogue. Il inaugure le royaume du Messie. En ceci encore Jean se rapproche étonnamment du christianisme, dont la grande originalité consiste à enseigner que le royaume de Dieu existe déjà.
Mais si par le caractère tout spirituel de sa prédication et par l'audacieuse institution d'un nouveau rite, Jean s'élève bien au-dessus des autres prophètes, s'il se trouve à mmtié chemin entre le messianisme de ses compatriotes et l'ÉVangile, il retombe à d'autres égards en plein judaïsme. Il y a d'abord une contradiction bien positive entre l'importance accordée par lui au baptême et le peu de cas qu'il fait de la piété formaliste. Après avoir prêché une religion tout intérieure, toute morale, pourquoi soumettre à une céré-
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monie extérieure ceux qui professent cette religion de l'esprit? Si les pratiques des Pharisiens n'ont aucune valeur devant Dieu, pourquoi imposer aux futurs citoyens du royaume messianique des jeûnes austères, ainsi que le faisait le Baptiste^? Pourquoi, comme le lui reprochera Jésus, pourquoi verser le vin nouveau dans une outre vieillie et rapiécer le vêtement usé de l'ancienne alliance 2? Jean ne fait donc que remplacer le formalisme des Pharisiens par un nouveau formalisme. Réformateur inconséquent, il agit à peu près comme aurait agi Luther, si pour défendre la liberté celui-ci avait organisé un ordre de moines, soumis à la plus stricte obéissance. L'ermite du Jourdain semble avoir conscience lui-même de cette contradiction. «Engeance de vipères, dit-il aux Pharisiens qui viennent auprès de lui , qui vous a appris à fuir la colère à venir? n II comprend qu'en demandant à être baptisés^ ils suivent tout simplement leur méthode ordinaire d'échapper au jugement par des pratiques extérieures, et il s'indigne, en quelque sorte, de les avoir pour disciples. Il sent qu'on peut être au nombre de ses fidèles sans s'être aucunement amendé.
L'inconséquence de Jean-Baptiste se montre aussi dans le tableau qu'il trace du Messie. Cet homme
' MatUi. IX, U et le parall. XI, 48 et lé parall. ' Matth. IX, 46-47 et le paralL
dont il n'est pas digne de porter les sandales, ce prophète envoyé de Dieu baptisera, dit-il, d'esprit et de feu, les juifs repentants, ainsi que lui-même il les a baptisés d'eau. Par une image très-claire, il assigne donc au Messie un rôle purement religieux, purement spirituel, en vrai précurseur de Jésus-Christ. Mais en même temps l'avènement du Messie sera le grand jour de la colère. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera abattu. Le Messie, semblable au vanneur, séparera la paille d'avec le blé: U serrera l'un dans son grenier et jettera l'autre dans le feu. En d'autres termes, il purifiera Israël, comme devait le purifier Élie, d'après Malachie, en le châtiant sévèrement et en exterminant les Juifs qui ne se seront pas amendés. Son règne s'inaugurera par la destruction des éléments impurs. Nous voici retombés par conséquent au point de vue du messianisme vulgaire, dont le Baptiste n'est jamais parvenu à se détacher entièrement. Quand sera venu le Nazaréen qui baptisera les hommes d'esprit et de feu, Jean hésitera, doutera, et lui fera demander f Es-tu celui qui doit venir? ou devons-nous en attendre un autre qui, plus puissant que toi, sache punir et exterminer?
Observons encore que le jugement décrit par le Baptiste n'est point le jugement dernier, mais, comme nous l'avons dit, une simple purification du
peuple^. Il en résulte que, d'après lui, le Messie doit venir avant la journée suprême de Jéhova. Comment aurait-il pu se représenter autrement la succession des événements à venir, lui qui, dans sa hardiesse prophétique et à moitié chrétienne , inaugurait déjà le royaume messianique?